Signature de l’Accord de normalisation des relations économiques entre la Serbie et le Kosovo, septembre 2020. Photo officielle de la Maison Blanche, par Joyce N. Boghosian
Signature de l'Accord de normalisation des relations économiques entre la Serbie et le Kosovo, septembre 2020. Photo officielle de la Maison Blanche, par Joyce N. Boghosian

Les Balkans en proie aux luttes d’influence. Table ronde

Hormis la Croatie, qui a rejoint l’Union européenne en 2013, les pays des Balkans semblent depuis plus de vingt ans coincés entre l’intégration dans l’UE (qui ne se fait pas) et la guerre (qui, heureusement, ne revient pas). Des négociations d’adhésion sont engagées avec le Monténégro, la Serbie, l’Albanie, et la Macédoine du Nord ; le Conseil européen a accordé le statut de pays candidat à l'adhésion à l'Union européenne le 15 décembre 2022 à la Bosmie-Herzégovine ; et l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a recommandé le 16 avril 2024 que le Kosovo soit « invité à devenir membre du Conseil de l’Europe ». Mais force est de constater que le débat public français se désintéresse de la situation dans les Balkans, y compris à l’occasion des élections européennes. Pourtant la région apparaît aujourd’hui comme une sorte de « front secondaire » d’une guerre hybride – menée militairement en Ukraine et avec des moyens non conventionnels ailleurs – entre la Russie et l’Europe.


Esprit : Le destin de l’Europe se joue aujourd’hui en Ukraine. Comment cette guerre qui se déroule aux marges orientales de l’Union est-elle perçue par les Kosovars ? Poutine étant désormais explicitement un ennemi de l’UE, comment les relations vont-elles s’articuler entre l’Europe, la Russie et les Balkans ?

Muhamedin Kullashi : L’agression russe a provoqué un séisme dont les secousses ont été ressenties au Kosovo. Avec l’Ukraine, c’est toute l’Europe qui s’est sentie attaquée. Le président Macron et le chancelier Scholz ont parlé de l’ « ouverture d’une ère nouvelle dans les rapports entre la Russie et l’Occident ». Dans le cadre de la relation entre le Kosovo et la Serbie, la question est de savoir si un dialogue entre les deux pays pourrait produire une solution alors que Moscou n’est plus considéré comme un interlocuteur valable dans les relations internationales. Tandis que les autorités kodovares se sont solidarisé avec l’Europe, Belgrade ne s’est jamais clairement prononcé, condamnant l’agression sans imposer pour autant de sanctions. D’un autre côté, la réaffirmation par l’Union Européenne de sa volonté d’intégrer les pays des Balkans occidentaux est, malgré ce contexte dramatique, encourageant.

Esprit : Pourtant certains candidats à l’UE pourraient aussi se sentir déclassés dans cette course à l’adhésion. Les propos du Premier minsitre albanais, Edi Rama, rapportés par Le Monde – « Qui devrait attaquer qui, entre nous, pour obtenir l’adhésion plus vite que l’Ukraine ?1 » – plus qu’une mauvaise boutade, ne traduisent-ils pas la conviction que la logique du pire peut se révéler plus fructueuse que la dynamique constructive et vertueuse de l’adhésion ?

MK : Pour la première fois, le Parlement Européen a qualifié la politique menée par l’État serbe de « dangereuse et agressive à l’égard du Kosovo et de ses partenaires occidentaux », et cet accent nouveau marque peut-être un réveil des Européens face à la situation dans cette partie des Balkans. Le rôle de l’Europe est d’autant plus crucial face au retour possible de Donald Trump à la Maison Blanche, retour qui représente un danger pour tous les jeunes démocraties des Balkans, comme en témoigne ses provocations encourageant Vladimir Poutine « à envahir les pays qui n’auraient pas payé leur contribution au sein de l’OTAN »2.

