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Bassidji, ou la possibilité du dialogue

décembre 2010

#Divers

C’est d’une manière originale que le documentaire réalisé par Mehran Tamadon, sous-titré « Au cœur du régime iranien » (sorti en France le 20 octobre 2010), donne à voir la tension qui existe aujourd’hui en Iran entre les partisans zélés du régime et ses opposants, la violence politique se faisant ici sentir à travers celle de la langue et le heurt entre deux régimes de discours.

Le film récuse, en effet, l’extériorité aisée du mode accusatoire pour tenter une expérience : celle d’un dialogue avec des membres du Bassidj, cette milice au service de la Révolution islamique qui contrôle la population et se fait le bras de la répression. Si le film a été tourné avant les événements et les grandes répressions qui ont suivi l’élection de 2009, la contestation et sa répression étaient alors déjà de mise.

Peut-on dialoguer avec les bassidji ? La question impose d’abord de faire le point sur les interlocuteurs. D’origine iranienne, Mehran Tamadon vit en France, avec une Française, et avoue volontiers son athéisme… Les bassidji prônent le respect de la loi islamique et s’arc-boutent sur la menace de la corruption occidentale et du « complot israélo-américain » à leur endroit. À ce simple égard, le parti pris de Mehran Tamadon s’avère remarquable : alors même qu’il pourrait incarner ceux que les bassidji considèrent comme des corrompus, et alors même que les miliciens oppressent ceux qui pourraient partager ses propres opinions, Mehran Tamadon cherche le dialogue et les miliciens ont accepté de répondre à différentes questions autour de la société iranienne, de la religion, de la pratique du pouvoir et du rôle de la milice. D’aucun pourrait reprocher au cinéaste le risque de la compromission, celui d’une liaison ambiguë et finalement dangereuse entre « ennemis », ou encore celui d’offrir une tribune au Bassidj ; il nous semble que le film évite remarquablement ce reproche, tout comme il parvient à éviter de se complaire dans la simple « diabolisation » du pouvoir iranien. Ce qu’il montre, c’est bien plutôt l’obstination de l’exigence démocratique du dialogue et de la délibération dans un régime qui ne peut la tolérer réellement.

Dissimulation partagée

Car tout au long de ce film se manifeste la limite du dialogue. Certes, Mehran Tamadon et ses interlocuteurs se parlent, cette parole est le plus souvent courtoise et semble respectueuse de part et d’autre. Il y a même des moments d’humour, des sourires et des rires partagés. On sent par ailleurs qu’avec le temps une certaine complicité est née entre le réalisateur et son interlocuteur principal, Nader Malek-Kandi, un ancien combattant, membre des pasdarans (les gardiens de la Révolution), qui est éditeur de livres de propagande religieuse. Mais la courtoisie n’efface ni les désaccords ni les tensions. Que ce soit au sujet de l’obligation du port du voile, des pèlerinages sur les anciens champs de bataille, ou encore à propos de certaines pratiques religieuses comme la flagellation rituelle, le film suggère les dissensions entre les interlocuteurs en faisant entendre tout ce qui déborde la parole « positive » (les silences, les non-dits, les intonations, les changements de ton…) et en faisant voir les gestes, les regards, les attitudes corporelles qui appuient, infléchissent ou font mentir les mots. Grâce au cinéma, Mehran Tamadon rend ainsi à la parole toute sa complexité, celle d’un sens toujours en débord de la signification propre à chaque mot.

Le dialogue est en effet loin d’être aussi aisé qu’il y paraît : on pourrait dire que ce dialogue est le plus souvent simulé parce que les interlocuteurs sont obligés d’être dans la dissimulation. On sent que les mots sont choisis, pesés (à la fin du film, M. Malek-Kandi s’amuse même de voir M. Tamadon prendre un long temps avant de poser une question). Chacun sait que l’autre ne peut dire exactement ce qu’il pense et le dialogue n’est pas libre parce qu’il ne cesse d’être pris dans les impératifs de la stratégie d’un discours tant chaque interlocuteur connaît la menace qui pèse sur ses mots : M. Tamadon, lorsqu’il suggère l’idée d’une corruption du pouvoir, sait qu’il pourrait proférer des paroles susceptibles de passer pour des opinions séditieuses ; les bassidji savent qu’il leur faut éviter de passer devant la caméra pour des tyrans violents et bornés.

À la dissimulation partagée s’ajoute la dissymétrie évidente entre les interlocuteurs : les bassidji sont du côté du pouvoir, d’un pouvoir tout-puissant, qui a déjà fait montre de sa promptitude à arrêter tous ceux qui sont réputés « comploter » contre l’État. Celui qui fait face à ce pouvoir ne peut donc occuper une place équivalente : les bassidji peuvent arrêter un opposant ; l’opposant ne peut arrêter un bassidji. Même si les interlocuteurs de Mehran Tamadon acceptent de jouer le jeu du dialogue, on sent que la situation est faussée par ce déséquilibre, lequel transparaît dans la mise en scène : le plus souvent, le réalisateur n’apparaît pas à l’écran et reste hors champ ; on entend simplement sa voix – off –, les bassidji occupant seul le champ comme ils occupent seuls l’espace du pouvoir. Le dispositif mis en place lors de la séquence des questions relayées par Mehran Tamadon développe très bien ce principe : les bassidji sont assis les uns à côté des autres, face à la caméra, derrière une table sur laquelle est posé un ordinateur qui diffuse l’enregistrement de questions posées au régime par des anonymes. En un sens, l’image révèle la difficulté du dialogue que la seule bande-son pourrait laisser croire possible. Au jeu apparent des questions-réponses se substitue l’évidence de l’absence de l’interlocuteur, le risque qu’il y a à être physiquement présent et à assumer sa parole, la crainte de se révéler, l’interdit qui pèse sur de nombreuses opinions.

