« Il faut que chaque phrase soit un véritable éclair ». Entretien avec Pierre Michon
C’est dans un sanatorium planté dans un paradis de verdure dans la Creuse que Nicolas Dutent a rencontré Pierre Michon. C’est encore le printemps mais l’été ouvre grands ses bras. La fenêtre de Pierre Michon donne sur ce lieu de délices, si l’on oublie les affres de la maladie. La ferveur de l’écrivain est aussi intacte à 80 ans qu’à 20 ans. Pour la revue Esprit, il s’épanche longuement sur la littérature d’une part et sur sa littérature d’autre part. Une offrande au moment où paraît son dernier texte, une unification, à moins qu’il s’agisse d’une réconciliation, Les Deux Beune1.
Plutôt que de commencer par la fin, le dernier livre sous les yeux, commençons par les débuts. Qu’est-ce qui vous a fait venir à la littérature ? Quelle nécessité vous a poussé de ce côté-là ? Qui a ouvert la porte ?
Pierre Michon – C’est mon goût enfantin pour les poésies apprises par cœur à l’école. C’est venu de là. Je me disais que je ne pourrais jamais faire ça. J’ai fait des études de lettres, abandonné toute autre vocation en sachant que c’est la seule chose que je pourrais et saurais faire, écrire. Pendant presque quinze ans, je n’ai pas eu le courage de passer à l’acte. Et puis un jour, pour la première fois, pour les Vies minuscules (Gallimard, 1984), ça s’est déroulé tout seul.
Discernez-vous mieux aujourd’hui, plus clairement, les raisons qui font que vous avez été si longtemps empêché dans l’écriture et que l’obstacle s’est un jour transformé en tremplin ? Cette résistance ou difficulté m’évoque une pensée de Philippe Jaccottet : « Parler donc est difficile, si c’est chercher… chercher quoi ? / Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses / qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent, / si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable… » (Chant d’en bas, 1984)
Parler de ce que l’on écrit, profondément, comme le fait ici Jaccottet, j’en suis peu capable. Je peux parler de ce que j’écris ou de ce que j’ai écrit avec le sens, avec l’affect… mais je ne peux pas m’exprimer au sujet de mes écrits conceptuellement. J’ai beaucoup de mal avec la théorie. Je ne sais pas ce que je fais. Je ne sais pas, personnellement, si je descends profond en moi ou si, au contraire, je me dégage de moi pour me brancher sur le langage universel, sur le monde.
Iriez-vous jusqu’à dire que la littérature vous a sauvé ?
Oui, mais la littérature ne m’a jamais totalement soigné. Quand je suis dans une rédaction, je suis guéri, je suis aux anges… mais entre deux moments d’écriture, je suis à nouveau l’homme que j’étais à 20 ans et qui dit : je ne pourrais jamais écrire. Si j’avais fait une psychanalyse, j’en saurais peut-être un peu plus…
Georges Steiner constate qu’« au fur et à mesure que la civilisation urbaine et industrielle assoit sa domination, le niveau de nuisance sonore connaît une inflation exponentielle, qui confine aujourd’hui à la folie. Pour les privilégiés, à l’âge classique de la lecture, le silence est encore une denrée accessible dont le prix cependant ne cesse d’augmenter2 ». Le livre alterne le silence et le vacarme, la paix et la guerre. La lecture : violente tempête ou tendre accalmie pour vous ? Que cherchez-vous dans les livres et que pensez-vous y trouver ?
