Le Proche-Orient déchiré

Introduction

Avec les événements d’octobre 2023, le conflit israëlo-palestinien entre dans une nouvelle phase, qui consacre l’échec du droit et de la diplomatie à produire un espace commun, ainsi qu’une régression de la guerre vers ses formes les plus brutales. Il faut maintenir ouverte la possibilité du dialogue, en luttant contre la fragmentation de l’espace public et ses effets délétères.


Les événements qui se succèdent depuis le 7 octobre 2023, où la violence s’ajoute à la violence, les horreurs aux horreurs, nous renvoient à notre difficulté à les penser ensemble, à les lier afin de les comprendre.

Ils débutent par un événement hybride – à la fois crime contre l’humanité et agression militaire. Le crime contre l’humanité, en s’adressant à la conscience universelle, est censé réunir un consensus plus profond que la politique ; l’agression militaire, d’une entité politique par une autre, déclenche une guerre asymétrique qui met aux prises des formes politiques non homogènes. D’un côté, un État légitime, jouissant de la reconnaissance internationale, et qui plus est, une démocratie reposant sur une distinction entre le gouvernement, l’armée et la société civile, organisée constitutionnellement par la séparation des pouvoirs (même si celle-ci est traversée par des tensions de plus en plus fortes, comme en attestent les manifestations relatives à la réforme judiciaire). De l’autre, une organisation non démocratique ne reconnaissant aucune autonomie à la société civile (même si le Hamas est arrivé au pouvoir par les urnes), mêlant les ordres religieux et politiques, et refusant la distinction entre combattants et civils.

Guerre ou « événements » ?

Or, si l’affrontement de volontés politiques conduit à la guerre, ultima ratio des violences, celle-ci est rendue illisible par cette asymétrie. L’hétérogénéité des entités politiques en présence vide d’une partie de sa signification la comparaison des forces, qui est l’une des conditions pour conférer une signification à la victoire, ou au jour d’après. Les belligérants sont d’autant plus impossibles à départager qu’il s’agit également d’une guerre des chiffres et des images, mais aujourd’hui menée sans tiers, sans témoins, à commencer par l’interdiction du terrain à des journalistes qui pourraient accréditer des informations aussi essentielles que le nombre de victimes. Se revendiquer de la démocratie impose à l’État d’Israël des servitudes que n’a pas son adversaire, notamment de respecter le droit humanitaire, le droit de la guerre et le devoir de protéger les populations civiles.

La confusion des catégories nous confronte à une déformalisation de la guerre (il n’y a plus de champ de bataille, plus de fronts, plus d’armes communes) mais aussi à sa « primitivisation » : s’y trouvent mêlés la punition et la réaction stratégique, la vengeance et la poursuite de fins précises, le désir de destruction et la volonté de vaincre, l’action qui trouve sa finalité en elle-même et celle qui prépare la continuation de la politique par d’autres moyens. Car les attaques du Hamas, comme la riposte engagée par Israël, relèvent « du retour général à une certaine pratique primitive de la guerre, à une reprimitivisation de celle-ci. Avec elle, les populations deviennent un objectif. Il ne s’agit pas simplement de faire la guerre au milieu des populations, mais désormais contre les populations1. » En témoigne également l’autre régression que constitue la prise d’otages. Rappelons que cette pratique est unanimement condamnée par tous les textes, aussi bien nationaux qu’internationaux : ces dernières années, elle réapparaît du fait de certains États, principalement l’Iran. Historiquement, les otages constituaient une garantie offerte pour obtenir la confiance de celui qui s’engageait : le remplacement de cette pratique par des garanties de droit et l’échange de « diplômes » fut une étape majeure dans la civilisation des relations internationales.

Cette régression, ce retour à l’archaïque nous renvoient en miroir nombre de phénomènes contemporains, qui comptent parmi les principales difficultés de notre siècle.

Défendre un espace commun

Les échos de ces événements, en France et ailleurs dans le monde, nous ont brutalement révélé ce qu’était devenu un monde où les gens sont de plus en plus proches mais de moins en moins universels. Ces lieux rapprochés par les images, ce présent intensifié par la souffrance, ne produisent pas de jugement collectif (comme au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qui donna lieu aux grands textes de droit international) mais des indignations sélectives ; cette circulation immédiate des informations ne construit aucun débat, chacun se parlant à lui-même. Les événements au Proche-Orient marquent l’effondrement de l’interlocution, faute de cadre, d’espace qui l’organiserait. On constate une fois encore que les réseaux sociaux, pas plus que les images, ne forment à eux seuls un espace : tout au contraire, ils le détruisent. Nous assistons à une défaite simultanée du droit et de la diplomatie, c’est-à-dire littéralement du diplôme, de l’écrit dont la valeur vient du crédit commun qu’on lui porte. C’est le regard commun qui fait l’image, comme c’est la confiance partagée qui fait la force du droit et de la diplomatie ; c’est l’appartenance à un espace, à la fois territoire physique et lieu d’échanges ritualisés, c’est-à-dire institutionnels, qui fait le politique. Sans ce dernier, le monde est livré à la violence, qui est une force d’indifférenciation, de confusion. C’est cette dynamique que nous voyons s’accélérer sous nos yeux.

