Adam et Eve, gravure de Cornelius Galle (conservée au Rijksmuseum d'Amsterdam), d'après un tableau - ou un dessin - de Giovanni Battista Paggi, entre 1587 et 1612
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« Adam, où es-tu ? »

Prêcher à l’époque de l’Anthropocène

À l’ère de l’Anthropocène, les cosmologies se renouvellent. La réalité physique, conçue comme étendue inerte par les Modernes, devient une zone critique dans laquelle notre vie s’enracine. La défense du climat pourrait se nourrir de l’eschatologie chrétienne, où l’amour du prochain se dévoile comme consubstantiel d’un engagement écologique inédit.

Avec raison, Lynn White s’est interrogé sur les responsabilités des Églises chrétiennes dans la crise écologique moderne. Il l’a fait cependant en projetant dans le passé des conceptions de la matière qui se sont formées entre le xviie et le xixe siècle, et qui ont en effet justifié l’indifférence à la destruction du monde2. Or ces conceptions de la matière, ce qu’on pourrait appeler la cosmologie des Modernes (au sens que les anthropologues et non les théologiens donnent au mot « cosmologie »), se sont faites largement en conflit avec la religion chrétienne, laquelle a au contraire cherché à maintenir sa cosmologie propre à l’abri de ce nouveau matérialisme. Il est donc inexact d’attribuer une responsabilité à une religion qui cherchait plutôt à se protéger de cette nouvelle occupation de la terre.

Est-ce à dire que White a eu complètement tort dans son diagnostic ? Hélas non, parce que l’erreur des religions chrétiennes d’Occident à partir de l’époque moderne a été de largement délaisser la question de la matière, du cosmos, du sol, de la terre, de la réalité physique et de l’abandonner en quelque sorte aux sciences, en se réservant de développer une version de plus en plus spiritualisée, moralisée, de la question du salut. Il y avait bien une cosmologie chrétienne – au

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Anne-Sophie Breitwiller

Anne-Sophie Breitwiller est professeure associée de sociologie à l’Institut français de la mode.

Bruno Latour

Philosophe et anthropologue des sciences, professeur émérite associé au médialab de Sciences Po, Bruno Latour a récemment publié Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (La Découverte, 2017).

Frédéric Louzeau

Professeur ordinaire de théologie, Frédéric Louzeau a notamment dirigé, avec Baudoin Roger, l’édition de Laudato si’ (Parole et Silence, 2015).

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Nos attentes à l’égard de la littérature ont changé. Autant qu’une expérience esthétique, nous y cherchons aujourd’hui des ressources pour comprendre le monde contemporain, voire le transformer. En témoigne l’importance prise par les enjeux d’écologie, de féminisme ou de dénonciation des inégalités dans la littérature de ce début du XXIe siècle, qui prend des formes renouvelées : le « roman à thèse » laisse volontiers place à une littérature de témoignage ou d’enquête. Ce dossier, coordonné par Anne Dujin et Alexandre Gefen, explore cette réarticulation de la littérature avec les questions morales et politiques, qui interroge à la fois le statut de l’écrivain aujourd’hui, les frontières de la littérature, la manière dont nous en jugeons et ce que nous en attendons. Avec des textes de Felwine Sarr, Gisèle Sapiro, Jean-Claude Pinson, Alice Zeniter, François Bon.