Tefta Kelmendi : La question qui se pose est, au-delà de la prise de conscience de la gravité de la situation, celle des moyens d’action. Processus très lourd techniquement et politiquement, nécessitant un accord à l’unanimité, l’adhésion est un instrument à l’efficacité très limitée en situation d’urgence. Ainsi, le seul levier de puissance de l’UE dans la région n’est pas véritablement fonctionnel et si l’Europe tend à se positionner aujourd’hui en tant qu’acteur géopolitique, elle reste néanmoins très dépendante des États-Unis, surtout si elle vise à avoir un impact à long terme, que ce soit en Ukraine ou dans les Balkans occidentaux.

Florence Hartmann : La problématique Serbie-Kosovo ne pourra être résolue que dans le cadre d’une action régionale plus large. Aucun cas ne peut être traité isolément, tout est interconnecté. Dans son ultimatum du 17 décembre 2021, Poutine stipulait clairement que l’Europe de l’Est, y compris les Balkans, devaient rester sous l’influence russe. La seule éventualité, non-explicitée et pourtant bien présente dans les esprits des nationalistes serbes, est celle de réintégrer le Kosovo au sein de la Serbie. Face à cette situation, l’UE doit trouver d’autres leviers de pouvoir effectif, plus ambitieux que le « mini-Schengen » ( zone économique de libre circulation entre la Serbie, l'Albanie, la Macédoine du Nord et le Kosovo) proclamé en octobre 2019. L’Europe manque d’une vision géostratégique à l’échelle de son continent et laisse son voisinage et ses zones d’influence devenir les théâtres d’une nouvelle guerre froide. En Serbie, les maîtres du jeu diplomatique sont Aleksandr Botsan-Kharchenko et Christopher R. Hill, les ambassadeurs russe et américain respectivement. L’UE a certes renforcé la KFOR et l’EUFOR, mais ces mesures relèvent du minimum absolu et sont soumlises aux incertitudes d’un retour de Donald Trump à la Maison Blanche et au maintien de la base militaire américainde de Bondsteel. L’Europe n’a pas été à la hauteur de la gravité de la situation en Ukraine entre 2014 et 2022, et il en est de même aujourd’hui dans les Balkans.

Les tensions dans le Nord du Kosovo

Esprit : L’embuscade menée le 24 septembre 2023 contre la police kosovare par un groupe armé venu de Serbie dans le village de Banjska, au nord du Kosovo, où résident de nombreux Serbes, ne marque-t-il pas le franchissement d’un seuil dans la réactivation des tensions dans la région ?

MK : Quand le Premier minsitre kosovar, Albin Kurti, avait décidé de rendre obligatoire l’immatriculation kosovare sur tout le territoire du pays, y compris au nord, dans les zones d’habitation serbe, les tensions ont été importantes. Le président serbe Alexandar Vučić avait placé en alerte l’armée serbe à la frontière avec le Kosovo. La réponse de l’OTAN, informant le chef de l’état-major serbe de la façon dont ses troupes réagiraient en cas d’entrée effective des troupes serbes sur le territoire du Kosovo, a été dissuasif. La condamanation ferme du Parlement Européen, qualifiant les évènements de Banjska d’ « attaque terroriste », va dans le même sens.

TK : La société kosovare reste marquée par la guerre qu’elle a traversée. Les traumatismes n’ont pas été dépassés, et je sais par ma famille et mes amis qu’il y a eu, au moment de l’invasion russe de l’Ukraine, un moment de panique qui s’est cependant vite dissipé. A tort ? Les discours de Vučić dans les médias, et même au conseil de sécurité de l’ONU, sont très menaçants, et depuis plusieurs années, il construit un récit autour de la persécution des Serbes du Kosovo. Les démenties des Européens face à ce type de discours sont trop timorés. Il faudrait faire une étude sur place, montrer quelles sont les conditions réelles de la vie des Serbes au Kosovo, pour aller à rebours de ces mensonges qui freinent l’intégration des Serbes dans les institutions kosovares. Mais pour l’heure, c’est Vučić qui a emporté la bataille des récits, conforté par l’entêtement politique de Kurti dans sa gestion des crises au nord du Kosovo.

