La démocratie et les progrès de l'ignorance
Repère
La démocratie et les progrès de l’ignorance
À propos de…
• Gérald Bronner, la Démocratie des crédules, Paris, Puf, 2013, 352 p.
• François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, 420 p.
Gérald Bronner se penche sur la diffusion de l’information dans les sociétés démocratiques dernièrement métamorphosées par l’essor des nouvelles technologies.
La confiance, pierre angulaire de nos démocraties, serait aujourd’hui remise en cause par le droit au doute, alimenté par l’argument de l’ignorance, selon lequel s’il est possible de prouver l’existence de quelque chose, son inexistence n’est en revanche jamais acquise. La démocratie favoriserait ce type de raisonnement puisque :
Plus l’on sait de choses, moins la part de ce que je sais est proportionnellement importante. […] Cela signifie qu’une société fondée sur le progrès de la connaissance devient, paradoxalement, une société de la croyance par délégation, et donc de la confiance.
Nos sociétés connaîtraient depuis quelque temps une montée en puissance de la méfiance dont témoigneraient les sondages exprimant le manque de confiance des enquêtés dans la science, la politique ou les médias. Les théories du complot, reposant sur un « effet de dévoilement » – c’est-à-dire la cohérence perçue de faits disparates –, se multiplieraient et désigneraient souvent comme coupables la science ou les services secrets occidentaux, Cia en tête. Haine de soi, refus du hasard ou préférence pour la monocausalité ?
Cette propagation du doute aurait pourtant des fondements rationnels, avance un Bronner inspiré par les travaux de Raymond Boudon (1934-2013) :
L’hypothèse que c’est au contraire parce que les gens ont des raisons de croire ce qu’ils croient et parce que ce doute contemporain développe des argumentations en apparence particulièrement performantes, qu’il gagne du terrain. […] Ce que révèlent ces propositions trompeuses, c’est la face obscure de notre rationalité.
Les torts – ou les responsabilités – seraient partagés par tous et cette spirale sceptique représenterait à la fois un tournant et un risque pour la démocratie. La libéralisation du « marché cognitif », notamment incarnée par l’internet et sa vérification a posteriori de l’information, conduit certes au pluralisme des sources, mais également à un moindre filtrage. Il n’a jamais été aussi facile de confirmer ses préjugés via son moteur de recherche préféré, d’autant plus que les militants investissent beaucoup plus le web que la majorité sans avis tranché.
La concurrence accrue dans le domaine de l’information générerait des effets pervers pour ses vecteurs traditionnels, les médias, ces derniers ne prenant plus la peine de recouper systématiquement une information, de peur de rater un scoop. Les scientifiques seraient-ils les prochaines victimes de ce dilemme du prisonnier ?
Pour Bronner, la démocratie assise sur la transparence porterait en elle un mal qui n’aurait attendu que la technologie pour se déployer. Les moyens offerts par l’internet pour surveiller et contrôler les gouvernants affaibliraient leur crédibilité, non pas à cause d’une corruption croissante, mais tout simplement parce qu’il est désormais plus difficile de la faire passer inaperçue. La sagesse des foules qui aurait pu s’exprimer à l’aide d’outils technologiques ne suscite guère d’espoirs chez Bronner, au contraire. La « démocratie des crédules » produirait un populisme antiscientifique et imposerait le principe de précaution à outrance.
Partant de l’idée que cette évolution serait désormais inéluctable, Bronner propose quelques pistes afin de négocier la transition vers une démocratie de la connaissance. L’éducation ne protégerait malheureusement pas… les esprits les plus cultivés étant paradoxalement les plus préparés mentalement à trouver des raisons de croire à n’importe quoi ! Tout serait question de « méthode » pour Bronner, afin de dépasser les trois limites (dimensionnelle, culturelle et cognitive) de la rationalité humaine. Il s’agirait alors d’« aiguiser un réflexe de méfiance » et d’amener notre esprit à reconnaître de nombreux biais (un effort particulier serait attendu de la part des journalistes). Un « marketing cognitif » pour promouvoir une meilleure compréhension de la science ou la réactivation des sociétés savantes figurent également parmi les solutions de Bronner afin de lutter contre ce qu’il conçoit comme le démon interne à la démocratie.
Science et faits sociaux
Gérald Bronner livre indéniablement une démonstration argumentée, claire et séduisante de ces phénomènes à l’œuvre dans nos sociétés contemporaines, mais la Démocratie des crédules fonde une grande partie de son constat initial sur des sondages, mode de connaissance très critiquable1, tout comme elle multiplie les exemples censément révélateurs d’une pénétration de l’imaginaire du complot dans le grand public, que le lecteur découvrira bien souvent pour la première fois ici (comme la téléportation d’Obama sur Mars à l’âge de 19 ans). La circulation de rumeurs est-elle réellement une nouveauté ? La « Grande Peur » de 1789 n’a pas attendu Twitter !
Bronner appuie une partie de son argumentaire sur des expériences de psychologie sociale, réalisées par d’autres ou avec ses étudiants et se livre à ses propres recherches sur Google afin de juger de la teneur de certains sites classés parmi les premiers dans les résultats. Il privilégie souvent une analyse d’inspiration économique ou logique à des phénomènes sociaux, en reprenant ici une courbe de Laffer (trop d’impôt tue l’impôt), ou une expérience psychologique en laboratoire. Il qualifie même notre aversion pour la perte d’« invariant mental », ce qui apparaît surprenant de la part d’un praticien d’une discipline visant à dénaturaliser les faits sociaux. Car la science elle-même est loin d’être « objective », et peut être manipulée non seulement par des militants acharnés et naïfs, mais par des entreprises, pour leur plus grand profit2…
La démarche de l’historien François Jarrige dans son Technocritiques diffère de celle de Bronner : au jugement sévère de celui-ci, il substitue une analyse historique des diverses formes prises par la contestation du progrès technologique, du xixe siècle à nos jours3.
La technique n’est pas neutre
François Jarrige part d’un paradoxe : alors que la technologie envahit nos vies quotidiennes, le plus souvent avec notre consentement, nous n’avons jamais été aussi inquiétés par son développement. Les critiques à son encontre sont cependant quasi systématiquement taxées d’obscurantisme. L’historien souhaite ici redonner une parole aux « vaincus de l’histoire, aux critiques oubliées des mutations techniques de l’ère industrielle » jusqu’aux « critiques de la modernisation technique et industrielle » tout en dépassant la doxa stigmatisant la « technophobie ». Au cœur de ce raisonnement, on retrouve l’idée selon laquelle :
La polarisation caricaturale du débat entre « technophiles » ouverts au progrès et « technophobes » archaïques et réactionnaires dissimule la diversité et la complexité des positions comme les enjeux sociaux, politiques et culturels que soulèvent les techniques. La ligne de fracture ne passe pas entre les partisans et les opposants à la technique, mais entre ceux qui prétendent que les techniques sont des outils neutres, que le progrès technique est un dogme non questionnable, et ceux qui y détectent des instruments de pouvoir et de domination, des lieux où se combinent sans cesse des rapports de force et qui, à cet égard, doivent être critiqués.
L’historien observe un lien très fort entre développement technologique et luttes et discours « technocritiques » : ces oppositions ne s’expliquent pas de façon monocausale par une quelconque crainte instinctive du progrès. Elles consistent le plus souvent en autant « de négociations, de retraductions et d’adaptations quotidiennes » que l’historiographie récente a mis à jour après s’être limitée à l’histoire des réussites scientifiques et techniques. Une étude attentive des technocritiques conduit bien souvent à se pencher sur les raisons du rejet de telle ou telle invention qui vient bouleverser des rapports sociaux ou de domination existants. Redécouvrant des discours rendus invisibles, Jarrige s’efforce de nous rappeler l’historicité des choix technologiques, les alternatives tombées dans les oubliettes de l’Histoire et plus fondamentalement que « les techniques sont porteuses de trajectoires, de rapports de force, en un mot de dominations » (p. 18).
Le spectre de son enquête historique dépasse les frontières de l’Hexagone et s’efforce de présenter également des résistances internationales : de la méfiance exprimée par la philosophie antique aux célèbres protestations des luddites anglais4 à l’orée de la Révolution industrielle avant d’en arriver à la contestation actuelle des technosciences, nucléaire et Ogm en tête. Dans cette synthèse aussi érudite que nuancée, Jarrige offre finalement plusieurs éléments de réponse aux hypothèses de biais cognitifs avancées par Gérald Bronner. Il ressort de sa démonstration qu’il est nécessaire de s’intéresser au contexte sociohistorique afin de comprendre les raisons d’individus ou de groupes sociaux lorsqu’ils s’opposent à une innovation technologique ou cherchent à mitiger ses effets. Ce n’est que grâce à un important effort discursif, dont les mécanismes sont bien étudiés par Jarrige, que les défenseurs de la technique arrivent finalement à l’imposer et à disqualifier ses critiques au nom de sa prétendue neutralité.
