… à la possibilité d’une justice féministe
Elsa Deck-Marsault a cofondé Fracas, collectif queer et féministe d’entraide militante à la prise en charge des conflits et des violences en milieu intracommunautaire. Elle milite dans cet entretien pour l’élaboration d’une justice féministe capable de dépasser deux cadres qui enferment les victimes de violences : celui du silence ou celui de la plainte auprès des autorités judiciaires.
Dans votre premier ouvrage, Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes (La Fabrique, 2023), vous alertiez sur le risque que les modes de sanction adoptés par certains militants pourtant attachés à la justice sociale et à l’abolitionnisme pénal ne fassent « pire » que la justice et la police en matière de violences, et ne s’apparentent à une forme de vengeance. Comment en êtes-vous arrivée à ce constat ?
Je dois faire deux précisions. D’une part, je ne visais pas les militants en tant que personnes. Mon souci était plutôt d’analyser les dynamiques à l’œuvre dans les milieux militants. D’autre part, il ne s’agit pas du tout de dire que les milieux engagés dans des luttes de transformation sociale seraient plus violents que le reste de la société. Je suis plutôt partie de la question suivante : comment est-il possible que, dans des groupes qui œuvrent pour un monde plus juste et plus égalitaire, se retrouvent des mécanismes punitifs comparables à ceux déployés par la police et par le système judiciaire – même si, bien sûr, les niveaux de violence sont incomparables ? Je viens des milieux féministes, queers, LGBT, mais mon constat est que les pratiques d’exclusion, de harcèlement collectif ou de dénonciation publique se retrouvent partout, notamment dans d’autres sphères militantes que j’ai pu observer, telles celles des écologistes ou des catholiques. Comment expliquer ces phénomènes ? Mon hypothèse est celle d’un sentiment d’impuissance politique face aux injustices structurelles engendrées par le capitalisme et le patriarcat. S’en prendre à nos voisins, à nos camarades ou à nos collègues se révèle plus facile que de s’engager dans des luttes de long terme en vue de transformer la société. D’où une focalisation nouvelle des luttes militantes sur les comportements individuels plutôt que sur les responsabilités collectives.
Vous tracez notamment une distinction entre la « vengeance » et l’autodéfense. Comment faire la différence entre un usage féministe de la légitime défense et une pure vengeance individuelle ?
Ces pratiques punitives sont souvent justifiées comme des actes d’autodéfense. Pourtant, un harcèlement collectif engagé à la suite d’une violence sexuelle constitue-t-il vraiment un acte d’autodéfense ? Lancer une dénonciation nominative sur les réseaux, est-ce faire justice ? Exiger de lourdes peines de prison pour les agresseurs sexuels, est-ce contribuer à l’autodéfense des femmes ou reproduire des formes d’injustice ? Je dois préciser que je suis issue de milieux féministes dans lesquels les récits de vengeance de femmes qui décident de se faire justice elles-mêmes, comme dans le roman de Marcia Burnier, Les Orageuses (Cambourakis, 2020), sont très présents et valorisés. Mais c’est une vengeance assumée, légitimée par l’incapacité du système judiciaire à répondre aux violences faites aux femmes. Mon propos n’est pas du tout de jeter le discrédit sur le désir de vengeance, mais de nous inviter à le regarder en face plutôt que de le masquer sous les noms d’autodéfense ou de justice. Reconnaître l’existence de ce désir-là chez certaines victimes est une première étape pour construire de réelles pratiques de justice au sein de nos communautés à partir de ces affects. Vilipender la vengeance est souvent une façon de nier sa propre violence : il en va ainsi de l’État, qui la renvoie tout entière du côté de la société civile sans admettre qu’il se venge aussi pour maintenir l’ordre social.
Votre deuxième ouvrage, La Violence en spectacle. Féminisme, État punitif et figure de la victime (La Fabrique, 2026), élargit la focale en dénonçant l’émergence d’un féminisme plus punitif et plus carcéral. En quoi peut-on, selon vous, parler d’une « contre-révolution » dans le féminisme ?
Mon livre s’ouvre par l’évocation des banderoles déployées devant le palais de justice d’Avignon au moment du procès des viols de Mazan : « Vingt ans pour chacun ». Cet événement illustre à quel point le rapport des féministes à l’État pénal s’est transformé au cours du dernier demi-siècle. Au début des années 1970, il y a eu plusieurs manifestations de femmes devant des tribunaux contre des peines d’incarcération infligées à des violeurs au nom du fait que cela ne changeait rien à des violences qui sont structurelles et reproduisait la violence subie. Mais ce féminisme anticarcéral, anti-autoritariste et anti-institutionnel va, pour gagner des droits, devenir réformiste et s’appuyer de plus en plus sur l’État ; une évolution qui n’est d’ailleurs pas propre aux féministes : on a pu observer des transformations similaires dans nombre de mouvements sociaux. C’est cette charpente qu’on retrouve dans la loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants défendue par les associations féministes, où la judiciarisation et le renforcement de l’appareil pénal sont omniprésents.
Le rapport des féministes à l’État pénal s’est transformé au cours du dernier demi-siècle.
Vous dénoncez une forme d’impasse « sécuritaire et punitive » de ce que vous appelez le « féminisme majoritaire ». Mais on pourrait vous objecter que ces revendications en faveur d’une plus grande sévérité pénale sont l’arbre qui cache la forêt compte tenu du fait que l’immense majorité des victimes de violences sexuelles ne portent même pas plainte.
Je crois que les mouvements féministes doivent assumer leurs responsabilités vis-à-vis de l’ensemble des victimes. Or, tant qu’ils choisiront le chemin de la justice pénale, ils ne défendront qu’une minorité d’entre elles. Le féminisme en France est très structuré, il dispose aujourd’hui d’une force de frappe impressionnante et de canaux institutionnels puissants. C’est de là qu’il faut partir pour repenser une forme de justice axée sur la prévention, sur la transformation des structures sociales, sur le besoin de reconnaissance des victimes, et non pas sur la seule réaction punitive. Peu de gens portent plainte, c’est vrai. Mais justement : c’est de ce refus du système judiciaire de la part des victimes de violences sexuelles qu’il faut partir pour leur proposer une autre alternative que le silence ou la plainte auprès des autorités judiciaires. Plutôt que de renforcer un modèle qui ne marche pas et auquel les victimes n’ont jamais fait confiance, il faut faire preuve de modestie, observer ce qui se fait sur le terrain et imaginer une forme de justice qui soit réellement féministe.
Propos recueillis par Justine Lacroix