L’accord de normalisation des relations conclu avec la Serbie en 2013 exigeait la création de l’association des municipalités serbes mais dix ans plus tard, rien n’a été fait, puisqu’une telle association est exactement ce que Kurti souhaite éviter pour préserver la souveraineté territoriale du Kosovo et éviter la création d’une entité séparé avec des pouvoirs éxecutifsOr, il existe dans d’autres pays démocratiques de nombreux exemples de ce type de gestion où le pouvoir exécutif est réduit sur un territoire circonscrit pour préserver une autonomie sur les sujets tels que l’éducation, la culture ou la santé. Autre point de blocage : l’accord d’Ohrid du 18 mars 2023 a été verbalement accepté par les deux parties mais n’a jamais été signé. Kurti ne veut pas être le premier à appliquer les dispositions de l’accord, exigeant la signature préalable de Vučić avant la mise en place de l’association des municipalités.

Esprit : N’y a-t-il pas de risque qu’une fois l’association en place, Vučić ne l’utilise comme un levier de déstabilisation, à l’instar de la Republika Srerbska en Bosnie-Herzégovine, profitant du fait que, d’un côté, l’intégration du Kosovo dans l’UE resterait compromise par le refus de cinq de ses Etats-membres (La Grèce, l'Espagne, Chypre, la Slovaquie et la Roumanie) de reconnaitre son indépendance, tandis que de l’autre, son entrée dans l’ONU le serait par le veto de la Russie ?

TK : C’est exact mais personnellement, je plaide tout de même pour la création de l’association des municipalités, ne serait-ce que parce qu’il vaut mieux accorder un certain niveau d’autonomie à ces territoires que de voir la Serbie les annexer. Même si ce point de vue est aujourd’hui minoritaire au Kosovo. La montée du sentiment nationaliste empêche d’ouvrir la discussion sur cette question et toute tentative de plaider pour l’association est interprétée comme une trahison.

Esprit : Pour aboutir, une négociation constructive devrait effectivement déboucher sur des compromis de part et d’autre et sur une solution intermédiaire qui puisse être acceptée par les deux parties en conflit mais c’est un esprit de confrontation qui domine la relations entre les deux pays. Les concessions de l’un ne sont pour l’autre qu’un jalon pour atteindre ses propres desseins. L’Union Européenne ne se trompe-t-elle pas en considérant qu’elle doit régler le conflit entre la Serbie et le Kosovo sans prendre en considération le contexte régional, voire continental ?

MK : Certes, la politique de la Serbie vis-à-vis du Kosovo est aujourd’hui agressive, mais la gestion par Kurti de cette question des municipalités serbes est contre-productive, comme cela avait déjà été le cas dans la crise des plaques d’immatriculation. Une autre source de tension est la monnaie : historiquement, les Serbes du Kosovo utilisent le dianr et l’Euro, les deux monaies serbe et kosovare. Le gouvernement kosovar devrait adapter une approche un peu plus réaliste, au lieu de vouloir tout gérer sans aucune concertation avec les autres acteurs, qu’ils soient serbes ou occidentaux.

FH : Au-delà du principe, n’y a-t-il pas d’abord un problème de représentation ? La Serbie a dans ces municipalités des représentants qui terrorisent eux-mêmes les Serbes du Kosovo et pour qui une telle association ne serait qu’un moyen de faire sécession et non un outil d’autonomisation en vue d’une intégration au sein du Kosovo. Ainsi, la contrepartie de la création de l’association des municipalités devrait être le retrait de ces acteurs radicaux serbes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

MK : La mise en place de l’association est souhaitée par les Serbes du Kosovo, et les forces de la KFOR et de la MINUK empêcheront l’éclatement du Kosovo. La majorité des habitants des municipalités concernées pourraient s’impliquer dans la réalisation de projets socio-économiques et culturels qui répondraient davantage à ses intérêts propres qu’aux intérêts géopolitiques du président serbe. Ils pourraient accroitre leur indépendance vis-à-vis de Belgrade. C’est nécessaire. La crise des plaques d’immatriculation a montré l’influence de Vučić sur les territoires du Nord. Il a réussi à pousser les Serbes à boycotter les élections municipales et à quitter les institutions kosovares, réduisant ainsi à néant les efforts d’intégration menés par les gouvernements kosovars précédents. Selon Sonja Biserko, une militante pour les droits humains serbe, Vučić est conscient de la nécessité d’arriver à un accord avec le Kosovo mais il fera tout ce qui est en son pouvoir pour en retarder la mise en place afin de continuer à peser sur les opinions publiques et instrumentaliser les rancoeurs et les frustrations. Du côté de Kurti, l’attitude est au fond similaire et en rupture avec ce qu’attendent ses alliés occidentaux qui protègent la souveraineté du Kosovo.