L’ouvrage déroute parfois le lecteur en accumulant les exemples et les faits, qui, lorsqu’ils retiennent l’attention, semblent alors analysés trop rapidement. Jarrige arrive toutefois à mêler avec brio histoire sociale, histoire des idées et histoire culturelle. Les inquiétudes liées au progrès technologique marquent ainsi les productions littéraires, artistiques et cinématographiques de chaque époque. Par ailleurs, la contestation d’innovations technologiques aussi acceptées aujourd’hui que le train, qui cristallise au xixe siècle une partie du rejet de la Révolution industrielle, pourra en surprendre plus d’un et conduire à relativiser le caractère inéluctable de certaines « découvertes ».
Dans une passionnante conclusion, témoignage des convictions d’un auteur pourtant discret lors de la mise en œuvre de son récit, Jarrige écrit :
Qu’y a-t-il de commun entre les ouvriers et les artisans brisant des machines à l’aube de l’ère industrielle, les dénonciations romantiques de certains poètes du xixe siècle, les nombreuses déplorations antimachinistes de l’entre-deux-guerres, et les contestations des dernières réalisations des technosciences ? Apparemment rien, sinon le rejet de trajectoires perçues comme néfastes et destructrices, l’opposition à l’égard de dispositifs techniques accusés d’appauvrir, d’aliéner et d’hypothéquer l’avenir. […] L’archéologie de ces actions et paroles dispersées et oubliées montre au contraire que ce sont souvent les techniciens, ceux qui savaient manier les outils et qui possédaient des savoir-faire complexes, qui prirent la parole et protestèrent. C’est bien souvent parce qu’ils comprenaient les techniques qu’ils s’y opposaient.
Jusqu’à peu, la technologie était complètement hors de portée du débat démocratique, quand bien même elle n’a jamais fait l’unanimité et qu’elle a été périodiquement contestée au nom de la liberté, de la lutte contre les inégalités ou de la préservation de l’environnement. L’historien laisse à chacun le soin d’interpréter ces différentes critiques : réaction naturelle, phase d’adaptation ou vaine protestation… Retrouver les chemins abandonnés par l’histoire pour envisager de nouvelles possibilités futures, voilà la tâche qui semble désormais nous incomber selon François Jarrige :
Aujourd’hui plus qu’avant, il faut trouver les ressources pour sauver le progrès de ses illusions progressistes, car seul l’horizon d’un progrès peut nous faire agir, mais ce progrès doit être dissocié du changement technique car celui-ci ne peut plus être le seul étalon de mesure du bonheur des sociétés.
Benjamin Caraco
Librairie
Axel Honneth, Ce que social veut dire. Tome I, le Déchirement du social, Trad. Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2013, 352 p., 22, 50 €. Un monde de déchirements. Théorie critique, psychanalyse, sociologie, Trad. Pierre Rusch et Olivier Voirol, Paris, La Découverte, 2013, 299 p., 23 €
Depuis la traduction en 2000 de la Lutte pour la reconnaissance5, les traductions des ouvrages du philosophe allemand Axel Honneth se sont égrenées régulièrement. À l’automne 2013 sont parus deux recueils regroupant des articles et conférences écrits par Axel Honneth au cours des trente dernières années, qui abordent les thèmes de prédilection du philosophe, comme l’importance de la reconnaissance sociale pour le développement personnel ou la question de l’ancrage des normes morales dans les pratiques quotidiennes des individus.
Né en 1949, Axel Honneth est largement reconnu comme le principal représentant de la troisième génération de « l’école de Francfort » (ou « théorie critique »), ce courant philosophique d’inspiration marxiste né dans l’entre-deux-guerres en Allemagne, notamment sous la direction des philosophes Theodor Adorno et Max Horkheimer. Comme ses prédécesseurs au sein de l’école de Francfort, Honneth s’est efforcé de s’appuyer sur les apports aussi bien des sciences sociales que de la psychologie afin de développer une philosophie de la société ayant pour but de dévoiler les pathologies sociales résultant du développement du capitalisme. Axel Honneth s’est distingué en insistant sur l’importance des exigences morales comme moteur du développement des sociétés contemporaines. Alors qu’Adorno et Horkheimer voyaient dans la modernité le développement continu et destructeur d’une rationalité instrumentale coupée de toute norme morale et ayant pour unique but l’exploitation sans cesse aggravée de la nature, Honneth a insisté sur l’importance du désir de reconnaissance et de justice à l’œuvre dans différentes sphères de la société. Ainsi, il a particulièrement mis en valeur la dimension morale du travail, compris comme le lieu de reconnaissance de la contribution de chaque individu à la reproduction de la société.
Dans la même perspective, Honneth a insisté sur l’importance du désir de reconnaissance à l’œuvre dans les luttes sociales pour le développement des droits individuels. En défendant l’importance des aspirations morales dans les luttes sociales, le philosophe entend autant se distinguer d’approches interprétant la société comme le lieu de combats purement égoïstes, menés par des individus désireux de protéger leurs seuls intérêts, que des théories défendant une conception de la justice sociale coupée des pratiques réelles des individus et dépourvue par là de toute effectivité.
Si les précédents ouvrages traduits d’Axel Honneth (notamment la Lutte pour la reconnaissance ou la Société du mépris6) avaient pour objectif de défendre de façon positive et directe cette visée, les deux livres récemment traduits regroupent presque exclusivement des réflexions consacrées à des philosophes ou sociologues antérieurs, que Honneth critique à l’aune de ses propres préoccupations. Dans le Déchirement du social, les articles portent essentiellement sur des auteurs français, notamment les philosophes Jean-Paul Sartre et Cornelius Castoriadis, et les sociologues Pierre Bourdieu, Luc Boltanski et Laurent Thévenot, même si l’on trouve au début de l’ouvrage quatre articles sur Kant, Fichte, et Hegel. Un monde de déchirements, au contraire, contient des articles essentiellement consacrés à des auteurs appartenant à la tradition de la théorie critique à laquelle se rattache Honneth : trois articles reviennent sur les « précurseurs » de la théorie critique, notamment Marx et Lukács, et d’autres essais concernent les trois principaux représentants historiques de l’école de Francfort : Adorno, Horkheimer et Jürgen Habermas. À cet examen critique de l’école de Francfort s’ajoutent quatre articles écrits avec une visée différente : réévaluation de l’importance de la psychanalyse dans la construction d’une philosophie critique de la société, recherche d’une nouvelle théorie de la justice sociale fondée sur une analyse empirique des normes effectivement défendues dans les différentes sociétés, à partir d’une réactualisation des théories philosophiques et sociologiques de Hegel et Durkheim.
Les deux livres témoignent du souci de Honneth de confronter les idées du passé à ses propres sujets de recherche, et d’évaluer leurs manques et leurs défauts à partir des théories spécifiques qu’il défend. Ainsi, le philosophe mobilise notamment deux critiques pour mettre en avant les faiblesses des différentes conceptions étudiées. D’une part, Honneth reproche à de nombreux auteurs de ne prendre en compte que les dimensions intéressées et égoïstes de l’existence sociale, aux dépens des relations morales d’intersubjectivité et de reconnaissance : cette critique est mobilisée contre des auteurs aussi différents qu’Adorno et Horkheimer, Sartre, ou Bourdieu. D’autre part, il reproche également à d’autres auteurs leur manque d’empiricité, et critique l’absence de prise en compte des pratiques réelles des individus dans la constitution des théories morales : une telle critique porte notamment contre Habermas, Boltanski ou Thévenot. Les idées défendues par Honneth sous-tendent donc en permanence son évaluation des différentes théories, et c’est ce qui fait tout l’intérêt des deux recueils : on voit à l’œuvre un vrai philosophe, toujours soucieux d’évaluer ce qui reste actuel dans les théories passées, et ce qui, à l’inverse, trahit une méconnaissance de dimensions fondamentales du social.
Si les deux recueils possèdent de larges points communs, ils se distinguent cependant sur un point crucial. Alors que la confrontation avec les auteurs français se fait toujours avec une relative distance, les articles consacrés à Marx et aux auteurs de la tradition de l’école de Francfort sont beaucoup plus engagés. Dans ces textes, Honneth tente manifestement de se poser en héritier de cette tradition et cherche dans les échecs de ses prédécesseurs une leçon pour le présent ; l’alternance entre critique violente et fidélité réaffirmée donne à ces textes une tonalité très personnelle.
Les deux ouvrages possèdent ainsi une réelle cohérence grâce à l’omniprésence des convictions théoriques de Honneth ; cependant, les deux livres regroupant des textes étalés sur une trentaine d’années, les articles peuvent apparaître parfois légèrement disparates. Certains textes, notamment ceux consacrés à Claude Lévi-Strauss ou à Maurice Merleau-Ponty dans le Déchirement du social, semblent ainsi davantage des écrits de circonstances que des commentaires réellement liés aux thèmes privilégiés par Honneth, et détonnent par rapport au caractère souvent très personnel des autres articles. De même, le lecteur pourra reconnaître des tensions, des hésitations ou des changements d’intérêt, parfois soulignés par Honneth lui-même, entre des textes espacés de vingt ou trente ans. Ce léger manque d’unité ne constitue cependant pas un obstacle important pour l’appréciation des deux ouvrages, qui restent remarquables en tant que témoins de la confrontation des théories d’un philosophe contemporain avec les grands auteurs du passé.