Cela dépend du livre dont nous parlons. Si je suis moi-même dans une période d’écriture, c’est une tempête. Si je suis dans une période où je n’écris pas, c’est souvent une indifférence. Je lis avec intérêt, avec plaisir… je note quelques petites choses que je pourrais replacer différemment, mais à 80 ans je suis rarement bouleversé. Quand j’avais 20, 40 ou même 60 ans, j’étais plus disponible au bouleversement. Quand j’irai mieux, j’y reviendrai. Je suis très facilement bouleversé par les grands textes. Mais les grands textes, vous savez, je les connais. Cela a commencé par les grands textes de la poésie du xixe siècle, puis Maldoror, puis la prose, puis Balzac, puis Flaubert, puis Proust, comme tout le monde ! Ces grands textes, où les retrouver aujourd’hui ? Il faut, pour que je sois bouleversé par un texte, que chaque phrase soit un véritable éclair. Moi-même, quand j’écris, je ne peux pas écrire une phrase que je ne ressente pas comme un éclair. Que cet éclair soit descriptif ou autre chose. « Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt » dans Les Chants de Maldoror : là, vous avez une déflagration !
Il faut, pour que je sois bouleversé par un texte, que chaque phrase soit un véritable éclair.
Dans votre dernier livre, encore, vous exprimez votre sensibilité aux apparitions, votre disponibilité à l’éblouissement…
Plus qu’une apparition, je dirais que ce type d’éclairs provoquent en moi une sorte de transe. Une transe calme mais une ivresse perpétuelle. Si l’ivresse me quitte, je ne peux plus écrire. Je ne pourrais pas, par exemple, écrire façon Nulla dies sine linea, « Pas un jour sans une ligne » : voilà qui m’est totalement étranger ! Depuis trois mois à l’hôpital, je n’ai pas écrit une ligne… Pas une seule. Mais quand je serai un peu rétabli, peut-être, je suivrai une idée qui me branchera sur des phrases… Avant Vies minuscules, j’étais à l’affût du champ littéraire, et je me demandais : où vais-je me placer là-dedans ? Qu’est-ce que je vais faire ? Tout à coup c’est tombé. Ce questionnement a disparu. Je me suis dit : je m’en fous. J’y vais. Je vais écrire ce souvenir d’enfance, de jeunesse, et tout s’est déplié. C’est un ensemble, l’écriture : le cœur, l’intelligence, la disponibilité de tous les mots qui existent, la sensation de participer soi-même à la pulsion du monde… Ce n’est pas ma profondeur intellectuelle que j’attends, je guette ce moment où mon rythme retrouve celui qui depuis le « big bang » nous fait avancer. Ce rythme, quand on s’y ajuste, conduit à la beauté.
Y compris après Vies minuscules, vous n’avez jamais vraiment vécu, comme auteur, autrement que comme un coureur de fond. Mais quand c’est là, quand ça vient, vous sentez-vous comme un sprinter sur la phrase, prêt à la dévaler, à la dévorer peut-être ?
Bien sûr. Elle vient toute seule, la phrase. C’est ça qui est magnifique. La rythmique des phrases, ce que cette rythmique induit pour le sens de ce que j’écris, tout vient d’un bloc, accordé. Je ne suis pas un sprinter, je ne cours pas à toute allure sur la phrase, mais oui, je vais assez vite quand elle est là. Si je sens que je suis dans la droite ligne, je vais vite. Soudainement, ça vient. J’écris, disons, dans la continuation du texte. Si trois pages écrites sont ratées, si elles ont pris la mauvaise direction, en revanche, c’est terminé. La première suite de La Grande Beune (Verdier, 1997) avait pris ce pli, ce mauvais pas, je l’ai abandonnée. Comme si l’écriture avait déconné et s’était fourvoyée.
La poésie aurait pu rendre compte de ce que vous êtes, avouez-vous dans Le roi vient quand il veut (Albin Michel, 2007). Pourquoi cela ne fut-il pas le cas ? Qu’est-ce qui décide de la forme que l’on croit avoir choisie, du genre dans lequel nos phrases coulent le mieux, de ce qui devient notre manière de dire et de douter sans doute ?
