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Femmes en mouvements

Introduction

janv./févr. 2021

Les mouvements de femmes à travers le monde sont aujourd’hui porteurs de revendications sociales, économiques ou politiques. Témoignant des transformations profondes et positives de la condition des femmes ces dernières décennies, comme des inégalités et les injustices qui persistent, ils consacrent l’émergence du sujet politique féminin.

En ce début de xxie siècle, les femmes sont au cœur de nombreux mouvements sociaux à travers le monde1. Au point que l’on peut dire que la « question des femmes » est devenue l’un des principaux mouvements tectoniques qui travaillent les sociétés contemporaines.

Mais quelle est justement cette question qui paraît posée avec une acuité nouvelle ? À évoquer les mouvements de femmes aujourd’hui, on pense en premier lieu à la dénonciation des violences sexuelles, dont le mouvement #MeToo a marqué, en 2017, un point d’orgue. Son ampleur inédite, rendue possible par les réseaux sociaux, ses répliques dans de nombreux pays, ainsi que la profondeur des débats et de la prise de conscience qu’il a suscités en font à n’en pas douter un jalon. Mais il fut précédé par d’autres. Cinq ans auparavant, en décembre 2012, l’Inde fut le théâtre de manifestations inédites, provoquées par le viol collectif à New Delhi d’une étudiante, Jyoti Singh, qui décéda douze jours plus tard2.

En outre, la lutte contre les violences sexuelles n’épuise pas les sujets de revendications que portent les mouvements de femmes aujourd’hui. Elle s’y articule bien souvent à d’autres. Les femmes étaient ainsi en tête de nombreux cortèges dans le soulèvement algérien du Hirak, en 2019, pour exiger qu’Abdelaziz Bouteflika ne brigue pas un cinquième mandat, liant lutte contre le pouvoir autoritaire et revendications féministes3. En 2020, les femmes se sont également mobilisées massivement en Biélorussie, dans les manifestations qui, chaque samedi depuis le mois d’août, contestent le résultat de l’élection qui a reconduit Alexandre Loukachenko à la présidence du pays. C’est aussi contre les violences policières exercées sur les manifestants que les femmes sont descendues dans la rue. Alors que les arrestations d’hommes se multipliaient, les femmes biélorusses, vêtues de blanc et portant des fleurs, ont mis en scène une féminité dont elles savaient que les policiers étaient davantage réticents à l’attaquer4.

Le sujet politique féminin

Les mouvements de femmes, ou ceux dans lesquels les femmes occupent une place importante, sont donc éminemment pluriels, tant dans leurs formes que dans leurs revendications. En revanche, dans leur diversité même, ils témoignent d’une visibilité et d’une prise de parole accrues des femmes dans l’espace public, de leur participation pleine et entière aux débats sur l’avenir de la cité. À ce titre, ils consacrent l’existence de ce que l’on pourrait appeler le « sujet politique féminin ». Ce phénomène n’est évidemment pas nouveau et les femmes sont présentes de longue date dans les mouvements sociaux. Mais l’accélération du phénomène à laquelle on assiste ces dernières années appelle quelques hypothèses.

La première a à voir avec les transformations profondes des conditions de vie des femmes ces dernières décennies5. Dans le monde mondialisé des classes moyennes, le travail salarié, la mobilité, le libre choix de loisirs (le sport, la lecture, etc.) ou de son apparence (coiffure, longueur de jupe) sont autant de traits qui ont profondément changé, petit à petit, les manières de vivre et de bouger des femmes. Et à celles qui, nombreuses, sont privées de ces libertés, la circulation continue des images et des récits qui caractérise notre monde contemporain en donne tout de même l’idée. Un drame, tel que celui de Sahar Khodayari, qui s’immola par le feu devant un tribunal de Téhéran en septembre 2019, après le verdict de sa condamnation à six mois d’emprisonnement pour avoir tenté d’entrer dans un stade de football déguisée en homme, est porteur de cette double dimension : la persistance d’inégalités insupportables, alors même que le désir d’égalité n’a jamais paru aussi légitime.

Cette transformation, certes inégale et contrastée, des conditions de vie des femmes paraît avoir aiguisé une conscience et un désir d’égalité, non seulement en droit (quand ces droits ne sont pas acquis), mais également en fait, là où les inégalités et injustices persistent. À ce titre, on peut faire une seconde hypothèse, corollaire de la première, selon laquelle les mouvements de femmes contemporains représentent un approfondissement décisif de l’ambition démocratique, telle qu’elle s’est formulée au xviiie siècle.