Aurélien Allard
Didier Fassin (sous la dir.), Juger, réprimer, accompagner. Essai sur la morale de l’État, Paris, Le Seuil, 2013, 416 p., 24 €
Qu’y a-t-il de commun entre une audience au tribunal administratif, un entretien avec une conseillère de mission locale et une commission disciplinaire en prison ? À première vue, ce sont des activités de peu d’intérêt, souvent routinières. L’exercice du pouvoir qui les caractérise est strictement réglementé. Le plus souvent d’ailleurs, ces activités sont opaques. On n’en retient qu’un résultat, non la manière d’y parvenir.
Or la plongée dans le réel opérée par la méthode ethnographique change totalement la perspective. Nous entrons dans l’activité de l’État par une approche transversale et concrète. Nous voyons par cet effet de loupe ce que font réellement ses agents, qu’ils soient juges, éducateurs ou gardiens. Le maître mot de cette démarche, écrit Didier Fassin, est la notion d’« économie morale », qui représente « la production, la circulation et l’appropriation des valeurs et des affects dans un espace social donné » (p. 23). Autrement dit, sont mis en lumière l’ethos des professions, leur habitus, l’idée qu’elles se font de leur travail mais aussi les tensions et les conflits moraux qu’elles traversent selon le cadre où elles s’inscrivent. On voit à l’œuvre un État au travail immergé dans un « climat moral » que seule l’observation prolongée permet de percevoir. L’ouvrage réhabilite ainsi la part de subjectivité qu’une analyse juridico-politique de l’État oublie.
À la lumière des sciences sociales, la réalité épaisse des pratiques devient de la sorte un objet d’étude. Les professions dotées d’une capacité réflexive apparaissent comme des acteurs dans leur espace d’autonomie. Leurs décisions sont saisies au prisme d’une gamme de valeurs (vérité ou mensonge, équité ou iniquité, bien ou mal…) et de sentiments moraux très large : sympathie ou impartialité, suspicion ou bienveillance, indignation ou compassion, mépris ou estime… Soulignons trois points – la prégnance des jugements de valeurs, la force des émotions et le thème récurrent de la responsabilité – dans ce remarquable collectif nourri par cinq années d’observations et d’enquêtes sur différents terrains.
L’enquête fait apparaître les jugements moraux mobilisés dans le travail des institutions. Nicolas Fischer évoque à propos des tribunaux l’« échelle morale du jugement des étrangers » placés en zone d’attente avant de savoir s’ils vont être reconduits à la frontière ou remis en liberté. La gamme est large. Le doute (sont-ils des migrants irréguliers en danger dans leur pays d’origine ?), le soupçon (leurs titres de séjour sont-ils falsifiés ?), la sollicitude (ont-ils des possibilités d’hébergement ?), la compassion (sont-ils gravement malades ?). Bref, derrière la représentation négative (l’image du fraudeur), il y a toujours une évaluation morale de la situation singulière qui oblige à hésiter, à douter. La représentation négative domine, au contraire, le travail des policiers observé par Didier Fassin dans un groupe opérationnel d’intervention (les Bac). Derrière le cadre légal, il observe une économie morale de rejet des étrangers. Le « contrôle au faciès » est le moyen de satisfaire l’obligation de faire du chiffre et d’imposer un ordre moral que la justice aurait cessé de défendre.
La représentation de la justice comme laxiste autorise leurs pratiques punitives en faisant d’eux des justiciers œuvrant pour le bien commun.
À cet égard, le groupe de pairs est une « communauté morale » qui, si elle n’est pas exempte de manifestations dissidentes, oblige ses membres à fusionner avec l’objectif commun : faire régner un ordre juste.
Les audiences de comparution immédiate sont investies par un travail moral d’un autre ordre. « Est-ce bien le délit que l’on juge ? », se demande Chowra Makaremi. N’est-ce pas plutôt une évaluation des parcours délinquants à l’aune des valeurs comme le travail, la citoyenneté, la responsabilité ? Ce n’est pas un délit ou un désordre mais la répétition des mêmes infractions qui construit la figure du récidiviste. C’est l’incapacité à rejoindre la norme du souhaitable qui fonde, en réalité, la sanction. Le fait que les peines planchers soient écartées une fois sur deux montre que ces choix mobilisent des normes plus ou moins dépréciatives ponctuées par cette question qui ouvre rituellement le délibéré : « Qu’est-ce que ça mérite ? » (p. 54). Même s’il y a une rationalisation des sentiments moraux, le regard sur la personne, ses difficultés à vivre ou son obstination à la déviance, pèsent sur la décision. Dans le cas des peines planchers, la démarche des juges revisite celle du législateur qu’elle valide ou invalide moralement au cas par cas.
La force des émotions est palpable dans toute décision dont l’enjeu est une valeur forte comme la liberté ou la vie. Comment, pour les juges de la Cour nationale du droit d’asile, distinguer les vrais réfugiés de ceux qui veulent simplement une carte de séjour dans un but économique ? Pour eux, « une histoire vraie est celle qui est racontée de façon fluide et précise, c’est celle aussi qui ne les laisse pas indifférents », celle qui permettra de dire en délibéré : « Ce type est sincère, c’est bon » (p. 123). Seule la rencontre, selon Carolina Kobelinski, permet de dépasser le stade d’une « économie morale de la suspicion ». Du face-à-face avec celui que l’on devine être un « vrai refugié » est attendu un moment de vérité. Au-delà de la routine, on prend conscience que la vie du requérant est en jeu7. Ainsi, cette requérante manifestement abusée sexuellement qui émeut la salle d’audience ou ce jeune soudanais du Darfour dont la famille entière a été assassinée. L’émotion des juges opère comme un indicateur de la sincérité des requérants. Elle définit le partage entre « les vrais réfugiés » et les autres. A contrario, leur indifférence est le signe d’un mensonge et l’annonce d’un rejet8.
Il n’est pas étonnant que les lieux d’enfermement provoquent les scènes émotionnelles les plus intenses. Un président de la commission de discipline déclare :
Quand l’avocat désigné ne se présente pas et que le détenu me parle mal, que c’est une crapule, je ne lui propose pas un avocat d’office.
Un chef de détention réagit à un détenu qui a projeté de l’urine sur un surveillant :
Personne n’est allé voir le détenu pour le pourrir ! Le vrai raté il est là.
Un conseiller d’insertion prépare un détenu à la sortie en lui donnant… un numéro d’urgence, le 115 ? Ce détenu, dit-il, a fini sa peine en quartier disciplinaire et a dépensé son pécule en cigarettes. Il ne mérite pas notre aide. On retrouve ici à l’état brut, sous l’œil de Fabrice Fernandez et Yasmine Bouaga, la place de la subjectivité morale de l’agent entre la règle et l’application de la règle. À l’opposé de ces réactions dépréciatives, on trouve des exemples de compassion et d’aide, même si le face-à-face est peu pratiqué au profit de l’écrit.
Cette recherche montre enfin l’omniprésence du discours sur la responsabilité à l’égard des conduites déviantes dans tous les milieux professionnels. Il se dégage, on l’a vu, nettement de la pratique des comparutions immédiates. Il est aussi très présent dans le monde pénitentiaire, où les conseillers d’insertion sont plutôt des juristes que des éducateurs. Le thème du mérite est constant dans leur discours : il y a les condamnés qui « se mobilisent » et ceux qui ne font rien et seront évalués comme déméritants. De même, dans la mission locale qui accueille les jeunes candidats à l’emploi, la frontière est faible entre l’éducation à la responsabilité et le jugement sur leur crédibilité. « C’est à l’aune de leurs qualités morales que les conseillers déterminent s’ils méritent ou non de se voir octroyer telle ou telle aide » (Sarah Mazouz, p. 348).
Cette attitude conduit à sélectionner ceux qui sont « le plus près de l’emploi » au détriment de ceux qu’on pourrait aider à s’en rapprocher par un travail éducatif forcément long, émotionnellement éprouvant et aléatoire. Même dans les maisons d’adolescents (en secteur psychiatrique), « la cause des désordres n’est plus à chercher dans un contexte économique et social difficile mais dans des comportements immoraux » (Isabelle Coutant et Jean-Sébastien Eideliman). De là vient le déplacement de la responsabilité vers les parents accusés de ne pas savoir « tenir » leurs enfants.