La poésie qui m’a inspiré, c’est la poésie métrique. J’aime toujours la poésie, j’en lis encore, y compris de la poésie moins rigide formellement, mais la poésie qui m’influence le plus, celle qui est réglée, hante mon écriture. J’ai l’impression, dans ma tête, d’écrire mes phrases en alexandrins. Je gomme tout ça après. Mon idéal aurait été de vivre à la fin du xixe siècle, à l’époque de Mallarmé, que je trouve du reste trop intellectualisant, essoufflé, quoiqu’il soit capable de merveilles. Les grands romantiques sont des modèles, ainsi que Rimbaud. Il y a un miracle Rimbaud. Personne n’aurait l’idée de dire : je n’aime pas Rimbaud.
Votre délicieux petit texte sur Rimbaud3 est-il le fruit, le fait, de cette obsession ?
Ce n’est pas un choix. Jean-Bertrand Pontalis m’a demandé, pour sa collection, un Rimbaud. Au départ, je voulais faire le frère de Rimbaud. Ce que j’ai écrit n’était que le début de l’ensemble. Souvent, je ne sais pas finir.
Le fait de ne pas savoir ou pouvoir finir dit peut-être quelque chose de votre rapport à la vie ?
Finir, c’est mourir. Mes Deux Beune sont plus heureuses que la mort. C’est une autre fin. Dans Les Onze (Verdier, 2009), il y a une troisième partie, qu’il faudrait que j’écrive un jour, qui finit par la mort du peintre, Corentin. J’ai passé ma vie, et ce qu’il en reste, à finir des trucs.
Vous concevez chaque livre comme « un salut » et « une insulte » aux pères. Qui sont ces pères que vous saluez et insultez de livre en livre ? Ont-ils changé, dans le temps, ces pères ?
Ce sont toujours les mêmes et je dirais que ce sont tous ceux que j’ai lus et qui m’ont bouleversé et il y a une sacrée liste. Faulkner, par exemple, et pas par hasard : c’est peut-être le dernier véritable romancier. C’est une clôture. Maurice Nadeau m’avait demandé un papier pour savoir quel auteur m’avait le plus influencé. Je venais de lire Absalon, Absalon qui m’a renversé, c’est tombé sur lui. Depuis, on m’invite dans tous les colloques sur Faulkner, à Oxford, dans le Mississippi… Il y a quelque chose de très fort quand j’écris, au fur et à mesure d’une phrase, je me dis : « Ah, c’est untel qui a écrit cela, c’est pas moi. » C’est Flaubert, c’est Rimbaud, mais si c’est bon, je laisse !
Vous avez affirmé ne pas savoir de quel côté vous penchez littérairement. Accepteriez-vous le qualificatif de lyrique critique ?
Lyrique ironique ! Mes envols m’exaltent et me font rire de moi-même. Il faut que ça se voit.
Doubler le talent d’un peu d’autodérision, gonfler le brio avec un rien de mordant en somme ?
Dérision, c’est trop fort. Je pencherais plutôt pour une forme de rire en coin. Je ne me sens pas dérisoire quand j’écris, au contraire. Ce rire en coin est aussi, dans un sens, un rire de triomphe. Comme j’aime réussir une phrase ! Dans ma façon à moi d’écrire, on a fait récemment remarquer qu’écrire, c’est bander. Il y a de ça.
« Je ne suis pas un styliste » avez-vous répondu il y a un certain temps déjà : en êtes-vous si sûr ? Marieur de styles ? Le styliste n’est-il pas celui dont le style est reconnaissable entre tous, celui qui fait entendre une voix absolument singulière ? Dans ce cas et suivant cette définition, vous en êtes assurément un.
Bien sûr. Vous savez, en vieillissant, on devient moins coquet. Et il y a eu beaucoup de coquetteries dans le passé. Je ne suis pas un styliste dans le sens péjoratif. Quand je dis que la phrase doit bander, ce sont des propos de styliste. Mais la phrase ne doit pas faire semblant, elle doit le faire par le sens, par l’affect qui la fait écrire, par ce que je ressens. La phrase, c’est du ressenti et du son, pas un décret.
