Le désarroi d’Israël
L’action terroriste du Hamas a provoqué un immense désarroi au sein de la population israélienne, que son État n’a pas su protéger. Pour le sociologue Alain Dieckhoff1, la politique qui consiste à « gérer » le conflit à Gaza tout en poursuivant la colonisation en Cisjordanie a montré ses limites, mais on ne peut exclure un risque de fuite en avant.
Peut-être a-t-on tardé, en France, à prendre la mesure du traumatisme, pour Israël, des attentats perpétrés par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023. Les comparaisons qui ont d’abord circulé, avec le 11 septembre 2001 aux États-Unis ou les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, vous semblent-elles pertinentes ?
On peut effectivement faire la comparaison avec les attentats du World Trade Center ou du Bataclan. Dans la nature des actes, d’abord : le Hamas a visé délibérément des populations civiles, de façon atroce, sans distinction entre adultes, vieillards, enfants, hommes ou femmes. Il s’agit bien d’une action terroriste de grande ampleur. La comparaison tient aussi à l’effet que ces actes ont produit : un effet de sidération, devant la violence extrême, qui rappelle les réactions en France lors des attentats de novembre 2015. Il faut aussi parler du nombre de victimes : 1 200 victimes, rapporté à la population d’Israël, c’est l’équivalent de 8 300 personnes tuées en France. Cela donne une idée de la dimension de l’événement, par rapport aux 130 morts du Bataclan, qui nous avaient déjà profondément traumatisés. Rappelons également que plus de 240 personnes ont été prises en otage par le Hamas.
Mais l’immense désarroi ressenti en Israël est aussi venu du sentiment que l’État, censé assurer la sécurité de la population, n’a pas été à la hauteur. Cela concerne non seulement l’armée et les services de renseignement et de sécurité, mais aussi les plus hauts échelons de l’État. Si tout État a pour rôle de protéger sa population, le sujet est plus sensible encore en Israël, où l’État des Juifs a été édifié après la Shoah afin de garantir leur survie et de les prémunir contre tout nouvel Holocauste. Or c’est cet État-refuge qui a été pris de surprise par cet acte de violence extrême, face auquel il n’a pas eu une réponse adéquate, au moins dans les premiers temps. Cette défaillance explique le désarroi et l’incompréhension extrême de la population. Un mois après les événements, l’État est de nouveau bien présent, à travers la mobilisation de sa machine militaire qui se déploie à Gaza, mais son absence dans les premiers jours a profondément marqué les Israéliens.
Le temps permettra certainement de mieux comprendre ce qui a conduit à une telle impréparation, mais il y a eu de toute évidence une sous-estimation des capacités opérationnelles du Hamas à monter des actions terroristes de cette ampleur. L’armée, qui avait pourtant une présence autour de la bande de Gaza, a été complètement bousculée et débordée. Elle manquait d’effectifs pour repousser les assaillants, et c’est pour cette raison que le Hamas a pu ensuite commettre ses massacres et ses atrocités, d’autant plus que les renforts ont mis beaucoup de temps à arriver. Le dispositif militaire autour de Gaza n’était clairement pas conçu pour contrer une telle opération.
Cette question de la responsabilité de l’État, ou en tout cas des gouvernements Netanyahou, a été posée presque immédiatement en Israël. Est-ce aussi parce que ces événements sont intervenus dans une société traversée par des divisions profondes, comme nombre de démocraties aujourd’hui ? A-t-on prêté suffisamment attention aux manifestations de grande ampleur qui secouent le pays depuis un an ?
En effet, les attaques du Hamas ont complètement bousculé et transformé l’ordre du jour politique israélien. Depuis janvier 2023, on voyait avant tout Israël à travers les importantes manifestations hebdomadaires contre la réforme judiciaire du gouvernement Netanyahou. Tout cela est aujourd’hui mis entre parenthèses.
Tout Israël a été en quelque sorte touché par ces attaques, de Sdérot, ville abritant une majorité sépharade, à Sa’ad, un kibboutz religieux. On doit également mentionner, parmi les victimes, des travailleurs étrangers, par exemple des Thaïlandais travaillant dans les champs, et des Arabes israéliens. Mais la population touchée au premier chef, dans les localités qui entourent la bande de Gaza, est issue des milieux laïques de gauche. C’est en grande partie cette catégorie sociologique qui compose les kibboutz, comme Be’eri par exemple, où des massacres terribles ont été commis. On peut également évoquer la fameuse rave-party pour la paix, dont la majorité des participants étaient des jeunes issus de ces milieux séculiers.