Indépendamment des lois sécuritaires, cette enquête démontre, preuves à l’appui, la prégnance de l’État pénal et de ses valeurs (mérite, responsabilité, dangerosité…) quand il s’agit de gérer au quotidien les populations déviantes. On tend la main à ceux que l’on estime capables de faire les efforts pour mériter notre aide. On punit sans état d’âme ceux dont les attitudes et les propos provoquent autant qu’ils répugnent. N’est-ce pas là l’image d’une société en miettes dont les liens de solidarité avec autrui se délitent, tant les fractures (décrochage scolaire, chômage, ghettoïsation des quartiers…) sont profondes ? Mais la permanence des espaces de rencontres et de dialogue, la présence de porte-parole (avocats et associations) et d’ethos professionnels différenciés laissent le jeu ouvert. Au lieu d’être arbitraire, la subjectivité des acteurs est plutôt rassurante. Tant que l’État garantira un espace pour le doute, l’écoute, le face-à-face, il rend possible de modérer sa violence, d’adoucir le contrôle social, de résister à ses manifestations les plus intrusives.
Denis Salas
Pierre Joxe, Soif de justice. Au secours des juridictions sociales, Paris, Fayard, coll. « Documents », 2014, 324 p., 19 €
Dans ce livre sur la justice sociale9, Pierre Joxe dresse le portrait d’une justice de l’ombre, dont on parle peu, dont les justiciables sont généralement modestes, sinon pauvres, souvent sans avocat, parfois handicapés, une justice qui se rend dans des salles perdues à la périphérie des villes, aux adresses quelquefois introuvables et où le public est indésirable.
Une pauvre justice pour de pauvres gens. Comparée à celle, rapide, gratuite et accessible à tous, rendue en ces domaines dans les autres pays européens, on mesure, en France, son délabrement et son délaissement par les pouvoirs publics.
Y remédier est impérieux et possible, selon Pierre Joxe, qui propose des solutions très concrètes ; mais, dit-il, il est urgent de s’atteler à la tâche, car elle sera longue.
Les cinq cents juridictions sociales françaises comprennent les conseils de prud’hommes (Cph), les tribunaux des affaires de sécurité sociale (Tass), les commissions départementales d’aide sociale (Cdas) et leur juridiction d’appel, la Commission centrale d’aide sociale (Ccas), les tribunaux du contentieux de l’incapacité (Tci) et leur juridiction d’appel, la Cour nationale de l’incapacité et de la tarification de l’assurance des accidents du travail (Cnitaat). Elles relèvent soit de la justice judiciaire, soit de la justice administrative, ce qui en complique davantage la compréhension et l’accessibilité ; elles sont aussi nombreuses que les juridictions civiles et pénales réunies et rendent près de cinq cent mille décisions par an, nombre dont l’augmentation, avec celle du chômage, paraît inéluctable.
Pierre Joxe relate les tribulations professionnelles puis judiciaires, à travers la France, de quelques-uns de ceux qu’il a suivis, qui saisissent ces juridictions : ce sont le plus souvent des salariés ou d’ex-salariés, des accidentés du travail, de la vie, des chômeurs ou travailleurs pauvres, souvent d’origine immigrée, plutôt âgés. Les déficiences de l’appareil judiciaire se révèlent ici à l’aune de la précarité et de la vulnérabilité des demandeurs et les y enfoncent de ce fait un peu plus.
Faute de greffiers et de Codes du travail en nombre suffisant10, les affaires devant les Cph s’éternisent et les décisions se font attendre dix-huit à vingt-cinq mois, voire deux années supplémentaires, s’il y a appel11, comme cela arrive le plus souvent. La baisse de quelque 23 % du nombre d’affaires déférées devant les Cph depuis 2009 – à la suite de l’introduction dans le droit du travail des ruptures conventionnelles – n’a eu aucun impact sur la longueur des procédures, qui a continué d’augmenter.
En 2012, l’État était condamné pour « déni de justice » et « délais déraisonnables » à indemniser plusieurs justiciables ayant eu à pâtir des lenteurs excessives de la justice prud’homale.
Hormis l’adoption par l’Assemblée nationale le 27 février 2014 d’une proposition de loi tendant à limiter à un mois12 la procédure devant le Cph, saisi à l’initiative du salarié sur la qualification de la rupture du contrat de travail, la situation n’a guère progressé.
Devant les Tci, budgétairement placés sous la tutelle du ministère de la Santé et de la Sécurité sociale, ce sont des magistrats à la retraite qui, fervents militants du service public, rendent bénévolement une justice exemplaire par sa rapidité et sa qualité. Les appels limités à 10 % à l’encontre de leurs décisions en sont la preuve.
Pierre Joxe raconte également comment l’inventeur du Rmi, Jean-Michel Belorgey, président de la Ccas – juridiction d’appel des commissions départementales d’aide sociale (Cdas) –, entreprit, en 2007, de dénoncer l’état d’abandon de la justice de l’aide sociale : celle-ci, en charge du sort des plus démunis13, est rendue, là encore, par des retraités, issus de la justice administrative ou de l’administration, aux compétences néanmoins très variables. Quelques années plus tard, le Conseil d’État déplorait, à son tour, qu’une justiciabilité digne de ce nom ne soit pas assurée en ce domaine.
La protection sociale et l’égalité de tous devant la justice deviennent ainsi un leurre lorsque, comme en France, si peu de considération est portée aux juridictions sociales et qu’elles sont laissées dans une telle indigence budgétaire. C’est, selon Pierre Joxe, dans l’esclavagisme, le musellement ultérieur du mouvement ouvrier pendant près d’un siècle, avec l’adoption de la loi Le Chapelier, au lendemain de la Révolution, puis enfin, le maintien du travail forcé jusqu’au terme de l’ère coloniale en 1960, qu’il faut chercher l’explication du retard avec lequel s’est construit, autour de la notion de solidarité, mais avec un faible enracinement juridique, l’État social en France.
À l’inverse, l’Allemagne, berceau de l’État providence, ou même l’Espagne, la Belgique et la Suisse offrent la preuve qu’une justice sociale gratuite, efficace et accessible est possible et que le retard français n’est pas irrémédiable. Si la volonté politique existe et si les moyens humains et financiers qui, pour l’heure, manquent en sont donnés.
S’il se montre sans complaisance dans l’état des lieux qu’il dresse de la justice sociale en France, Pierre Joxe s’interdit tout fatalisme. Le plaidoyer stimulant de cet ancien grand serviteur de l’État, aujourd’hui jeune avocat, en faveur d’une justice rapide et réellement accessible à tous, emporte la conviction. Il rejoint, par son ambition, l’idéal de justice d’Amartya Sen. La justice, selon ce dernier, se mesure en effet à ses accomplissements et « ne peut rester indifférente aux vies que mènent réellement les gens14 ».
Bénédicte Chesnelong
Muriel Darmon, Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante, Paris, La Découverte, 2013, 280 p., 24 €
Les classes préparatoires aux grandes écoles (Cpge) sont l’objet de représentations tranchées. On souligne leur degré d’exigence et leur dimension méritocratique, on déplore leur contribution à la reproduction des élites et au formatage des esprits. Ces représentations circulent sans que ne soient interrogées les conditions de leur élaboration. Les classes préparatoires font aussi l’objet de projets de rénovation ou de suppression. Elles cumulent contre elles une critique « de gauche » qui pointe leur élitisme social et une critique « de droite » qui regrette leur coût pour la collectivité et leur intellectualisme déconnecté des réalités du monde actuel.
Dans ce contexte, Muriel Darmon propose une enquête sur les dispositions et les savoirs que les classes préparatoires transmettent, le type d’individu qu’elles produisent et la vie que les étudiants y mènent. Cette démarche a pour précédent les travaux de Bourdieu et d’autres sur la reproduction des élites. L’hypothèse de M. Darmon est que l’analyse sociologique des classes préparatoires n’est pas épuisée par la mise à jour de cette reproduction. Il s’agit d’étudier l’ensemble des modes de socialisation à l’œuvre dans ces classes. Si la jeunesse des classes préparatoires est « privilégiée » et « socialement triée », son statut de classe dominante n’exclut pas le travail de l’institution sur les individus, ni celui des élèves dans l’institution et sur elle.
La première partie décrit comment l’institution s’organise en dispositif de mise au travail et comment les étudiants adaptent ce dispositif. Les classes préparatoires sont définies comme une institution « enveloppante », « totale, mais non totalitaire ». Les travaux de Foucault, en particulier Surveiller et punir, et ceux de Goffman sur les asiles psychiatriques permettent de l’appréhender. Il ne s’agit pas d’assimiler les classes préparatoires à des institutions fermées mais de rapporter la réalité observée à une structure générale de compréhension pour en apprécier la spécificité. La perspective foucaldienne permet notamment d’éclairer en quoi l’institution ne procède pas tant par l’homogénéisation des êtres que par la constitution de l’étudiant à l’intersection de « procédures de singularisation ».
L’institution se caractérise aussi par sa retenue et son souci de garder les étudiants. Elle s’inquiète de leur bien-être et les encourage à la « gestion de soi » : vie saine, détente, qualité des relations sociales. Surtout, si les dispositifs institutionnels impliquent contraintes et privations, les étudiants se constituent aussi des espaces de liberté. Ils prennent quelques arrangements avec les consignes et détournent ponctuellement le temps scolaire en moments de détente et de sociabilité. Ces accommodations ne sont pas en opposition avec la dimension enveloppante de l’institution.