La ringardisation du style : faute des avant-gardes ?
Ce n’est pas vrai de toutes les avant-gardes. Philippe Sollers avait une phrase stylistique. Certains surréalistes avaient du style, Aragon, Breton… Le problème dont nous parlons est plus récent que cela. Défendre le style, c’est entrer dans une défense de la beauté des mots agencés, tout simplement ! Un des objets de l’écriture, c’est, rappelons-le, produire du beau.
Vous affectionnez les ouvrages où vit encore le fantasme appelé l’homme. Trouvez-vous que l’homme s’efface de la littérature contemporaine en même temps que le style recule ? Comment expliquez-vous cette relative absence ?
Dans un sens, Foucault avait raison : l’homme disparaît. Au profit, pour la littérature, du sociétal. Il n’y a plus que cela, du sociétal. C’est-à-dire des histoires de famille, de divorce, de jeunesse turbulente qui s’oppose à la génération précédente, etc. Je lis tout cela. Cela ne me déplaît pas forcément d’ailleurs. Mais je me dis aussitôt : comment aurais-je pu imaginer il y a quarante ans que la littérature deviendrait ça ? C’est, aussi, une question de chiffres, mais ça correspond bien à une demande des lecteurs. Ils demandent ça, les lecteurs, on leur jette… J’ai été surpris, dans la réception de mon dernier livre, de l’unanimité de l’accueil. Un unanimisme qui pourrait faire peur. Je n’avais pas écrit depuis presque dix ans, je croyais que c’était, pour les lecteurs, comme si j’étais mort ! Je ne fais d’ombre à personne. Le type qui écrit tous les ans, il fait de l’ombre à beaucoup de concurrents. Moi, je n’ai pas d’ombre. J’écris une fois tous les… je ne sais même pas. Mon dernier livre est différent de tout ce qui se fait encore. Il y en a d’autres comme ça, comme moi, hors des clous, Pascal Quignard, Jean-Claude Bailly, Pierre Bergounioux… mais eux le font tous les ans, alors ils me font de l’ombre [rires].
Un des objets de l’écriture, c’est, rappelons-le, produire du beau.
C’est le moment de parler d’une grande affaire, l’histoire, elle peuple vos phrases. Les hommes, dans vos livres, ne sont pas seulement confrontés à leurs affects, ils sont en prise avec ce qui les a précédés. Ils sont pleins d’émotion et remplis d’hier. Partageriez-vous, à l’instar d’un Pasolini, l’effronterie de défendre cette culpabilité, de considérer comme une vertu le fait d’être un homme ancien, « qui a lu les classiques, qui a récolté les raisins dans la vigne, qui a contemplé le lever ou la chute du soleil sur les champs » ? La littérature est-elle l’un des lieux qui peut sauver le passé ?
Bien entendu. Mais le peut-elle ? Elle peut essayer. Et il est vrai que dans tout ce que j’ai écrit l’histoire est présente, même dans le dernier bouquin, à travers la préhistoire. À chaque instant, l’histoire littéraire est présente, dès le début, avec cette histoire de barque et de traversée… J’avais en tête le voyage dans Les Trois Mousquetaires… Il y a des collages littéraires comme ça qui me viennent et qui tombent là. Sur la page.
Ce dont vos livres sont également gorgés, c’est de géographie. De qui, de quoi tenez-vous cette sensibilité à la terre ? La poésie ressurgit. Comme Virgile, poète latin né à l’aube de l’ère chrétienne, vous partagez le souci de la terre. Comment travaillez-vous cette matière qui devient charnelle sous votre plume, les lieux ? En même temps, on sent que les caractères, les personnages, les typologies… sont comme les lieux principaux de vos livres.