Une image sans espace, un propos sans interlocuteur ne peuvent être que violents ; ils ne peuvent qu’exercer une pression physique, non langagière, qui devient non exprimable. En préparant ce dossier, combien de fois n’avons-nous pas entendu des gens nous répondre : « J’aimerais dire cela mais c’est inaudible ! », « Pas en ce moment », « la situation est tellement évolutive, voire explosive », comme si le temps était aboli et que le présent n’était plus soutenu par aucun récit2. Dans différentes agoras, l’intimidation est devenue un moyen d’action légitime. L’immédiation, la défaite du langage au bénéfice de la pression, la lente emprise du diffus au détriment de l’articulé, du ressenti au détriment de l’argumenté, du buzz au détriment du débat, qui empoisonnent l’espace public depuis des années, révèlent, à l’occasion de cette guerre, leurs effets dramatiquement délétères. Si le bonheur se mesure au bruit qu’il fait en partant, il nous faut défendre celui de vivre dans un espace public libre avant qu’il ne soit trop tard. Un espace constitué de citoyens doués de raison et d’une autonomie de jugement, et non d’identités religieuses ou ethniques pré-politiques.

Engagement et dialogue

C’est le sens de ce dossier, qui s’est concentré sur la nécessité de maintenir le dialogue. Plus grand est le brouillard de la guerre, plus nécessaire et difficile est la « clarté morale », plus il nous faut convoquer des repères politiques, juridiques et éthiques, et trouver un espace pour les examiner ensemble. C’est la vocation d’une revue comme la nôtre. C’est pourquoi, au cœur de ce dossier, décidé et préparé dans l’émotion du choc des massacres en Israël, suivi de si près de l’horreur des images de Gaza sous les décombres, Esprit a voulu réunir des voix diverses – d’intellectuels français, israéliens, palestiniens, mais aussi allemands ou libanais – et prendre le risque de les faire entendre dans un même ensemble, au plus près de l’événement. En faisant cela, la revue entend poursuivre le travail de figures qui nous ont précédées – Paul-Louis Landsberg, Wladimir Rabi, Michel Seurat, Abdelwahab Meddeb, Daniel Lindenberg, Joseph Maïla, Pierre Hassner – dans leur tentative d’appliquer une intelligence historique et politique à l’analyse de l’un des conflits les plus durs de notre temps, qui engage particulièrement la responsabilité morale de l’Europe. Un conflit entré aujourd’hui dans une nouvelle phase, dont on voit les aspects destructeurs, mais qui ouvre peut-être à des recompositions de la politique internationale, au Moyen-Orient et au-delà, et nous intime de ne pas renoncer à la possibilité de solutions politiques, ni au droit de chacun des peuples, juif et palestinien, de disposer d’un État.

Plus grand est le brouillard de la guerre, plus il nous faut convoquer des repères politiques, juridiques et éthiques.

Les obstacles à une telle entreprise sont nombreux, y compris dans le champ intellectuel. Refusant une lecture qui rejetterait les passions au nom d’un prétendu réalisme politique, il nous faut plutôt interroger la manière dont ces dernières prennent aujourd’hui leur « revanche ». Car dans ce conflit s’affrontent aussi des mémoires, également traumatiques, mais référées à des événements historiques bien distincts – la culmination d’une histoire millénaire de persécutions dans la logique exterminatrice de la Shoah d’une part, l’expulsion et l’exil de l’autre, avec la Nakba, qui assigne les Palestiniens à la condition sans fin de réfugiés, d’oubliés de l’histoire. Trop d’échanges véhéments dans lesquels nous sommes pris à partie passent sur la complexité de ces mémoires croisées, cédant à un désir de pureté, autre symptôme du malaise contemporain. Non, ce conflit n’oppose pas le camp du bien au camp du mal. L’événement, nous dit Hannah Arendt, éclaire rétroactivement le passé, mais aussi le présent sur lequel il jette une lumière crue. C’est à ce titre qu’il nous interpelle et invite à nous engager. Comme l’écrivait Emmanuel Mounier : « L’absolu n’est pas de ce monde et n’est pas commensurable à ce monde. Nous ne nous engageons jamais que dans des combats discutables sur des causes imparfaites. Refuser pour autant l’engagement c’est refuser la condition humaine3. »

Mounier parlait aussi d’« optimisme tragique » à propos de l’engagement, pour désigner la nécessité de regarder en face le tragique de la condition humaine et la violence, sans jamais perdre de vue la nécessité d’espérer. L’effondrement de l’interlocution, l’usage d’une parole qui n’a jamais été aussi libre mais consacre toute son énergie à réduire l’autre au silence, c’est le tragique d’une modernité qui se retourne contre elle-même. L’optimisme commence pour nous dans la confiance, malgré tout, dans le dialogue, la capacité de parler et d’écouter dans le respect « des raisons de l’adversaire4 ». L’interlocution oblige à reconnaître le tiers inclus qu’est le langage, à s’attester soi-même, à se reconnaître comme partie à un débat. Tout engagement politique commence par cette conviction et par cet aveu.

  • 1. La Vigie, « Ce que nous dit la guerre de Gaza » [en ligne], 1er novembre 2023.
  • 2. François Hartog, Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2020.
  • 3. Emmanuel Mounier, L’événement sera notre maître intérieur. Pages choisies, préface de Jacques Le Goff, Sion, Parole et Silence, 2014.
  • 4. Albert Camus, « L’Algérie déchirée » [1956], dans Essais, éd. Louis Faucon et Réné Quilliot, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 893.