Dans la longue histoire de l’humanité, l’organisation de la différence des sexes a revêtu des formes très diverses, et la domination masculine n’était inscrite dans aucune forme de nécessité6. Mais, comme l’ont montré les travaux de Pascal Picq en paléoanthropologie7 ou ceux de Françoise Héritier en anthropologie8, cette domination masculine fut une construction culturelle puissante, qui a caractérisé toutes les époques historiques, bien que selon des schémas très hétérogènes. Elle tient à ce besoin qu’ont eu les sociétés humaines de maîtriser le lien de filiation, pour faire coïncider reproductions biologique, sociale et économique. En témoigne, dans des sociétés par ailleurs très différentes, la systématique prévalence du lien « père-fils » sur le lien « mère-fille » ou « mère-fils ». Ce « privilège exorbitant d’enfanter » dont parlait François Héritier fut bien la pierre angulaire de la hiérarchisation entre les sexes qui a assigné les femmes à la sphère domestique, et dont les effets persistants – qui culminèrent au xixe siècle dans les sociétés occidentales, comme l’a montré la philosophe et historienne Geneviève Fraisse9 – sont encore à l’œuvre. Sur l’égalité fondamentale des êtres humains, proclamée par les révolutions démocratiques, s’est érigée l’inégalité des droits entre hommes et femmes. Mais l’écho de la promesse égalitaire n’a cessé de se frayer un chemin, et se trouve aujourd’hui d’autant plus audible pour des générations de femmes qui ont accédé à la maîtrise de leur fécondité et sont, de fait, sorties de la seule sphère domestique.

Au-delà de la condition féminine

On parle volontiers, à propos des mouvements féministes contemporains, de « quatrième vague » du féminisme. Après une première vague centrée sur les droits politiques et le droit de vote en particulier, une deuxième vague centrée sur le droit à disposer de son corps dans les années 1970, une troisième vague centrée sur la déconstruction de la binarité des sexes, la quatrième vague à laquelle nous assistons se caractériserait par sa capacité de reconfiguration des contestations sociales et écologiques à l’œuvre plus largement10. Et il est certain, à écouter de jeunes militants et militantes, que le féminisme est pour eux indissociable d’autres luttes, notamment dans le champ écologique, et autour de la question raciale et de la lutte contre les discriminations.

Ces « femmes en mouvements » représentent une force importante de transformation
de nos sociétés contemporaines.

À ce titre, cette « nouvelle vague » féministe est loin d’être consensuelle, et fait l’objet de débats, y compris à l’intérieur du champ féministe lui-même. On ne cherchera pas ici à dresser un panorama des lignes de clivage qui se dessinent sur le sujet. L’actualité éditoriale vertigineuse sur le sujet suffit à en témoigner. Entre les approches « universalistes » et « intersectionnelles » des différents objets de débat, le dissensus est majeur. Mais cette politisation interne au féminisme est aussi et surtout le signe que la « question des femmes » a irrigué tous les domaines, qu’elle s’est construite et complexifiée, au point de nourrir des visions potentiellement contrastées sur le plan politique.

Ce dossier a voulu tendre une oreille attentive à toutes ces « femmes en mouvements », qui représentent une force importante de transformation de nos sociétés contemporaines. Cela passe d’abord par le fait de s’intéresser à leurs luttes, pour partie convergentes, mais toujours plurielles. Certaines sont anciennes, comme celle de l’accès aux droits politiques, et se reformulent ou s’approfondissent aujourd’hui. L’exclusion des femmes des révolutions démocratiques du xviiie siècle a ouvert la voie d’une longue lutte pour l’accès aux droits électoraux et aux fonctions électives. Lui font écho, en Serbie, en Syrie ou au Soudan, les mobilisations des femmes dans les révoltes populaires contemporaines contre les pouvoirs autoritaires. Les combats de femmes touchent aussi aux questions sociales. Historiquement émancipateur, le rapport au travail reste le lieu d’inégalités persistantes. La place singulière des femmes dans le mouvement des Gilets jaunes ou contre le dernier projet de réforme des retraites témoigne du renouvellement de la question, dans des sociétés où les femmes ont massivement accédé au travail, mais sont nombreuses parmi les précaires. Il est aussi des combats de femmes, non moins importants, qui ne portent pas sur la dénonciation d’une injustice ou d’une inégalité au regard de la situation des hommes. C’est le cas des mouvements de mères de disparus, dont les fils ont été victimes de la violence d’État. Exceptionnels par leur engagement dans la durée, ils témoignent de la puissance politique du lien de maternité, peu pensée par les féminismes théoriques.

Un autre fil qui traverse ce dossier est celui du corps féminin, auquel les mouvements de femmes ont eu historiquement partie liée, de la revendication des droits contraceptifs dans les années 1970 à la dénonciation des violences sexuelles aujourd’hui. Alors que le droit à l’avortement se trouve contesté dans de nombreux pays, soulignant le caractère fragile de cette conquête, l’une des spécificités du féminisme contemporain se loge aussi dans un rapport renouvelé au corps, revendiqué comme le lieu d’une émancipation possible, et plus seulement comme une aliénation à la condition maternelle et domestique. Autour de questions déjà anciennes ou plus neuves, qui ne touchent pas seulement à la maîtrise de la fécondité, l’intime est, plus que jamais, une question politique.