La seconde partie décrit les dispositions que les étudiants assimilent et leurs variations selon les filières (hors filières littéraires). Les étudiants apprennent un certain rapport au temps qui est lui-même objet de différenciations. Les meilleurs élèves maîtrisent le temps, les élèves en difficulté le perdent et le subissent. Ces inégalités dépassent les différences de niveau scolaire ou de méthode de travail, elles s’expliquent souvent par les socialisations antérieures. Le rapport au temps qui est diffusé en classe préparatoire est aussi celui des classes sociales les plus élevées.
Dans la transmission des savoirs, les classes préparatoires allient la « basse cuisine du bachotage » et la « haute noblesse de la pensée ». La dimension pragmatique s’articule à l’objectif d’intégration : la vérité est ce qui marche au concours. Mais est aussi enseigné un absolu des disciplines qui n’est pas réductible aux recettes. Ce dédoublement entre objectif pragmatique et exigences réellement scientifiques singularise les classes préparatoires qui sont en même temps au service de la société civile et au sommet de la légitimité scolaire.
Il faut aussi prendre en compte la distinction des filières. Les classes commerciales se caractérisent par la place accordée aux activités non directement scolaires, comme suivre l’actualité ou développer sa culture. Les étudiants doivent s’ouvrir au monde et gagner en maturité, y compris dans le maniement des codes sociaux. Dans ces classes, on observe une « sécularisation du temps scolaire » et on fait un « usage scolaire des choses du monde ». Les étudiants scientifiques quant à eux fournissent l’essentiel de leur travail sur un plan plus strictement académique, leur scolarité est davantage détachée de la vie et de la société. Entre les deux filières, le capital culturel n’est pas transmis et assimilé de la même façon.
L’enquête permet ainsi de dégager un modèle institutionnel cohérent et une expérience de socialisation aux effets différenciés. Les classes préparatoires ne correspondent pas à l’image caricaturale qu’on peut en avoir, même si la conclusion de l’ouvrage demeure assez pessimiste : les classes préparatoires sont parcourues par des logiques de domination à l’œuvre dans l’ensemble de la société. Pour autant, c’est un univers en évolution dont certaines dimensions institutionnelles s’estompent, notamment parce que les enseignants semblent davantage sensibilisés à la responsabilité sociale de leur mission.
Au moment où l’avenir des classes préparatoires est l’objet de débats passionnés, ce constat d’évolution interne n’est pas le moindre intérêt du livre. L’ambition exprimée d’apporter des éléments d’objectivité à ce débat est plutôt satisfaite. Il faut souligner les scrupules méthodologiques de l’auteur, qui justifie sa méthode et en admet les limites. Le nombre des entretiens et des profils suivis n’est pas suffisamment représentatif (l’enquête se concentrant sur un seul lycée), la valeur des propos collectés en entretiens est aussi sujette à discussion. Ils sont recoupés et insérés dans une démonstration, mais la perspective d’interprétation y prédétermine partiellement l’exposé de la preuve. Ces limites, sans doute inévitables dans ce type d’exercice, n’ôtent pas au livre son intérêt. L’auteur étudie un objet de terrain, la « vie en prépa », mais cherche aussi à construire un concept adéquat à cet objet.
Matthieu Lahure
Katia Schneller, Vanessa Théodoropoulou (sous la dir. de), Au nom de l’art. Enquête sur le statut ambigu des appellations artistiques de 1945 à nos jours, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 276 p., 35 €. Jérôme Glicenstein, L’Art contemporain entre les lignes, Paris, Puf, 2013, 192 p., 19, 50 €
Qu’est-ce que les mots font à l’art ? Depuis sa production jusqu’à son exposition et même au-delà, la vie d’une œuvre s’accompagne inévitablement de discours qui façonnent la manière dont elle est reçue. Ces discours visent à en proposer une lecture, à la situer par rapport à d’autres œuvres, ou encore à la défendre. Comment fonctionnent-ils ? C’est à cette question que répondent deux ouvrages universitaires récents. Ces travaux poursuivent des démarches complémentaires, l’une envisageant une série d’études de cas de la seconde moitié du xxe siècle jusqu’à nos jours, l’autre ayant une portée plus théorique.
Au nom de l’art reprend les contributions d’un colloque qui a eu lieu à l’Institut national d’histoire de l’art en 2011. Articles et entretiens donnent de façon équilibrée la parole à des chercheurs et à différents acteurs du monde de l’art depuis 1945. La première partie, « Quand les mouvements deviennent étiquettes », aborde la question des « labels » qui transforment un groupe d’artistes plus ou moins étroitement liés en un véritable mouvement, susceptible d’être visible sur la scène artistique de son temps ainsi que de s’inscrire dans l’histoire de l’art. Qui crée de tels labels et pourquoi certains connaissent-ils une fortune plus durable que d’autres ? Le succès d’une étiquette s’explique souvent autant par le poids des circonstances que par une volonté délibérée.
La seconde partie, intitulée « Nominalisme collectif », traite plus particulièrement des noms que les artistes se choisissent collectivement, dans une volonté consciente de se forger une image commune qui corresponde à leur activité spécifique au sein de la société. Plusieurs moments se dégagent depuis 1945, entre l’activisme culturel de la fin des années 1960 et le récent tournant « éthique » de l’art, alors que les artistes s’organisent en réseaux et en entreprises. Le facteur d’unité que constitue une dimension politique plus ou moins affirmée selon les époques est largement évoqué.
La mise en perspective constante des conclusions partielles par la diversité des cas traités se révèle très stimulante. Des études telles que celles menées sur les appellations artistiques en Inde, sur le Cada au Chili, ou encore sur le groupe Irwin à Ljubljana viennent rappeler que les catégories mises en place par une histoire de l’art trop centrée sur les États-Unis et l’Europe de l’Ouest ne sont pas directement opératoires dans un contexte périphérique ou post-colonial. Les grandes lignes chronologiques généralement dégagées sont en effet souvent perturbées par ces exemples.
Si ces catégories influent sur la fortune critique des œuvres, d’autres discours façonnent notre perception : ce sont ceux qui accompagnent leur exposition. Dans l’Art contemporain entre les lignes, Jérôme Glicenstein dresse une typologie des différents textes de médiation liés à toute exposition. Il élargit ensuite le propos. Dans ce cadre en effet, tout est discours : l’œuvre, le travail même de commissariat, la parole de l’artiste, les différents types de médiation, jusqu’aux commentaires des visiteurs.
L’ensemble est très pédagogique, notamment grâce à la large place laissée à des récapitulations théoriques. Le développement s’appuie sur des exemples diversifiés et souvent tirés de l’actualité proche. Ainsi, Elles@Pompidou, l’accrochage, entre 2009 et 2011, de la collection du Musée national d’art moderne qui ne comportait que des œuvres réalisées par des artistes femmes, constitue un fil rouge de l’ouvrage. D’autres références sont prises hors de France ou bien concernent des tournants dans l’histoire des expositions.
Tout différents qu’ils soient dans leurs objets et leurs méthodes, ces deux livres se rejoignent dans certaines de leurs conclusions les plus fortes. La première tient au caractère souvent prescripteur du langage de l’art. Cette dimension caractérise tant la mise en place des hiérarchies artistiques par la nomination des mouvements que les différents procédés de médiation qui tendent à imposer un discours particulier sur une œuvre. Ici l’autorité et la légitimité de celui qui émet de tels discours, qu’il soit commissaire, artiste ou critique, jouent un rôle primordial.
Le deuxième point dégagé est celui de la parole collective. Les différents auteurs montrent bien les formes variées que peut prendre cette parole, tantôt somme de toutes les paroles individuelles qui composent le groupe, tantôt parole surplombante, mais dans laquelle se font entendre différentes voix.
Reste à savoir, alors, ce que devient la parole de l’artiste quand celui-ci a le pouvoir de nommer le mouvement auquel il appartient mais aussi d’être commissaire, comme cela arrive de plus en plus souvent, que ce soit pour ses propres œuvres ou pour celles des autres. Il faut sortir de l’idée selon laquelle l’artiste produit dans un silence à peine brisé par quelques déclarations, puis abandonne son œuvre à ceux qui auront à cœur de la défendre, de la présenter, de l’interpréter. Les artistes tendent aujourd’hui à devenir des émetteurs majeurs de discours encadrant leurs œuvres. Pour autant, réussissent-ils davantage à faire entendre leur voix ? Leur parole gagne-t-elle en singularité ou bien tend-elle à se confondre avec d’autres discours, peut-être plus stéréotypés ?