Aujourd’hui, le sentiment que ce gouvernement n’a pas du tout été à la hauteur de la tâche est largement partagé. Les critiques viennent du centre gauche et de la gauche, mais le leadership de Netanyahou est également remis en cause par la droite, y compris par des membres de son propre parti, le Likoud. Lui-même se rend compte qu’une fois la guerre passée, il devra rendre des comptes. Pour l’instant, le temps politique est suspendu, et son discrédit est masqué par le fait qu’il a su réunir un cabinet de guerre intégrant un parti d’opposition. Mais il y aura bien un temps politique difficile pour lui.
Ces reproches ne concernent pas seulement Netanyahou, mais aussi l’incompétence d’autres membres du gouvernement, comme Itamar Ben-Gvir à la Sécurité intérieure, qui représente les colons les plus extrémistes et n’est clairement pas à sa place. Ces critiques sont donc partagées par la droite et la gauche, mais la droite vise avant tout l’impréparation de l’armée et du renseignement, qui donnera sûrement lieu à une commission d’enquête de la Knesset, comme en octobre 1973. Elles ne portent pas, en revanche, sur la politique du gouvernement à l’égard des Palestiniens.
Or le gouvernement de Netanyahou s’est contenté de la bipartition de fait entre Gaza et Cisjordanie, provoquant une division qu’il a non seulement acceptée, mais entretenue afin d’affaiblir politiquement les Palestiniens. Depuis 2009, concernant Gaza, il s’est contenté de gérer les guerres qui éclataient ponctuellement avec le Hamas, dans un cycle où les combats étaient suivis d’une phase d’apaisement pour deux ou trois ans, avant une nouvelle flambée de violence. Cela lui permettait de maintenir la division politique des Palestiniens tout en conservant en Cisjordanie une Autorité palestinienne affaiblie.
Cette manière de « gérer le conflit » montre que la politique de colonisation allait bien au-delà d’une forme de blanc-seing laissé aux colons. Le fait même que l’armée n’intervienne pas quand les colons israéliens déracinent les oliviers des villages arabes prouve une complicité au niveau politique. Il y avait une réelle tolérance de l’armée à propos des exactions, des brimades, des provocations auxquelles se livrent les colons ultranationalistes contre les Palestiniens.
Depuis janvier 2022, soit avant même le retour du Likoud au pouvoir en novembre, on a assisté à une reprise de la violence en Cisjordanie. D’un côté, des groupes de jeunes Palestiniens harcelaient l’armée et les colons, de l’autre, ces derniers répondaient aussi violemment. La situation se détériore donc depuis deux ans, pour des raisons structurelles. Cette dynamique est liée au processus de la colonisation que Netanyahou n’a pas inventé et qui se fait sur le long terme depuis des décennies, bien qu’il se soit aggravé depuis 2023. Il y a, de la part de Netanyahou, une vision de la question palestinienne qui cherchait à contenir le Hamas autour de la barrière de protection à Gaza tout en avançant ses pions en Cisjordanie.
Existait-il un consensus, dans les gouvernements Netanyahou, à propos de ces choix sécuritaires ? Et parmi les cadres de l’armée ?
L’armée est, en Israël, comme les sondages le montrent depuis des décennies, l’institution en laquelle les Israéliens ont le plus confiance. Cela peut se comprendre, car il s’agit d’une armée de conscription, populaire (pour les Juifs et les Druzes), qui est véritablement l’émanation de la nation et de la société. Chacun connaît, dans sa famille élargie, quelqu’un qui est mobilisé.
Depuis un an, le développement des manifestations massives contre la réforme judiciaire s’est accompagné de déclarations d’opposants qui affirmaient qu’ils n’effectueraient pas leur période de réserve si le gouvernement ne revenait pas sur cette réforme. Il y avait donc une inquiétude dans les échelons supérieurs de l’armée concernant le refus par des réservistes de servir un gouvernement se livrant à des réformes antidémocratiques. Cela a provoqué un froid entre Tsahal et le gouvernement, avec le risque en retour d’une fragilisation de l’institution militaire.