Enfin, ce dossier a voulu interroger la notion de domination masculine. Cette dernière constitue une matrice anthropologique, sans laquelle on ne peut comprendre la condition historique des femmes. Mais, transformée en slogan, elle ne permet pas de saisir la complexité et la pluralité des rapports entre hommes et femmes, ni la difficulté à les transformer. Hommes et femmes ne se font pas face comme jadis patrons et ouvriers, ou maîtres et esclaves. Leurs conditions d’existence sont à la fois diverses et intimement liées. Les hommes sont eux-mêmes appelés à construire (avec leurs partenaires) de nouveaux schémas de masculinité, échappant au registre de la perte et de la déploration et ne se limitant pas à celui de la bienveillance et du suivisme. Sur des sujets aussi différents que la demande d’évolution des institutions judiciaires pour mieux prendre en compte les victimes de violences sexuelles, ou l’exigence d’une reconnaissance du regard féminin dans la littérature, le cinéma ou les séries, ce dossier fait le pari que l’ébranlement des logiques de domination que portent aujourd’hui les mouvements de femmes participe d’un mouvement d’émancipation commun, et de l’édification de sociétés plus justes et plus démocratiques, pour tous.

  • 1.Pour un panorama, voir Pauline Delage et Fanny Gallot (sous la dir. de), Féminismes dans le monde. Vingt-trois récits d’une révolution planétaire, Paris, Textuel, 2020.
  • 2.Le durcissement législatif qui en a résulté, en l’absence d’une amélioration significative du système judiciaire, n’a cependant pas permis de se débarrasser de ce fléau. De même, le mouvement #MeToo a permis un renversement salutaire des sentiments de honte qui hantent les victimes et a donné crédit à leur parole, mais ses effets sont à ce jour limités sur le fonctionnement du système judiciaire.
  • 3.Maïssa Bey, « Le Hirak est une lame de fond qui repose la question du statut des femmes en Algérie », Le Monde, 28 février 2020.
  • 4.Voir la newsletter no 16 de la revue La Déferlante, consacrée à ce sujet.
  • 5.Véronique Nahoum-Grappe, « La révolution des femmes », Esprit, octobre 2019.
  • 6.Marylène Patou-Mathis, L’homme préhistorique est aussi une femme. Une histoire de l’invisibilité des femmes, Paris, Allary Éditions, 2020.
  • 7.Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme, Paris, Odile Jacob, 2020.
  • 8.Françoise Héritier, Masculin-Féminin, 2 vol., Paris, Odile Jacob, 2007.
  • 9.Geneviève Fraisse, Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains [1979], Lormont, Le Bord de l’eau, 2009.
  • 10.Voir P. Delage et F. Gallot (sous la dir. de), Féminismes dans le monde, op. cit., p. 11.

Anne Dujin

Rédactrice en chef de la revue Esprit, Anne Dujin est politiste de formation. Après avoir travaillé comme chercheuse au CRÉDOC, elle se tourne vers les revues et le journalisme d’idées. Elle a collaboré au supplément « Idées » du Monde. Elle est également poète : voir son recueil L'ombre des heures (L'herbe qui tremble, 2019).…

Joël Hubrecht

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Responsable de Programme (Justice pénale internationale / Justice transitionnelle) à l'Institut des hautes études sur la justice (IHEJ). Membre du Comité Syrie-Europe après Alep. Enseigner l'histoire et la prévention des génocides: peut-on prévenir les crimes contre l'humanité ? (Hachette, 2009). …

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue et ethnologue. Elle a travaillé sur la violence, les rapports entre les sexes, la dépendance (voir notamment Vertiges de l'ivresse. Alcool et lien social, Descartes et Cie, 2010 ; Du rêve de vengeance à la haine politique, Desclée de Brouwer, 1999). Tout en s'intéressant aux lieux de violence et de privation de liberté (camps de réfugiés en ex-Yougoslavie,…

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Les femmes sont au cœur de nombreux mouvements sociaux à travers le monde. Au-delà de la vague #MeToo et de la dénonciation des violences sexuelles, elles étaient nombreuses en tête de cortège dans le soulèvement algérien du Hirak en 2019 ou dans les manifestations contre le président Loukachenko en Biélorussie en 2020. En France, leur présence a été remarquée parmi les Gilets jaunes et dans la mobilisation contre le dernier projet de réforme des retraites. Dans leur diversité, les mouvements de femmes témoignent d’une visibilité et d’une prise de parole accrues des femmes dans l’espace public, de leur participation pleine et entière aux débats sur l’avenir de la cité. À ce titre, ils consacrent l’existence d’un « sujet politique féminin ».