Marie Frétigny
Katja Kettu, La Sage-femme, Arles, Actes Sud, 2014, 422 p., 23, 50 €
Ce premier livre traduit en français d’une jeune auteure finlandaise, née en 1978, également réalisatrice et chanteuse d’un groupe punk, invite à une incursion violente dans l’histoire complexe et mouvementée de la Laponie au cours de la Seconde Guerre mondiale. Aux atermoiements de dirigeants et de citoyens écartelés entre forces communistes, nazies ou alliées, répondent sur un plan intime les liens énigmatiques qui se forgent douloureusement entre Œil-Tordu, la sage-femme aux pouvoirs magiques, et Johann Angelhorst, un officier nazi en proie à des épisodes amnésiques et hallucinatoires qui le ramènent toujours au charnier de Babi Yar. Tant témoignage historique que récit d’un amour impossible, le roman s’apparente à un périple périlleux au cœur d’une langue plurielle, poétique, crue, sordide, d’une précision diabolique, comme libérée de toute contrainte par la démesure des événements.
Articulée autour de cinq parties, elles-mêmes découpées en courtes séquences, l’intrigue garde sa part de mystère jusqu’aux toutes dernières lignes de l’épilogue, daté d’octobre 2011. Katja Kettu écrit un roman d’une noirceur suffocante, toujours renouvelée et comme inexorable, tout en laissant subsister la promesse souterraine d’une résilience possible.
Pour marteler l’impossible maîtrise des actes comme des affects, Katja Kettu joue sur le contraste saisissant entre la structure serrée, voire répétitive, du récit et la confusion qui peut sourdre de la pluralité des lieux évoqués, des périodes concernées et de la multiplicité des personnages secondaires, à l’identité parfois même incertaine. Chaque partie commence par Les notes du Mort, une étrange lettre en italique adressée à « ma chère fille », puis donne la parole à Œil-Tordu ou à Johann Angelhorst. A contrario, l’ordre chronologique n’est pas respecté : les messages s’étalent indifféremment de juin 1944 à janvier 1945, font souvent référence à des événements antérieurs et sont envoyés sans plus de précisions d’endroits porteurs de mystère, le fjord du Mort, Petsamo, Parkkina, Titovka. Des membres actifs du régime nazi comme Tegel Angelhorst, oncle de Johann ou Hermann Gödel qui, avant de diriger le camp de Titovka, était aussi à Babi Yar, des prisonniers russes, des familles sur plusieurs générations – les Näkkälä, les Lamperi – ne cessent de se croiser et d’influer sur le destin des amants.
Placée sous le signe de l’odeur du sang – Œil-Tordu procède à un accouchement et a encore le cordon ombilical entre les dents lorsque Johann apparaît, le bras levé dans un salut nazi, chaussé de lourdes bottes étonnamment propres en dépit de la poussière, vêtu d’un manteau de la Gestapo et d’une casquette ornée d’une tête de mort – leur première rencontre porte les stigmates de tous ces facteurs qui vont contrarier leur aventure. Plus encore que la prégnance des hostilités ou les liens ambigus entre les habitants de Parkkina, c’est la fulgurance des émotions intensifiée encore par la cadence des événements qui s’impose comme force de nuisance. Katja Kettu parvient à magnifier l’amour de deux êtres peu sympathiques de par leurs agissements criminels, happés dans un cycle de violence et de brutalité, chahutés dans leurs croyances. La litanie répétitive des actes insoutenables de la guerre vient encadrer les balbutiements hésitants d’un amour qui n’aurait pas le droit d’être. L’histoire collective s’allie à l’histoire intime pour abîmer les rêves, bousculer les espérances et plonger les deux héros dans une course effrénée contre des éléments d’autant plus hostiles qu’ils sont imprévisibles. Projetés dans des situations extrêmes, ils s’adaptent viscéralement, comme des animaux pris au piège, mus par la volonté de survivre et toujours rattrapés par des éléments du passé qui les condamnent.
La puissance de ce roman tient à la subtilité de l’alchimie orchestrée entre la course anarchique des amants pour se retrouver ou se perdre, errant de paysages somptueux en camps de concentration et la marche inexorable du conflit politique et de la guerre. Chacun, à sa manière, en ses termes, qu’il soit acteur conscient ou simple participant involontaire de cette guerre de Laponie, est à la fois victime et bourreau. Œil-Tordu doit conduire sa petite protégée, Macha, dans l’Étable, ce lieu terrifiant du camp de Titovka où, exerçant ses compétences professionnelles de sage-femme, elle est complice de toutes les mutilations infligées aux prisonnières violées, pour finalement y être à son tour l’objet d’abus sexuels répétés. Les ordres fusent, souvent incompréhensibles, parfois contradictoires mais tous marqués du sceau de la mort. Johann doit creuser un immense trou dans la terre, une « piscine », mais est-ce pour ensevelir les morts ou supprimer leur trace ? Renoue-t-il ainsi avec le rôle ambigu qui fut le sien lors du charnier de Babi Yar ?
Aucun événement ne semble pouvoir perdurer au-delà des mots qui le racontent et témoignent à froid de sa violence aveugle. L’horreur est banalisée, car elle a envahi l’ensemble du paysage et s’est emparée du quotidien. Les interruptions de grossesse, les viols, les tortures, les persécutions, les représailles contre les collaborateurs en tous genres, les actes de brutalité gratuits sont décrits avec force détails crus et imagés. La langue devient le seul vecteur crédible car elle échappe à toute pudeur ou jugement. Katja Kettu imprime au récit un rythme heurté, qui, fait de retours en arrière et de digressions, favorise l’alternance de toutes ces voix qui finissent par exister à travers les monologues des deux héros. Des objets – un coffre contenant des papiers très recherchés, une pipe avec cette inscription prémonitoire, « Rémission des péchés » – circulent, faisant dialoguer des êtres qui s’ignorent, créant un lien entre des situations éloignées dans le temps.
Un monde vibre, inquiet et fragile, comme détaché de l’histoire banale bouleversée. C’est le silence de ce récit interrompu qui justifie les passages poétiques au milieu de scènes d’horreur, les descriptions de sites magnifiques, la pérennité de liens fondamentaux comme ceux qui unissent un père et une fille ou la puissance de l’amour. En filigrane à la dureté de ces pages d’une honnêteté terrifiante, se glisse l’innocence d’une vie à naître, celle que la sage-femme enceinte est prête à tout pour préserver.
Sylvie Bressler
Brèves
François Dosse, Les Hommes de l’ombre. Portraits d’éditeurs, Paris, Perrin, 2014, 428 p., 25 €
Après avoir enquêté sur des auteurs « consacrés » des années de l’après-1968 (Michel de Certeau, Paul Ricœur, le duo Deleuze/Guattari…) et sur un éditeur clef des années 1970, Pierre Nora, qui a accompagné chez Gallimard – certes différemment d’un François Wahl qui officiait alors au Seuil – les années structuralistes, François Dosse s’est lancé dans une nouvelle enquête sur une pléiade d’éditeurs, restés, selon lui, dans l’ombre. On en connaît les noms ou pas : Christian Bourgois, José Corti, Claude Durand, Paul Flamand, Claude Gallimard, René Julliard, Robert Laffont, Jérôme Lindon, François Maspero, Maurice Nadeau, Charles Orengo, Jean-Jacques Pauvert, Françoise Verny. On peut regretter quelques absents d’hier et d’aujourd’hui, de Jean Cayrol à P.O.L et Olivier Cohen. Mais le choix ne relève peut-être pas du hasard ! Dans la suite de ses ouvrages précédents, Dosse privilégie d’un côté la grande édition française de sciences humaines des années 1970-1980 ; et de l’autre, il s’interroge sur les liens des uns et des autres avec Vichy (pour les plus anciens) et l’esprit de la Résistance. Mais la volonté de l’historien de justifier le regroupement des éditeurs que le livre met en scène est discutable, car l’emporte finalement dans chaque cas l’idée que l’éditeur est à sa manière l’ombre discrète des auteurs qu’il accompagne, et les rend possibles. Ce que dit Maurice Nadeau de lui-même, son éloge de la diversité et de la surprise, vaut pour la plupart d’entre eux : « Cette diversité m’étonne moi-même. Quels motifs, quelles raisons me font choisir un livre ? Je ne vois pas de critère unique. Si, peut-être : la surprise, quelque chose m’émeut ou m’épate, quelque chose que je n’attendais pas que l’auteur m’impose. » Certes, Maurice Nadeau publiait des écrivains plutôt que des plumes de sciences humaines. Ce qui fournit l’occasion de rappeler que l’édition des années 1970-1980 mêlait allégrement concept et fiction chez les Derrida, Deleuze, Foucault, Ricœur et Lefort…
