Août 2014. Manifestation à Paris contre la persécution des Kurdes et des Yézidis. Par Jiel Beaumadier   Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=35779398
Août 2014. Manifestation à Paris contre la persécution des Kurdes et des Yézidis. Par Jiel Beaumadier — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=35779398

Un génocide à hauteur d’enfant

Au procès de Sabri Essid, premier en France pour génocide contre les Yézidis, se dessine un moment judiciaire singulier : celui d’une mémoire désormais portée par des juridictions nationales au titre de la compétence universelle. À la différence d’autres génocides jugés par des tribunaux internationaux, celui des Yézidis fait l’objet de procès fragmentés qui en construisent progressivement la reconnaissance.


Bien qu’il se tienne dans une des plus petites salles d’audience du Palais de Justice de Paris, c’est un moment doublement historique qui se déroule le vendredi 20 mars 2026 : le réquisitoire du premier procès pour génocide d’un ressortissant français, Sabri Essid, et le premier procès français sur le génocide des Yézidis. Cette communauté religieuse du Moyen-Orient, dont le principal foyer se situe dans le nord de l’Irak, fut, le 3 août 2014, assiégée par Daech et détruite impitoyablement, méthodiquement.

Sur le banc des parties civiles, une petite fille d’une douzaine d’années, qui n’était encore qu’un bébé lors de ce siège, visse des écouteurs dans ses oreilles pour écouter la traduction en kurmandji de l’argumentaire de l’avocate générale, Sophie Havard. Sans doute ne saisit-elle pas toujours les termes du raisonnement déployé pour prouver l’existence d’un plan concerté et l’intention particulière (le « dol spécial ») de « détruire en tout ou partie » le groupe ciblé. Mais elle en saisit parfaitement la gravité. Elle sait que ce groupe ciblé est le sien. Qu’elle et sa mère, Basi (le prénom a été modifié), ont vécu dans leur chair et leur âme une horreur indicible. Pour nommer l’innommable, le jargon juridique, technique, froid, mais précis et performatif, ne suffit pas. Il faut les mots et les silences déchirants des victimes. Interrogée avec professionnalisme et une infinie délicatesse par le juge Marc Sommerer, Basi avait préféré ne pas emmener sa fille pour la préserver de son témoignage insoutenable livré la veille après celui d’une autre femme, Aveen (prénom aussi modifié), représentée par la même avocate, Clémence Bectarte – avocate très expérimentée, membre de la Fédération internationale pour les droits humains.

L’implacable mécanique du génocide a été minutieusement reconstituée. Fondée sur une propagande vouant tous les Yézidis, « fidèles du diable », à l’extermination afin de purifier le territoire du nouvel « État » islamique (EI), elle a été mise en œuvre au travers d’une sélection non seulement par la religion, mais aussi par le genre et par l’âge avec la séparation des hommes et garçons de plus de 12 ans des femmes et enfants en bas âge. Les conversions forcées, les exécutions de masse – des hommes mais aussi des femmes âgées –, les tentatives désespérées de fuite dans la montagne où la chaleur (50 degrés le jour suivi de nuits glaciales) et le manque d’eau et de nourriture tuèrent en quelques jours les plus fragiles et près de 1 600 enfants. À cette mort brutale des uns, Daech infligea aux autres la mort lente des viols systématiques et de l’asservissement des jeunes femmes vierges, offertes en butin, et des femmes mariées, vendues comme du bétail sur des marchés d’esclaves (« sabayas »).

Près de 7 000 femmes et enfants ont été ainsi plongés dans l’enfer d’un système aussi réglementé que cruel. Ce dispositif parachevait le génocide en assurant l’extinction biologique de toute descendance qui, culturellement chez les Yézidis, ne peut se perpétuer qu’avec des parents issus de leur communauté. Les enfants laissés en vie subissaient une déculturation forcée, leur interdisant de parler leur langue natale et allant jusqu’au changement de leur prénom. Partageant les conditions inhumaines de détention de leur famille, assistant à l’humiliation et parfois aux viols de leurs mères, passant eux aussi d’un propriétaire à un autre, à moins d’être à leur tour vendus. Surtout, comble de la perversion, ils servaient d’otages et d’instruments de chantage aux mains des tortionnaires pour imposer obéissance et servilité à leurs mères.

