Combats féministes, débats de société. Introduction


Aujourd’hui encore en France, les écarts de salaires entre hommes et femmes sont de l’ordre de 27 %. Les tâches ménagères sont en grande partie assurées par les femmes. Et celles-ci ne représentent que 26, 9 % des députés à l’Assemblée nationale1. La question des inégalités sociales entre femmes et hommes est revenue sur le devant de la scène à l’occasion des réformes des retraites mises en place au cours des dix dernières années, et singulièrement en 2010, lorsque les syndicats ont mis l’accent sur le très grand écart entre les pensions : les femmes ont aujourd’hui une retraite inférieure de 46 % à celle des hommes.

Le combat pour l’égalité est mené par nombre d’organisations féministes et il s’inscrit dans une longue histoire de luttes sociales. Ces dernières années, dans les pays occidentaux, le féminisme, à travers la lutte pour la parité par exemple, est (re)venu en force, pour battre en brèche un discours souvent entendu dans les années 1990, selon lequel, dans les nations industrialisées, les femmes avaient « gagné » la bataille pour l’égalité. Dans le même temps, le combat s’est mondialisé. Si l’internationalisme féministe ne date pas de ces vingt dernières années, il s’est trouvé intensifié par la mondialisation et le développement des nouvelles technologies. La mondialisation des luttes s’est accompagnée de débats croissants au sein même des mouvements féministes, sur des questions de forme et de fond (comment lutter pour l’égalité, pour les droits sexuels et reproductifs, contre les stéréotypes de genre ?). Les révolutions arabes de 2011, notamment, ont contribué aux interrogations sur la place de la femme dans la société et sur le rôle que devaient jouer (ou non) les féministes occidentales dans les bouleversements en cours (rôle dont la manifestation la plus visible – bien que loin d’être la seule – a été la mobilisation des Femen). Ces débats ont également été alimentés par le développement des études féminines (women’s studies), des études de genre et de la théorie queer dans les universités, et par l’émergence de l’« intersectionnalité », qui vise à associer le genre, la race et la classe dans l’étude des phénomènes de domination comme dans les revendications d’émancipation.

Les controverses que nous avons fait le choix d’aborder dans ce dossier sont au cœur de cette évolution. Elles ont pour sujet le corps des femmes, son contrôle, sa maîtrise par les femmes elles-mêmes. Dès le début du xxe siècle et ce qu’on a appelé la « première vague » du féminisme, ces questions étaient présentes, mais c’est véritablement dans les années 1960 et 1970 qu’elles sont devenues centrales dans la lutte pour l’émancipation. En France à travers le Mlf, aux États-Unis dans le mouvement Women’s Lib, la contraception, l’avortement ont été revendiqués au nom de la liberté des femmes à décider elles-mêmes de leur avenir. « Le personnel est politique » (the personal is political) était alors le slogan lancé par Carol Hanisch, slogan qui appelait non seulement à la libération sexuelle mais également à la sortie des femmes de la sphère privée, qui devait être garantie par des droits et par une vision politique renouvelée de la place des femmes dans la société (voir mon texte sur les mommy wars aux États-Unis).

Aujourd’hui, avec les progrès de la science et de la reconnaissance des droits individuels, les questions liées au corps, à la reproduction, à la dignité sont réinvesties par les mouvements féministes et créent le débat. Faut-il par exemple, au nom de la dignité de « la » femme, interdire la prostitution, que certaines revendiquent comme une libre utilisation de leur corps (voir l’article de Sarah-Marie Maffesoli) ? La pornographie représente-t-elle une atteinte à cette même dignité, ou relève-t-elle de la liberté d’expression, qui ne saurait être abandonnée au profit d’un « paternalisme libéral » prétendant protéger les individus contre eux-mêmes (voir le texte de Matthieu Lahure) ? Que penser des nouvelles évolutions scientifiques dans le domaine de la reproduction (assistance médicale à la procréation, gestation pour autrui) dont nous parle Diane Roman ? Comment analyser les lois de 2004 et de 2010, dites « du voile » et « de la burqa », que certaines voient comme un progrès pour les femmes, d’autres comme une stigmatisation des populations musulmanes vivant en France, débat qui pose la question du sens même de l’émancipation (voir l’article de Nadia Marzouki) ?

Si nous avons fait le choix d’aborder ces sujets, ce n’est pas pour insister sur les divisions qui traversent les mouvements féministes, dont la diversité ne date pas d’aujourd’hui, ni pour ajouter aux polémiques que l’on voit régulièrement naître et disparaître autour de ces thèmes, mais bien pour donner à voir les arguments en présence qui, loin d’être de simples postures, se fondent sur des questions politiques et philosophiques fondamentales. Quels sont les liens entre corps social et corps individuels ? Dans quelle mesure la revendication de droits individuels – à disposer de son propre corps, par exemple – entre-t-elle en contradiction avec des conditions socio-économiques qui ne donnent pas à tou(te)s la possibilité de le faire dans les mêmes conditions ? Comment la notion de « dignité », souvent floue sur le plan juridique, peut-elle parfois aller à l’encontre de ces droits individuels ?

Ces débats ne concernent pas uniquement les femmes, mais c’est souvent par elles qu’ils arrivent sur la scène politique et intellectuelle. La « condition féminine » n’est pas une composante de la société, elle en est le cœur, et les revendications portées par les féministes, les débats qu’elles font émerger intéressent, au sens fort, tout le monde. On assiste d’ailleurs à une forme de désingularisation de la question du droit des femmes, à travers des luttes communes avec d’autres mouvements (notamment les mouvements Lgbt ces dernières années) ou d’autres organisations (par exemple les syndicats). Cette désingularisation est positive, en ce qu’elle peut participer d’une prise de conscience du fait que les questions liées aux droits des femmes concernent la société tout entière. Mais elle peut également amener à leur effacement, à leur dépolitisation. Sur des sujets tels que la pornographie, la prostitution, le voile ou la bioéthique, il est tentant de s’en tenir à des arguments juridiques ou de se replier sur l’anthropologie, en mettant fin aux discussions par un appel à la nature ou, au contraire, à la diversité des pratiques culturelles. Or ces débats, comme ceux qui concernent la contraception ou le droit à l’avortement, sont politiques. Ils sont associés à des combats, des mouvements, qui divergent parfois dans leurs objectifs, dans leurs modes d’action (voir la table ronde sur les mobilisations féministes contemporaines) tout en continuant de porter la voix des femmes pour les femmes, mais aussi pour la possibilité d’une société différente de celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

  • 1.

    Pour une synthèse chiffrée des inégalités femmes-hommes en France et en Europe, voir « Femmes-hommes, l’égalité en action », hors-série d’Alternatives économiques, septembre 2013.