O. M.
Pierre Legendre (sous la dir. de), Tour du monde des concepts, Préface de Jean-Noël Robert Postface de Suresh Sharma Paris, Fayard, coll. « Poids et mesures du monde », 2014, 448 p., 23 €
Voilà un travail fort original qui illustre la démarche de Pierre Legendre : tout au long de son œuvre – dont le propos résonne chez des auteurs comme Françoise Choay ou Alain Supiot –, il rappelle « la logique de la condition humaine : nul ne rêve, ni ne pense à la place d’un autre ». Une expression qu’il développe ainsi : « Accroché à des inventaires de surface, fasciné par le règne du chiffre, et les facilités de l’expérimentation, le positivisme dominant désormais dans les sciences humaines, sociales et gestionnaires, est par nature inapte à concevoir ce qui fait loi pour l’espèce : le phénomène de la parole et ce qu’il implique d’inabordable et d’insaisissable par les méthodes en vigueur, je veux dire sa facture théâtrale. » Afin de « mettre en scène » ce travers, qui est un malentendu profond et désigne l’une des limites radicales de la mondialisation en cours, Legendre et ses amis se sont livrés à un exercice imparable : celui de la comparaison anthropologique et linguistique. Ils ont choisi neuf langues : l’arabe, le persan, les langues africaines du Burkina Faso et du Gabon, le chinois, l’hindi, le japonais, le russe et le turc. Et ils ont privilégié neuf mots, certes pas tout à fait au hasard. Des mots qui renvoient à des ressorts économiques et juridiques majeurs de la mondialisation (Contrat, États, Loi, Nature, Société, Vérité) et des mots qui vont plutôt dans le sens de la théâtralité (Corps, Danse et Religion). Le résultat ne se fait pas attendre : aucune langue, en dépit de sa capacité à fusionner avec d’autres en raison de sa mobilité, ne parle de la même chose (et cela d’autant plus que le mot contrat peut, par exemple, avoir plusieurs sens dans une seule et même langue), et les discordances sont impressionnantes dans tous les cas de figure. Les esprits les plus obtus et les progressistes technologiques comprendront peut-être que la mondialisation en cours ne passe pas par hasard par le règne du chiffre et de la calculabilité, histoire de « couper la parole ». Un bel exercice qui a en plus le mérite d’être convaincant.
O. M.
Hamit Bozarslan, Le Luxe et la violence. Domination et contestation chez Ibn Khaldun, Paris, Cnrs Éditions, 2014, 240 p., 25 €
Depuis l’État de barbarie, ouvrage posthume de Michel Seurat et les ouvrages d’Abdesselam Cheddadi et de Krzysztof Pomian, on sait l’importance de l’œuvre d’Ibn Khaldun (voir le dossier d’Esprit de novembre 2005 et l’entretien à paraître de Makram Abbes), ce géographe maghrébin du xve siècle que l’on compare à Polybe, Thucydide, Machiavel ou Tocqueville. Ces auteurs ont montré que l’on ne pouvait en faire seulement un penseur de l’islam et que ses travaux avaient des résonances très contemporaines. Si Hamit Bozarslan met l’accent sur les cycles du pouvoir, ponctués par trois phases de domination – conquête, domestication, exercice tyrannique qui précède la chute –, c’est pour mieux souligner que « la Cité ne peut se constituer sans la violence, et qu’elle ne peut vivre qu’avec elle ». Mais aussi pour mettre l’accent sur les analyses khalduniennes portant sur les empires, qui sont des entreprises de pacification débouchant sur des formes de brutalisation inédites. Ces rappels donnent l’occasion de revenir sur la richesse des concepts (mulk, assabiyya, dawa…) et de marquer des distinctions avec les théories européennes du contrat social ; mais ils permettent aussi d’opposer « des “Anciens” obsédés par l’impermanence de l’ordre social et politique et des “Modernes” anxieux d’imaginer le social à partir des lois et des normes censées apporter une capacité régulatrice ». De ce paradoxe, il ne résulte pas cependant que les concepts de Khaldun sont spécifiques à l’islam impérial, alors même qu’ils permettent de distinguer l’accidentel de l’essentiel, le particulier de l’universel. Ce qui fait écho ici aux événements qui ont troublé récemment le monde arabo-musulman, à commencer par la chute des dictatures de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte. Peut-être Bozarslan aurait-il pu souligner également la portée de l’œuvre khaldunienne concernant l’urbanisation du monde en cours, puisqu’il avait anticipé un phénomène qu’il appelait la « villagisation » des villes.
O. M.
Jérôme Fourquet, Hervé Le Bras, La Religion dévoilée. Nouvelle cartographie du catholicisme, Paris, Fondation Jean Jaurès, 2014, 136 p., 6 €
La géographie électorale a longtemps montré une grande stabilité du vote des catholiques en France depuis la Révolution. Pourtant, le recul de la pratique religieuse, si profond désormais, finit par se lire aussi dans l’analyse des votes. Le profil politique des catholiques est désormais moins associé à des traits du territoire (éloignement de Paris, degré de ruralité, intensité de l’industrialisation) mais relève plus directement de leur situation sociale, ce qui correspond à un rétrécissement du catholicisme à une base sociale aisée et conservatrice. D’où la proposition de cette enquête, qui identifie deux votes catholiques : la permanence, d’une part, d’un vote marqué par l’ancienne influence du catholicisme, désormais en recul ; l’émergence, d’autre part, d’une nouvelle sensibilité catholique dans la carte électorale, liée à la corrélation forte entre niveau de Csp, lieux de résidence et pratique religieuse. Ainsi, le Bassin parisien, qui était à l’avant-garde de la France déchristianisée, compte désormais localement une surreprésentation des catholiques pratiquants. La conséquence pour le vote de gauche est double, car il n’y a plus de corrélation directe entre l’ancrage catholique et le faible score de la gauche mais deux dynamiques contradictoires : une progression de la gauche là où elle était minoritaire à mesure que l’emprise catholique recule (notamment le Grand Ouest) ; un recul de la gauche dans des régions depuis longtemps déchristianisées à mesure que le Front national progresse, surtout dans l’électorat populaire (l’ancien Est industriel et le Sud méditerranéen).
M.-O. P.
Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Paris, Zones, 2014, 204 p., 16 €
Parmi les lieux communs en vogue de nos jours, on trouve en bonne position l’idée selon laquelle la volonté de résoudre la crise écologique va conduire à dépasser les divisions idéologiques. Ce livre montre que, bien au contraire, la nature n’échappe pas aux rapports de force, tant sociaux qu’internationaux. La première partie met en évidence que le mouvement pour la justice environnementale n’est issu ni du mouvement écologiste apparu dans les années 1950, ni du mouvement environnementaliste né au xixe siècle, mais du mouvement pour les droits civiques qui, le premier, a mis en lumière le fait que toutes les classes sociales ne sont pas exposées de la même façon aux dégradations environnementales. La deuxième partie explore de façon extrêmement fouillée la « financiarisation de la nature » à laquelle les risques climatiques ont donné naissance. L’impossibilité d’assurer de tels risques a en effet conduit le monde de l’assurance à établir des liens avec les marchés financiers, marchés dont la capacité d’absorption de colossaux montants d’indemnisation est bien supérieure à celle des compagnies d’assurance et de réassurance. Enfin, l’auteur consacre la troisième partie de son ouvrage à l’exacerbation des conflits internationaux potentiellement induits par le changement climatique. Au total, un livre très bien documenté qui permet d’en finir avec un angélisme environnemental contre-productif.
J.-P. M.
Jonathan Cary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, Éditions Zones, 2014, 144 p., 15 €
Qu’est-ce qu’une société qui ne dort plus ? Des individus qui sont toujours en « mode veille » (sleep mode en anglais) ? Jonathan Cary décrit dans ce livre la manière dont le capitalisme colonise peu à peu toute la vie, effaçant la distinction entre vie privée et vie publique, et même entre éveil et sommeil. À travers la standardisation, l’évolution technologique et la financiarisation des comportements, il fait le portrait d’un monde d’où le repos s’efface, au profit de la disponibilité et de la vigilance nécessaires à la compétition, et au détriment non seulement de la vie des individus mais de celle de la planète. Si le propos est volontairement unilatéral (la « vie d’antan » était mieux réglée, plus « naturelle », certes, mais cette régulation se faisait aux dépens de nombreux groupes sociaux, ethniques, sexuels…), l’auteur met en avant de manière stimulante l’importance du sommeil, son lien avec la protection sociale autant qu’avec l’épanouissement personnel, ainsi que la nécessaire préservation du pouvoir du rêve, qui ne se réduit pas à un « matériau » de fantasmes exploitables. Il ne s’agit plus alors d’un « Dormez, braves gens » conservateur et paternaliste, mais d’un appel à conserver des espaces de pause, de repos, à accepter que le monde continue, pendant quelques heures, sans nous.