La difficulté du dialogue fait même subitement place, dans certains passages, à la certitude de son impossibilité. Le film met en scène l’existence d’une frontière, d’une barrière, qui se fait parfois oublier, mais qui ressurgit de temps à autre avec une rare violence. Cette frontière est l’objet d’un sentiment, celui que l’on ressent dans un film qui semble souvent sur le point de basculer. Le dialogue est courtois, amusé même avons-nous dit, mais on sent la fragilité et l’ambiguïté de la situation : l’humour avec lequel les bassidji menacent parfois de convaincre Mehran Tamadon par d’autres moyens que le seul dialogue provoque un rire jaune, étrange, gênant, car on sait que la menace est réelle pour bien des intellectuels (le cinéaste évoque notamment dans le film l’arrestation de Ramin Jahanbegloo). Dans sa dangerosité, la frontière est donc comme palpable, malgré l’entrecroisement des paroles. Lors de la séquence des questions indirectes que nous évoquions précédemment, la table derrière laquelle sont assis les bassidji quitte ainsi parfois son statut de simple meuble, de simple objet, pour devenir le symbole d’une frontière infranchissable : au fur et à mesure des questions-réponses, la tension va crescendo et decrescendo et la caméra parvient à faire ressentir cette tension dans l’espace même du cadre : sans bouger de leur chaise, ceux qui nous font face semblent parfois se retirer soudain très loin à l’arrière-plan, derrière la table, laquelle prend alors une importance considérable, tant on sent la communication devenue impossible.

Le mythe et l’unité

D’où provient cette impossibilité ? On pourrait d’abord la comprendre comme le fait d’une perversion du langage : ce qui est frappant dans le discours des bassidji, c’est en effet leur volonté de ratiocination. Le fondamentalisme religieux et le nationalisme se parent sans cesse de références argumentatives, d’une apparence démonstrative, d’adverbes et de conjonctions de coordination qui assurent de l’enchaînement logique des propositions. C’est particulièrement frappant lors de la rencontre avec un homme qui vient de prononcer un sermon au terme duquel tous les hommes de l’assistance se sont flagellés le torse nu. L’homme répond aux questions du réalisateur d’une manière fort gênante : on sent une violence contenue et maligne dans l’argumentation. Paradoxalement, son discours prend des airs socratiques en répondant aux questions par d’autres questions, pour dérouler un raisonnement très tortueux derrière son allure argumentative. Nous dirons que ces paralogismes détruisent le dialogue en repoussant l’interlocuteur. Aristote, dans un texte célèbre de la Métaphysique, affirmait l’impossibilité du dialogue avec quiconque malmène le principe de non-contradiction : un tel homme n’est plus homme (animal doué de logos), il est, nous dit Aristote, comparable à une simple plante. Or, si le dialogue est impossible avec une plante, il l’est peut-être davantage encore avec une plante dangereuse : qu’on nous pardonne le jeu de mots, mais il est des plantes venimeuses, il en est même de carnivores.

Enfin, l’impossibilité du dialogue provient sans doute d’une friction entre deux régimes de discours inconciliables. Lyotard, dans le Postmoderne expliqué aux enfants, opposait ainsi l’exigence démocratique de la délibération à l’utilisation qui est faite par le totalitarisme d’un mythe fondateur. Or le discours des bassidji est un discours mythique : le film montre comment ce discours justifie le contrôle social et l’oppression à partir du mythe de la Défense sacrée, en mettant en scène, en utilisant à ses fins et en assimilant le « martyre » des combattants de la guerre Iran/Irak de 1980-1988 et celui d’Hossein à Kerbala, en 680. L’histoire est ainsi convoquée pour constituer une identité nationale – l’exemple est évidemment intéressant et d’actualité pour le spectateur français – conçue souvent de façon paranoïaque (l’Iran est entouré d’ennemis, mais le pays vaincra comme il a vaincu l’Irak grâce à la force et à la pureté de la foi de la nation iranienne). Ce que montre le film, c’est finalement la surdité du discours, l’imperméabilité de ce discours mythique à la délibération : il n’y a pas de dialogue possible dans le mythe, car il n’y a rien à inventer, rien à imaginer, rien même à interpréter selon les bassidji. La vérité est toujours déjà là, déjà donnée, il ne s’agit que de faire retour vers elle. La tentative de dialogue avorte donc nécessairement face au mythe : là où la délibération démocratique, à travers le dialogue, cherche à faire jouer le nécessaire et incessant différend des interlocuteurs, le mythe impose le retour à l’unité pérenne du discours et de la nation.