Les jeunes adolescents ont pu être enrôlés de force pour servir de chair à canon sur les champs de bataille de L’État islamique. Le fils d’une autre victime d’Essid (sur les quinze identifiées, car on sait qu’elles ont été plus nombreuses), a raconté comment il avait pu échapper aux griffes de l’État islamique. Il est l’un des dix-huit rescapés du massacre du village de Kocho (où 422 hommes et garçons furent tués sur 1 747 habitants). Il n’avait alors que 15 ans, en 2014, et c’est en travaillant dur et en s’endettant qu’il réussit à sauver sa sœur et sa mère en les « rachetant » – après la chute du califat – à leurs bourreaux pour 90 000 dollars.

Membre de la même famille que Nadia Murad Basee Taha, prix Nobel de la paix, il est aujourd’hui réfugié en France, et avait fait le déplacement jusqu’à Paris. Témoin imprévu, il a été appelé à la barre par le juge Sommerer. L’atmosphère d’empathie qui a, durant les cinq jours du procès, entouré les témoins victimes tranchait avec l’inhumanité sordide des faits retracés. Sans doute cette bienveillance a été rendue possible, ou n’a pas été perturbée, du fait de l’absence (malgré tout forcément regrettable) de l’accusé. Déclaré mort par l’EI, mais ayant été possiblement exfiltré clandestinement en Turquie, il est jugé par contumace. S’il s’était tenu dans un autre cadre, plus contradictoire et avec un jury populaire, le procès aurait été plus long et la tension aurait été plus vive. Sabri Essid était (ou est encore) un djihadiste fanatique et violent, y compris à l’encontre de sa première épouse, venue témoigner à charge. Il s’était montré particulièrement ignoble envers le premier fils de celle-ci, dont il n’était pas le père, en l’éduquant à sa manière, allant jusqu’à le sommer de tirer avec un revolver, devant une caméra, sur un otage agenouillé. Son beau-fils Ryan n’avait alors que 12 ans. Cette vidéo de propagande, dans laquelle Essid se tient à visage découvert, est ce qui a permis à Basi et à Aveen d’identifier leur bourreau, qui portait en Syrie le nom d’Abou Dojanah. Au terme de la procédure, les juges le condamnent à perpétuité pour génocide et crime contre l’humanité, en tant qu’auteur direct et en tant que complice.

Si ce procès inaugure en France une série d’autres à venir sur le génocide des Yézidis, ce n’était pas le premier à se tenir dans le monde. Trois condamnations ont déjà été prononcées en Allemagne, et d’autres jugements ont été rendus aux Pays-Bas, en Suède, en Belgique, et même au Kosovo. Ce qui est remarquable, c’est que ce génocide n’est pas traité, comme pour le Rwanda ou la Bosnie-Herzégovine, devant un tribunal pénal international, mais devant des juridictions nationales qui, au titre de la compétence universelle et surtout de la compétence active, poursuivent leurs ressortissants nationaux partis en Syrie et en Irak rejoindre les rangs de l’EI.

La justice étaie la mémoire du génocide en la consolidant par le bas et depuis plusieurs endroits.

Si ces djihadistes étrangers jouissaient de privilèges, ils ne trônaient pour autant pas au sommet de l’EI. C’est donc de façon singulière que la justice étaie la mémoire du génocide en la consolidant par le bas et depuis plusieurs endroits. Cette mémoire douloureuse est d’autant plus exacerbée que la perpétuation du génocide se poursuit. De nombreuses femmes et enfants yézidis sont restés captifs de Daech, défait mais toujours actif dans plusieurs territoires de la Syrie. Les disparus sont innombrables, les traumatismes irrémédiables, les familles amputées et brisées, le patrimoine dévasté et, loin de leur foyer d’origine, les rescapés sont dispersés à travers le monde.

Assis un peu plus à l’arrière de la salle d’audience, je regarde la fille de Basi, de dos, avec ses deux sœurs, et la fille de 13 ans d’Aveen, réunies pour quelques jours par le procès avant de devoir retourner chacune dans leur pays d’exil respectif. Je me demande comment ces enfants considèrent cette justice étrangère qui se penche ainsi sur leur sort, et dans quel avenir elles peuvent se projeter ; elles qui sont si jeunes mais portent la charge d’une histoire si lourde de persécution. Fatiguée, la fille de Basi retire ses écouteurs et pose sa tête sur l’épaule de sa mère, qui l’entoure de ses bras. Un geste de tendresse ordinaire – la « banalité du bien » en quelque sorte – mais qui prend ici, ce jour-là, une dimension rédemptrice.