TK : L’engagement politique de l’UE a été important ces dernières années, notamment pour régler la question des conflits gelés mais sans résultat, ce qui a conduit les Européens à se tourner à nouveau vers les États-Unis. Pour les alliés occidentaux, il s’agit à la fois de protéger le Kosovo et de reconstruire une rélationavec la Serbie, afin de la détacher de Moscou et de Pékin ; l’engagement américain et de l’Union Européenne en vue de ces deux objectifs porte à la fois sur les plans diplomatique et économique, avec de grands investissements et des accords économiques.

Quant à la Russie, il semblerait qu’il y ait eu une rupture dans les contacts directs entre Poutine et Vučić depuis mai 2022, quand Vucic a conclu un accord pour renouveler le contrat avec Gazprom pour une période supplémentaire de trois ans. Malgré cela, l’influence Russe dans les Balkans n’a cessé de s’accroître, facilitée par les actions des proxies russes en Serbie et les chaînes de propagande et fake news qui continuent d’opérer librément en Serbie et depuis la Serbie dans le reste de la région.

Les dynamiques politiques locales

Esprit : Les législatives de décembre 2023 ont conforté Vučić (son parti le SNS, Le Parti progressiste serbe affichant un score de 46, 75%) mais pendant des mois il y a eu des manifestations massives dans les rues contre son gouvernement et après les accusations de fraude, le scrutin municipal tenu à Belgrade, que le SNS revendiquait d’avoir gagné, sera réorganisé le 2 juin prochain. Peut-on considérer que, malgré sa « victoire électorale », son pouvoir est de plus en plus contesté en Serbie ?

FH : Le pouvoir de Vučić n’est pas fragilisé. Il va peut-être devoir céder la municipalité de Belgrade à l’opposition en juin, mais le reste demeurera inchangé. Le Parlement européen s’est permis pour la première fois de critiquer la Serbie au sujet des élections du 17 décembre, en accusant le parti de Vučić d’infraction à l’État de droit, d’érosion des libertés civiques, de contrôle total sur le système électoral dont le SNS s’est servi pour falsifier les résultats. La société serbe, de la même façon que les sociétés kosovare bosniaque, est scindée entre ceux qui se tournent vers l’Europe et ceux qui s’enferment dans le nationalisme. La partie conservatrice de la population serbe, celle qui a participé à la restauration du « monde serbe » et qui voulait mener à terme le travail de Milošević, coexiste avec la patrie libérale de la population, celle qui avait soutenu Zoran Đinđić (ancien premier minsitre assassiné en 2003), qui est depuis 2012 complètement étouffée par le pouvoir autocratique de Vučić. Mais ce dernier joue un double-jeu en se prétendant pro-européen tout en conservant la rhétorique anti-européenne de la Russie. La Serbie n’applique pas les sanctions visant la Russie, diffuse les médias russes interdits en Europe, et achète des armements russes et chinois. Le poids de la Russie se fait sentir même dans les nominations des haut-fonctionnaires serbes, tels que Alexandar Vulin, un homme proche de Nikolaï Patrouchev, Secrétaire du Conseil de Sécurité de la Russie. L’ambassadeur russe s’était d’ailleurs vanté publiquement de cette coordination entre les renseignements russe et serbes. Il y a donc, à ce niveau-là, une influence et une ingérence affichée et assumée… C’est donc une supercherie géopolitique : la Serbie est à la fois très proche de Moscou, avec qui elle partage l’espace médiatique et les logiques politiques, et en dialogue avec l’Europe, dont elle perçoit les aides financières. Or Poutine ne veut pas que la question du Kosovo soit réglée puisque, tant qu’elle reste ouverte, elle constitue un levier de puissance.