Mais la contestation du gouvernement ne jouait-elle pas avant tout sur la réforme judiciaire et ce que l’on pourrait appeler la dérive illibérale de Netanyahou, ou la dénonciation de la corruption, bien davantage que sur la politique de colonisation ?
Absolument. La population israélienne vit majoritairement, depuis une vingtaine d’années, comme si l’occupation des territoires n’existait pas. D’ailleurs, hormis les 420 000 Juifs qui résident en Cisjordanie, les Israéliens n’y vont jamais et, par conséquent, ne voient pas l’occupation comme un problème. Quant à Jérusalem-Est, la question ne se pose pas même si 200 000 Juifs y sont installés à côté des 300 000 Palestiniens. Jérusalem est pour eux une capitale « unifiée ».
Il existe évidemment une gauche anticoloniale qui dénonce cette situation, mais elle représente une infime minorité. Ceux qui ont milité dans les deux dernières décennies contre l’occupation et la colonisation sont très peu nombreux. Les leaders de la contestation contre la réforme judiciaire ont d’ailleurs toujours pris garde d’éviter la question palestinienne, afin de constituer un mouvement le plus unifié possible en mobilisant non seulement la gauche, mais aussi ce qu’il peut rester de la droite libérale. Ce parti pris avait déjà été adopté lors d’un important mouvement de contestation, en 2011, contre la vie chère et certaines réformes sociales, que l’on a appelé « la révolte des tentes ». Le 7 octobre a bousculé beaucoup de certitudes et de sécurités, en réactivant la question palestinienne que l’on avait, jusque-là, complètement mise de côté.
Cette approche du conflit israélo-palestinien a montré ses limites, de la façon la plus brutale qui soit. Mais existe-t-il encore d’autres manières de procéder, et si oui lesquelles ? Peut-on espérer, dans la foulée de ces événements terribles, qu’il se reconstitue en Israël un « camp de la paix » ? Faut-il craindre au contraire que la société israélienne ne se radicalise ?
La simple gestion du conflit, sans envisager de solution de sortie, à laquelle se limite Netanyahou depuis 2009, a en effet montré ses limites et on voit aujourd’hui qu’elle ne fonctionne plus. Cela fait ressurgir la question politique. Comment faire pour trouver une solution qui ménage à la fois la sécurité d’Israël et les droits nationaux des Palestiniens ?
Au niveau théorique, cela permet de redonner une actualité à la question du processus de paix et à la solution des deux États, qui était encore très présente dans le débat public jusqu’au tout début des années 2000. Elle a ensuite été enterrée pour différentes raisons, entre autres la Seconde Intifada (2000-2005), l’arrivée du gouvernement Netanyahou en 2009, l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne et la montée en puissance du Hamas.
Dans le débat public israélien, la solution des deux États n’était plus évoquée ces dernières années : on ne la croyait plus possible, à cause de la trop grande population juive installée dans les colonies, mais aussi faute de soutiens politiques. Elle ne semblait plus si actuelle, en raison de la normalisation des rapports avec le monde arabe (accords d’Abraham en 2020, rapprochement avec le régime saoudien). Toutes ces choses semblent maintenant compromises. Je ne vois pas les Saoudiens, dans l’immédiat, poursuivre ce processus comme si de rien n’était.
La simple gestion du conflit, sans envisager de solution de sortie, à laquelle se limite Netanyahou depuis 2009, a montré ses limites.
Pourquoi cette solution des deux États pourrait-elle réussir aujourd’hui, alors qu’elle a échoué par le passé ? Pour moi, la réussite d’une telle tentative ne pourrait passer que par un réengagement international fort et collectif, de la part des États-Unis, mais aussi de l’Union européenne et des États arabes. Ces derniers ont un rôle essentiel à jouer, et c’était d’ailleurs la solution préconisée en 2002 lors de l’initiative de paix présentée par le roi Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud à Beyrouth. Cette initiative pourrait être remise à l’ordre du jour, en liant la normalisation des rapports arabo-israéliens au règlement de la question palestinienne. En théorie, il existe une possibilité de relancer les choses. En revanche, je ne suis pas certain que cela pourra se faire concrètement.