Bien difficile à dire… En tout cas, vous avez parlé de Virgile, Les Géorgiques sont un de mes textes préférés, c’est sûr, il y a une très belle traduction récente de Frédéric Boyer4. Je ne suis pas dans un travail objectif et patient d’étude des lieux. En tout cas, pour ce livre-là, c’est uniquement une métaphore sexuelle. C’est, comme le dit la couverture que j’aime tant, un organe sexuel femelle que le monde entier habille. En riant, je pourrais dire que le monde est la petite culotte d’Yvonne. Vous voyez, tout est métaphore, géographique, préhistorique, sexuelle… les rivières qui coulent, la grotte blanche, pas blanche, tout ça est une métaphore de la jouissance féminine, c’est quand même un texte assez fétichiste finalement… Relevons en même temps ceci : si on lit bien ce livre, il est mené de bout en bout par le désir féminin et pas par le désir masculin. C’est Yvonne qui décide de tout. Revenons à la géographie. Pour d’autres livres, Vies minuscules par exemple, la terre n’est pas très présente vous savez, c’est un livre sur les paysans… La terre me semble davantage présente à travers la peinture, dans mon livre sur Van Gogh5. Mais je n’ai pas de passion descriptive pour les choses. Il faut que quand elles interviennent dans le texte, elles signifient. Par exemple, quand le brouillard monte dans La Petite Beune, c’est pour gainer les sapins comme de la mousseline, c’est là que je dis, le monde est une femme. Il y avait une certaine urgence à dire cela, à écrire la fin et la suite de ce texte, j’étais malade en l’écrivant et je le suis toujours.
On sent passer dans vos phrases un goût spirituel, un air de spiritualité les habite régulièrement. Au point que l’on peut se demander si vous vous sentez porté voire guidé par des croyances. Quel est votre rapport à la transcendance et à ce qu’en font les hommes de nos jours ? Vous imbriquez les destins de la littérature et du divin en avançant que « la littérature est une forme déchue de la prière, la prière d’un monde sans Dieu ». L’Ancien et le Nouveau Testament sont des compagnons. La Bible est votre pays.
L’athéisme total est impossible dans mon cas… Je vais essayer de refaire un historique de texte à texte. Les Vies minuscules sont placées sous le signe de la Trinité catholique. Cette métaphore a pris. À cette époque, pendant la rédaction des Vies minuscules, j’ai été catholique. Je l’ai été. Ça a beaucoup fait marcher le texte, ça m’a beaucoup fait pleurer comme quand on prie. Je ne sais pas pourquoi, c’est un livre qui m’a beaucoup fait pleurer parce que c’était d’abord des choses intenses, internes… Après, j’ai écrit La Vie de Joseph Roulin, qui était un contre-poison puisque le Dieu c’était le Grand Soir, le Dieu c’était Lénine. Il n’y avait pas que ce Dieu, il y avait le Dieu de Van Gogh qui était l’énergie créatrice, mais enfin bon… Si je pense à d’autres textes, Rimbaud revient à la Trinité, et le texte sur Rimbaud revient au catholicisme. Les Onze évidemment, c’est différent. Dans mon idée, c’est un texte freudien, c’est Totem et Tabou, ce sont les frères qui s’entretuent… Quant à La Grande Beune, c’est un texte sur Aphrodite. Non pas Éros, mais bel et bien Aphrodite. Combien de fois j’ai barré dans mon texte le mot Aphrodite et sa référence ? Il n’apparaît pas je crois dans le texte parce qu’il ne fallait pas non plus que j’en fasse trop. C’était les Grecs, bien sûr, et avant les Grecs ? Quid des hommes du paléolithique et de leur religion incompréhensible, qui sera toujours incompréhensible ? Existait-il autre chose que le corps social à l’époque ? Est-ce qu’il y avait quelque chose qu’on appelait religion ? L’origine, l’idée de l’homme, du langage, de l’art, est une des questions qui me fascine le plus. J’aurais pu appuyer un peu plus encore sur cette pédale-là dans mon dernier texte. À un endroit, je dis quand même que l’art, toute la figuration, les peintures, tout ce qu’on a fait depuis le début… n’est fait que pour donner à la femme le visage qu’avait Ava Gardner. Le lecteur rigole là…
La peinture apparaît comme une lumière oblique dans vos livres. Si la littérature est un don, quelle est votre dette envers les peintures et la peinture ? Ce qui vous rapproche techniquement de la peinture, c’est l’art du portrait. C’est presque du pointillisme. Vous recomposez une unité à partir d’une juxtaposition de touches minutieuses.