A. B.
Jean-François Sirinelli (sous la dir. de), La France qui vient. Regards américains sur les mutations hexagonales, Paris, Cnrs Éditions, 2014, 208 p., 20 €
Plus de cinquante ans après À la recherche de la France, un livre collectif de chercheurs américains et français qui voulaient saisir l’état de la France de l’époque, « nouveau continent en surrection, au moment où le monde d’avant allait bientôt s’engloutir » (J.-F. Sirinelli), la France qui vient se livre à un exercice comparable : cinq chercheurs américains analysent l’histoire de la France des quarante dernières années pour comprendre ce qui s’y joue. Il est toujours intéressant de se décentrer pour mieux comprendre son propre pays (voir la série récente de Médiapart : entretiens avec Ezra Suleiman, David Van Reybrouck, Todd Shephard), et ces regards internationaux sur la France demeurent assez rares, en dehors des échanges universitaires, nonobstant la mondialisation des savoirs. On notera que la question des banlieues est centrale dans plusieurs de ces contributions, et que c’est dans les quartiers périphériques que se joue, aux yeux des historiens, une bonne partie de l’avenir de la France. Quartiers et populations toujours stigmatisés et renvoyés à leur différence, là où les habitants, eux, sont surtout en demande d’opportunités…
A. B.
En écho
LES QUARANTE ANS DE FUTURIBLES – Le sommaire de ce numéro anniversaire (Futuribles, mai-juin 2014, no 400) est fort riche. À côté d’un dossier intitulé « L’Europe en péril ? » où l’on trouve des textes sur la santé (une réflexion sur l’évolution de la relation patient/malade et un article sur l’instauration d’un véritable système de santé), on peut lire un article de Michel Foucher sur « L’Union européenne dans le monde » et des regards croisés sur le développement durable en France et en Allemagne. Dans « Futuribles en rétrospective », Hugues de Jouvenel s’interroge ensuite sur le devenir de la prospective dont Futuribles est le symbole et le fer de lance. Et cela non sans reconnaître et regretter certaines erreurs dans les prévisions et les analyses de la revue : voilà un signe de modestie qui n’est pas si fréquent dans l’univers des revues !
LA CONSOLATION – Dans la revue Études (mai 2014), on peut lire une mise au point sur « la théologie de la libération aujourd’hui » où Geraldo de Mori souligne que celle-ci ne privilégie plus la seule question de la grande pauvreté et de la déchéance physique (la bolsa familia de Lula étant passée par là au Brésil) et tend à « globaliser » ses interrogations en prenant en compte des problèmes comme ceux de l’environnement, de l’urbanisation, de la déforestation, de la nourriture… Ce qui n’est pas sans faire écho aux propos du pape argentin. Pour sa part, Michaël Fœssel propose une « Grammaire de la consolation » qui fait ressortir le caractère profondément corporel d’un phénomène qui, s’il peut s’accompagner de larmes, donne l’occasion de « partager » la souffrance de ceux qui n’ont pas ou plus la capacité de parler ou d’en parler.
L’INTIME – La privation de l’intime est-elle le sort de notre société où le défilé ininterrompu d’images qui exhibent tout et n’importe quoi impose une transparence ? Et où les secrets sont volés alors même que la volonté de contrôle se veut plus vorace que jamais ? Penser/rêver, revue de psychanalyse (printemps 2014, no 25, revue semestrielle, Éditions de l’Olivier) publie un dossier intitulé « L’intime et son spectacle » qui est une invitation originale et rigoureuse à repenser les frontières de l’intime et sa mise en spectacle.
FOOT EN AMÉRIQUE LATINE – Les Cahiers des Amériques latines (no 74, 2013/3) consacrent leur nouveau numéro à « L’autre continent du football », à l’heure de la Coupe du monde au Brésil. Fabien Archambault, qui coordonne le dossier, précise en effet dans son introduction que si ce sport a vu le jour en Europe, « l’Amérique latine fut le premier continent à s’être pensé en tant que tel d’un point de vue footballistique ». On en apprendra ainsi davantage, entre autres, sur le lien entre football et péronisme en Argentine (Lucie Hémeury) ou sur les villes brésiliennes et la Coupe du monde de 2014 (entretien avec João Sette Whitaker Ferreira).
POUVOIR D’AGIR – La revue Urbanisme consacre son dossier de printemps (no 392, 20 E, www.urbanisme.fr) aux nouvelles formes de participation des citoyens dans la vie politique, en particulier au niveau communal et local, à propos des grands projets d’aménagement. Malgré la technicité des débats et la professionnalisation politique, il n’est plus concevable de consulter les habitants sans imaginer des formes plus inclusives de décision. Les initiatives locales ne manquent pas mais comment intégrer ces formes expérimentales aux procédures plus routinières de la décision politique ?
ÉCONOMIE – Quelles contreparties peut-on attendre des allégements de cotisations sociales décidés par François Hollande en faveur des entreprises ? La revue L’Économie politique (« Entreprises-État : quel donnant-donnant ? », avril 2014, no 62, 10 E) dégage trois pistes dans son dossier : une politique de dividendes responsables, qui favorise l’investissement plutôt que la rémunération des actionnaires ; un renforcement du pouvoir des salariés dans la gouvernance des entreprises ; un dialogue social fructueux autour de la responsabilité sociale des entreprises. Dans le même numéro, Michel Aglietta appelle à ne pas séparer le débat sur la compétitivité française de l’effort d’investissement dans le capital humain (formation et valorisation des initiatives), ce qui implique de rééquilibrer le pouvoir au sein de l’entreprise au profit des salariés et de favoriser l’innovation des jeunes entreprises.
CORPS – Après les polémiques du « mariage pour tous », un numéro de la revue Recherches familiales fait opportunément le point sur la place du corps dans la vie familiale, du statut de la différence des sexes dans la parenté aux soins corporels et aux polémiques sur la procréation assistée (« Famille et corps : identité et transmission », 2014, no 11, 21 €, www.unaf.fr).
Avis
Le musée du Louvre organise un cycle de conférences sur le thème « Prophétie, apocalypse et temps » du 19 mai au 19 juin, dont Esprit est partenaire et dont les textes sont publiés dans ce numéro. Les conférences sont associées à un programme de projections cinématographiques. Le programme complet peut être consulté à l’adresse suivante : http://www.louvre.fr/cycles/prophetie-apocalypse-et-temps
À l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, la revue participe à une conférence à Sarajevo, le 27 juin, où il sera entre autres question de Jan Pato?ka, des enjeux mémoriels de la guerre des Balkans et de l’engagement solidaire. Parmi les intervenants, Marc Crépon, Jean Hatzfeld, Olivier Mongin, Véronique Nahoum-Grappe, Constantin Sigov…
Dans les mois à venir, nous parlerons de la médecine prédictive, à l’heure de la multiplication des tests génétiques. Faut-il tout savoir pour bien vivre ? À quoi bon savoir si l’on ne peut soigner ? Nous aborderons ensuite des questions géopolitiques et stratégiques : l’Union européenne est en crise, le centre de gravité du monde se déplace vers l’Asie. Le modèle des relations internationales mis en place après 1945 ne tient plus, mais comment dessiner les lignes de force d’un nouvel ordre mondial ?
- 1.
Relire à ce sujet la démonstration classique de Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 222-235.
- 2.
Voir Stéphane Foucart, la Fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger, Paris, Denoël, 2013, et Robert Proctor, Golden Holocaust. La conspiration des industries du tabac, Paris, Éditions des Équateurs, 2014.
- 3.
Le livre est une version remaniée et augmentée de son Face au monstre mécanique, Paris, Éditions Imho, 2009.
- 4.
Auxquels François Jarrige a consacré un ouvrage écrit en collaboration avec Vincent Bourdeau et Julien Vincent : les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Alfortville, è®e, 2006.
- 5.
Axel Honneth, la Lutte pour la reconnaissance, Paris, Éditions du Cerf, 2000 (rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2013).
- 6.
A. Honneth, la Lutte pour la reconnaissance, op. cit. ; la Société du mépris, Paris, La Découverte, 2006.
- 7.
Sur les implications tragiques d’un refus du droit d’asile, voir le récit de François Sureau, le Chemin des morts, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2013.
- 8.
Voir sur ce point le dossier « Les émotions dans le prétoire », Les Cahiers de la justice, Paris, Dalloz, 2014/1 (dalloz-revues.fr).
- 9.
Pierre Joxe avait consacré en 2012 un ouvrage à la justice des mineurs en France : Pas de quartier ? Délinquance juvénile et justice des mineurs, Paris, Fayard.
- 10.
À Paris, en 2013, les quatre cent douze conseillers prud’homaux se partageaient dix Codes du travail et dix ordinateurs dépourvus d’accès à l’internet.
- 11.
64 % des jugements de Cph sont portés devant la cour d’appel contre seulement 19 % des jugements des tribunaux de grande instance.
- 12.
À l’heure actuelle, nombre de salariés contraints d’attendre environ trois ans avant d’obtenir une décision, faute de pouvoir dans l’intervalle bénéficier de l’assurance chômage, finissent souvent par vivre du seul revenu de solidarité active (Rsa).
- 13.
Les personnes âgées ou handicapées bénéficiant d’une aide, d’une aide médicale de l’État ou encore de la couverture maladie universelle (Cmu) sont les principaux justiciables de ces juridictions.
- 14.
Amartya Sen, l’Idée de justice, Paris, Flammarion, 2010 (rééd. Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2012).