Esprit : Et au Kosovo, Kurti est-il en capacité de rester durablement l’acteur majeur de la vie politique ou peut-on s’attendre à un possible basculement ?

TK : Kurti est très populaire tandis que l’opposition est faible et divisée. Le gouvernement mène une politique de plus en plus populiste. Kurti adopte la posture de gardien de souveraineté et de l’intégrité territoriale du Kosovo, se pose comme le seul interlocuteur pouvant faire face, d’égal à égal, à Vučić, aux États-Unis et à l’Europe. Même si la jeunesse voit son avenir au sein de l’Europe, les critiques contre « l’impérialisme européen et américain » progressent. Les elections approchent et il peut avoir une surprise et un gouvernement de coalition, mais la partie de Kurti est la mieux placé pour remporter la majorité des votes.

MK : L’aspect problématique de la politique du gouvernement Kurti envers l’Union européenne et les États-Unis se manifeste dans ses actions unilatérales envers les Serbes du Kosovo, sans concertation ni coordination avec les pays allies ; le seul « succès » en est l’agravation des tensions dans la région. Il y a déjà plus d’un an que l’Union européenne et les États-Unis ont imposé au Kosovo des sanctions économiques. C’est la première fois depuis 25 ans, que les pays alliés aient pris de telles mesures envers le Kosovo, et le coût de ces sanctions a été évalué à plusieurs centaines de millions d’euros. Par ailleurs, le Premier Ministre Kurti n’est plus reçu par ses homologues européens ni par les dirigeants des États-Unis — les sanctions économiques sont ainsi accompagnées par de sanctions politiques. Le gouvernement Kurti, n’a réussi à obtenir aucune nouvelle reconnaissance du Kosovo de la part des États qui n’avaient pas réconnu sa souveraineté auparavant ; le même échec marque également l’intégration du Kosovo dans des organismes internationaux. La différence est marquante par rapport à la période 2008 – 2022, pendant laquelle le Kosovo avait été reconnu par plus de cent pays et intégré dans plus d’une trentaine d’organisations internationales grâce au soutien des pays alliés. Dans l’espace public du Kosovo s’articulent des critiques bien pertinentes de cette politique de Kurti, de ses actions et ses attitudes qui mènent le Kosovo vers l’isolement aussi bien politique qu’économique. La dégradation des relations entre le Kosovo et les pays alliés convient parfaitement non seulement à la Serbie, mais également à la Russie. Une très grande majorité des Kosovars souhaite maintenir l’influence politique, économique et culturelle de l’UE et des États-Unis au Kosovo.

La question du droit et du rapport au passé

Esprit : L’Europe fait le pari du développement et du droit. L’impact du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a été mitigé mais il y a avec la création des Chambres spécialisées du Kosovo (CSK), dernière des institutions de justice pénale internationalisées dans la région, la volonté d’avancer plus loin sur le chemin de la justice et, au-delà des jugements rendus par le TPIY à l’encontre de hauts-responsables serbes pour les crimes contre l’humanité commis au Kosovo3, la volonté de sanctionner devant les CSK les crimes commis par des leaders de l’UCK, l’armée de libération du Kosovo. À ce jour un ex-commandant, Salih Mustafa, a été condamné à 22 ans d’emprisoonement, un jugement est attendu dans une autre affaire (Pjeter Shala) et le procès de Hashim Taçi, ancien président du Kosovo, et de trois autres leaders politiques de premier plan4 s’est ouvert en avril 2023. Des affaires connexes d’outrage à la justice montrent que de nombreux obstacles subsistent et que les menaces contre les témoins et victimes restent préoccupantes. Quel est l’état de la justice au Kosovo aujourd’hui ?