Dans la société et l’opinion israéliennes, est-il possible de trouver encore des partisans et interlocuteurs en faveur de la solution à deux États, ou le traumatisme a-t-il été trop grand pour le permettre ?
Dans la partie de l’électorat qui a pu apporter sa caution au centre gauche et jouer un rôle actif dans la défense de l’idée qu’il faut trouver une solution politique au conflit israélo-palestinien, il y a aujourd’hui un très grand désarroi. L’attaque du Hamas atteste d’un refus total de l’existence même de l’État d’Israël. Même les plus favorables à un règlement pacifique de la question palestinienne le sentent bien. La désillusion est donc très forte. Une partie de cette gauche, plus ouverte, mais aujourd’hui meurtrie, ébranlée par les attaques des 7 et 8 octobre, va être amenée à douter d’elle-même et de ce en quoi elle croyait jusque-là.
Concernant l’autre partie du spectre politique, constituée de ceux qui ont soutenu le gouvernement et ont pu voter pour le Likoud et des partis plus extrêmes, le risque est la fuite en avant. Ils pourraient plaider pour l’accélération de la colonisation et le renforcement de la politique du fait accompli. La conséquence pourrait être, concernant Gaza, l’exercice d’un contrôle plus direct sur ce qu’il s’y passe, sans chercher de solution politique. Peut-être cela pourrait-il passer par le biais de l’implication d’une force internationale ou d’une communauté de forces arabes, mais la réponse ne serait pas d’un autre ordre que militaro-sécuritaire, que ce soit pour Gaza ou pour la Cisjordanie. Il n’y aurait alors aucune résolution politique du problème, mais simplement un autre type de gestion.
La perspective de créer un seul État, binational, me semble, quant à elle, sans espoir. J’ai toujours pensé que c’était une pure vue de l’esprit, déconnectée des réalités. En Israël, il n’y avait que très peu de personnes à adhérer à cette idée, sauf dans certaines franges de la gauche radicale. Aucun parti juif représenté à la Knesset n’a jamais défendu une telle proposition. Aujourd’hui, elle est complètement enterrée. Comment peut-on raisonnablement envisager une logique confédérale, ou celle d’un État unique binational abritant deux groupes se gérant de façon autonome tout en coopérant entre eux, après toutes les tragédies sanglantes qui ont traversé le conflit israélo-arabe depuis 1948 ? C’est inimaginable, et aujourd’hui plus que jamais. On ne peut faire abstraction de ce contexte tragique qui rend l’antagonisme israélo-palestinien si différent de la conclusion de la paix entre Israël et la Jordanie ou l’Égypte. Il s’agissait alors de conclure une paix entre États, alors qu’un état binational impliquerait une coopération entre deux groupes qui sont à la fois profondément intriqués et prisonniers de leurs peurs et de leurs haines.
Un règlement respectant à la fois la justice pour les Palestiniens et la sécurité d’Israël ne pourrait être fondé que sur une séparation entre deux États. C’est elle qui permettrait un règlement diplomatique similaire à ceux qui ont permis la fin du conflit entre Israël et l’Égypte puis la Jordanie. Je ne vois pas d’autres solutions que cette logique de paix interétatique.
Dans l’abondance des commentaires de ces événements encore brûlants, qu’est-ce qui manque selon vous ? Quelles erreurs d’interprétation avons-nous pu commettre et comment les éviter ?
Lorsqu’on tente de comprendre le conflit israélo-palestinien, il faut prendre en compte l’ensemble des interactions entre les acteurs. C’est la difficulté qui se présente généralement dans l’étude de tout phénomène social et politique, mais peut-être encore davantage avec ce conflit, qui est un sujet très passionnel, dont on voit qu’il a de fortes répercussions jusque chez nous. Il faut aussi en comprendre la profondeur historique, sans toutefois que l’histoire devienne un facteur de blocage. Dans les assemblées où l’on débat du sujet, on retourne souvent à 1948 : mais si l’on reste prisonnier de ce qui s’est passé à cette époque, on ne peut s’occuper efficacement de ce qui se passe en 2023. Il faut opérer un pas de côté par rapport à l’histoire, si l’on veut se projeter efficacement dans un avenir qui soit fait d’autre chose que de la confrontation sans fin entre deux peuples.
Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon et Benjamin Tuil