Oui, j’ai une grande dette envers la peinture parce que cette symbolique du monde dont je vous parlais, c’est-à-dire le fait d’introduire un arbre parce qu’il a du sens par exemple, la peinture le fait directement. Donc si je fais référence à la peinture, c’est encore plus visible, un chêne peint est encore plus visible qu’un chêne. En littérature, ce qui est écrit et ce qui existe, s’entrejouent dans le texte sans passage déclaratif, sans que je le dise. Les livres maintenant sont faits pour les idiots. Un romancier qui va parler de Van Eyck doit dire : « Van Eyck ce peintre hollandais qui ceci qui cela… » Ce n’est pas fait pour ça, la littérature. La littérature est une chose élitiste. La littérature est une discipline extrêmement élitiste vous savez mon cher…
« Seules m’importent les apparitions » écrivez-vous dans La Grande Beune. Colette disait qu’elle vivait en allant d’éblouissement en éblouissement. Avez-vous eu l’impression de vivre ainsi, suspendu à l’inattendu miraculeux, rivé à l’émerveillement ? Notons que l’éblouissement est souvent optique chez vous. Le surgissement de la beauté : point de départ de la création, destination, ligne d’arrivée ?
Je suis soumis à des périodes dépressives, donc en dehors de ces périodes, tout m’est éblouissement. C’est très long, la dépression… Les périodes d’abattement, ou plutôt d’oisiveté, sont parfois dues à ce que je pense de mes travaux, c’est-à-dire que parfois je me dis : mais bon sang je me suis autant efforcé, je me suis autant défoncé pour finalement si peu de notoriété. Parfois je me dis que je me suis défoncé pour rien et parfois je me dis ce n’est pas de la bibine, pas tout à fait rien. C’est drôle, on parle toujours des mêmes livres mais j’en ai écrit d’autres dont on ne parle pas, Abbés (Verdier, 2002) par exemple, que j’aime beaucoup. La dépression elle-même se domine, pour revenir à la pointe de votre question. Faulkner dit que quand on écrit, on reste parfois sur le bord de l’eau, sur le bord du fleuve, il y a les troncs d’arbre qui passent au milieu, on ne peut pas les attraper mais si on se met au milieu du fleuve il n’y a qu’à tendre la main et s’asseoir.
Que diriez-vous de l’attente, l’attente religieuse de la phrase, l’attente, en retour, de vos phrases par les lecteurs, attente fervente à en croire la résonance de votre dernier texte ? Cette attente a sans doute à voir d’ailleurs avec le contrat d’amour qui lie l’auteur et son lecteur. Comment vivez-vous cette attente ? Est-elle paisible ou, au contraire, intranquille ?
L’attente peut être une chose merveilleuse. Dans tous les cas, l’attente est marquée par l’imprévisibilité, la venue de la chose est imprévisible. Et pour ce qui est de la question du lecteur, effectivement, je m’adresse toujours à un lecteur et même parfois, dans Les Onze, je m’adresse à lui directement. Comme si je l’apostrophais. Mais c’est un lecteur, et c’est comme une entité sainte, c’est le grand lecteur, le grand lecteur avec ses lunettes, le grand lecteur… Si bien que quand ensuite les lecteurs m’écrivent, honte sur moi, depuis quarante et quelques années, je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi ni comment répondre. Entre le lecteur et l’écrivain il y a une beune et on se fait des grands signes. Reste que toujours, presque toujours, je m’ennuie beaucoup pendant les signatures.