MK : Outre les pressions qu’il exerce sur le champ médiatique et contre la liberté de la presse, qui résiste et permet de faire vivre le débat démocratique, le gouvernement de Kurti s’en est également pris au secteur judiciaire : apparemment, Kurti ne saisit toujours pas l’idée de partage entre les trois branches du pouvoir, et, une fois élu Premier Ministre, il s’imagine être une sorte de chef suprême de toutes les instances, y compris des instances judiciaires.

TK : L'état de la justice se dégrade par rapport au début de la décennie 2010 et le rapport aux crimes du passé reste compliqué. On est revenu à une situation où les tensions et les hostilités entre les communautés sont palpables. Après la fermeture du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), les procès organisés en Serbie pour poursuivre les crimes de guerre qui ont eu lieu au Kosovo sont resté cantonnés à la condamnation de quelques exécutants et n’ont touché aucun haut-responsable. Concernant le Kosovo, celui-ci a créé des chambres spéciales pour montrer sa volonté de coopérer avec la justice internationale et de poursuivre même les plus hauts dirigeants du pays. Cette étape a été très difficile pour le Kosovo, mais il l’a franchie. La question de la justice et du passé est cruciale et fait partie intégrante de la normalisation des relations entre le Kosovo et la Serbie. Mais comme tout progrès dans le dialogue entre le Kosovo et la Serbie, la coopération avec la justice internatonale et toute initiative vers la reconciliation dépend avant tout de la volonté des dirigeants des deux pays, plutôt que des Européens et des Américains.

FH : En appuyant le développement économique des pays qui choisissent l’Europe, comme le Kosovo, la Bosnie et le Monténégro, l’Europe espère stabiliser à la fois  leur situation économique et politique. Mais la corruption est encore très présente et le développement économique reste quasi-inexistant. Or les corrupteurs et les corrompus profitent de l’instabilité politique et font donc tout pour qu’elle dure. L’érosion démocratique persiste et progresse dans la région, encouragée par le maintien de populistes autocrates qui servent d’interlocuteurs à l’Occident bien qu’ils continuent de semer eux-mêmes le trouble. La conséquence directe de cette « stabilocratie » est l’étouffement de la société où aucune opposition ne peut se former et où l’influence des acteurs extérieurs reste très forte  — on pense ici aux arrestations effectuées par la police serbe et aux expulsions de refugiés russes ouvertement opposées à la guerre en Ukraine. Ainsi, dans un pays qui se dit démocratique mais ne l’est pas vraiment, le droit n’a pas d’impact sur le négationnisme d’État (qui couvre toute la région). Le but est d’étouffer tout témoignage du passé qui présenterait un risque pour les personnes au pouvoir. Ce révisionisme diffuse jusque chez nous. Nombre de soi-disant expert le reprenne sur les plateaux de télévision de chaines d’information en continue très populaires. Il faudrait clarifier aux yeux des Français l’histoire de l’intervention de l’OTAN en 1999, car trop nombreuses sont ceux qui pensent que c’était une erreur historique, ce qui affecte également la légitimité de l’existence du Kosovo. Quant à la Russie, avec l’invasion de l’Ukraine, les Européens et les États-Unis ont compris la menace que représentait Poutine dans la région mais les mesures prises depuis n’ont pas encore abouti. Vučić vient de nommer un nouveau gouvernement qui est ouvertement pro-russe avec comme vice-Premier ministre Aleksanar Vulin, l’homme du Kremlin et du FSB.

 

Propos recueillis et mis en forme par Joël Hubrecht

  • 1. « Nouvelle donne pour l’adhésion des Balkans occidentaux à l’Union européenne », par Jean-Baptiste Chastand pour Le Monde, 17 septembre 2023
  • 2. « Trump says he would encourage Russia to attack Nato allies who pay too little », par Edward Helmore pour The Guardian, 11 février 2024
  • 3. L’ancien Vice-Premier Ministre de la RFY, Nikola Šainović, le général des forces armées de la RFY, Nebojša Pavković, le général Sreten Lukić qui était à la tête des forces de police, le général Vladimir Lazarević et le chef de l’état-major général Dragoljub Ojdanić
  • 4. Kadri Veseli, ancien président du parlement, Jakup Krasniqi et Rexhep Selimi