A-t-on le droit de vous demander qui est l’ombre d’Yvonne, comme Denise Lévy a inspiré la Bérenice d’Aragon dans Aurélien ? Ce fantôme a peut-être plusieurs visages…
Cette ombre, ce n’est pas la même au début et à la fin. C’est-à-dire que celle du début était une, principalement, une femme que j’avais passionnément désirée alors que j’avais dix-sept ans et qu’elle en avait quarante, sans aucun passage à l’acte, sans aucun aveu… mais passionnément. Je n’ai jamais désiré personne autant que cette femme. Quant à la deuxième partie… j’ai fait une rencontre il n’y a pas très longtemps qui a fait basculer cette représentation d’Yvonne mais elles se ressemblent physiquement, donc… La première partie est un conte de fées, la deuxième partie bascule dans le réel. Est-ce que c’est bien, souhaitable ? Est-ce que je n’aurais pas dû continuer le conte de fées ? J’ai, malgré les apparences, une sorte de sens du réel et je sais me conserver, et ne pas me détruire totalement, sauf par le tabac.
Chacun choisit ses guides. Votre guide à vous, est-ce le désir ? Qui préside à vos actions, commande vos choix ? Pourquoi comparez-vous, ici, le sens à un « bi-face » ?
Cela m’est venu comme ça, c’est un biface parce qu’il y a deux côtés, le désir féminin, le désir masculin, c’est aussi un biface parce que… suivant un baratin pessimiste, l’autre versant, c’est l’inverse d’une salamandre au fond d’un puits, c’est-à-dire quelque chose qui débande complètement. Le narrateur passe à l’acte. Ce biface est aussi une arme paléolithique, celle qui sert à tuer le rival dans mon roman. Notons que je n’ai jamais mis en scène d’accouplement dans mes livres. Il y a souvent des métaphores sexuelles mais jamais la question de la conjonction de l’homme et de la femme n’est traitée directement. C’est la première fois que je le fais et dans mon premier texte, c’était soigneusement évité. C’était les parents, les grands-parents, les ancêtres mythiques, etc.
Le contraste, à nouveau, est puissant dans votre dernier livre. La culture populaire, le paquet de Marlboro, par exemple, côtoie les grottes de Lascaux. La prose côtoie le prosaïque. L’hypermodernité dialogue avec le fin fond de l’humanité. L’hier et l’aujourd’hui discutent sans cesse. Ce contraste se traduit naturellement dans la langue. Cet effet de contraste est-il recherché ou naturel ?
J’affectionne moins le commun que l’ordinaire mais ça vient tout seul, le contraste, parce que ça enrichit la prose de tout le poids du visible, de l’immédiat, de toutes les références qui s’emboîtent derrière. Il y a des phrases où il y a cinquante références emboîtées.
« Écrire, c’est faire de l’art avec la mort », dites-vous. La mort : une fiction qui vous intéresse ?
Il faut la repousser au maximum même quand on est appareillé comme RoboCop comme je le suis actuellement. Il faut la mettre très très loin, la mort, comme dans la célèbre phrase de Lacan qui irait bien aussi à mon Jean-Jean et selon laquelle vivre, c’est « atermoyer la mort et dominer le rival6 ».
Propos recueillis par Nicolas Dutent
- 1. Pierre Michon, Les Deux Beune, Lagrasse, Verdier, coll. « Jaune », 2023.
- 2. George Steiner, Le Silence des livres [2006], suivi de Ce vice encore impuni de Michel Crépu, Paris, Arléa, 2017, p. 22.
- 3. P. Michon, Rimbaud le fils, Paris, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 1991.
- 4. Virgile, Le Souci de la terre, nouvelle traduction des Géorgiques par Frédéric Boyer, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2019.
- 5. P. Michon, Vie de Joseph Roulin, Lagrasse, Verdier, coll. « Jaune », 1988.
- 6. Jacques Lacan, Encore. Le séminaire, livre XX (1972-1973), éd. Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2016.