Entreprises et marchés: pourquoi des incitations plutôt que des contrôles ?
Toute transaction est affaire d’information. Voilà le postulat de la théorie des incitations et des mécanismes. C’est pour leur contribution à cette théorie que Leonid Hurwicz, Robert Myerson et Eric Maskin ont obtenu le prix Nobel cet automne2. Par leurs travaux, en collaboration avec d’autres grands chercheurs, comme Jean-Jacques Laffont, ils ont révolutionné l’analyse économique3.
Théorie des mécanismes et contraintes incitatives
Chacun en sait plus long que les autres sur ses actions personnelles, ou son environnement immédiat. Un chef d’entreprise connaît mieux que les actionnaires les perspectives d’évolution de son carnet de commandes. Un médecin sait, mieux que la Sécurité sociale, si le patient qu’il examine a besoin ou non d’un traitement donné. Les industriels savent, mieux que le ministère de l’Environnement, ce qu’il leur en coûterait de réduire leurs émissions de produits polluants.
Or notre économie et notre société ne peuvent fonctionner efficacement que si ces éléments d’informations individuels sont correctement pris en compte. Les actionnaires doivent savoir si les perspectives de l’entreprise sont bonnes avant de souscrire à son augmentation de capital. La Sécurité sociale doit savoir à quel point un traitement est nécessaire afin de décider à quelle hauteur le rembourser. Le ministère de l’Environnement doit connaître la technologie à laquelle l’entreprise a accès afin de décider comment la réguler. Hélas, il est parfois tentant de mentir. Ainsi, certains dirigeants manipulent les comptes de leurs entreprises, et certains gouvernements mentent au sujet des armes de destruction massive.
Il importe donc de structurer les entreprises, les marchés et les institutions de telle sorte que les acteurs soient dissuadés de recourir au mensonge. C’est ce qu’en termes techniques on appelle la contrainte incitative. Il faut que chacun soit incité à (c’est-à-dire trouve préférable de) révéler sincèrement son information. Prenons l’exemple des dirigeants tentés de manipuler l’information comptable. À court terme, il est relativement aisé de manipuler les comptes. Mais à long terme, ce genre de pratiques finit par être détecté. L’entreprise Enron en fournit un exemple fameux. Si la rémunération du dirigeant reflète uniquement les comptes récents de son entreprise, alors il est incité à les maquiller. Afficher une performance artificielle lui permet d’obtenir des primes généreuses. Mais si les dirigeants ne sont fortement récompensés qu’en fonction de leurs profits cumulés sur plusieurs années, alors la manipulation est inutile. Ainsi, pour inciter les dirigeants à révéler leur information, il convient de les rémunérer sur la base de la performance à long terme de l’entreprise.
Voilà comment le problème des incitations se pose aux acteurs de l’économie, et voici comment les théoriciens de l’économie ont posé et, pour une part, résolu ce problème.
Hurwicz, Myerson, Maskin et Laffont
Malmené par l’histoire du xxe siècle, Leonid Hurwicz, enfant, fuit la Russie pour la Pologne. En 1939, il s’exile à nouveau et part pour l’Angleterre. À la London School of Economics, il croise Friedrich von Hayek, lui aussi réfugié d’Europe centrale. La théorie économique, à l’époque, était marquée par le débat entre Friedrich von Hayek et Oskar Lange. Celui-ci pensait qu’un planificateur central, doté de toute l’information nécessaire, ferait des choix économiques optimaux. Celui-là rétorquait que seul le marché serait capable de traiter une pareille masse d’information. À ce débat, Leonid Hurwicz apporte deux contributions conceptuelles fondamentales.
D’abord, il s’abstrait de telle ou telle institution donnée : marché ou plan. Chacune ne décrit qu’une règle possible du jeu entre les agents économiques. Dépassant ces situations particulières, Leonid Hurwicz considère, dans toute leur abstraction et toute leur généralité, l’ensemble des mécanismes, c’est-à-dire l’ensemble de toutes les règles du jeu possible. Ainsi, la théorie des mécanismes permet de dépasser les oppositions idéologiques entre partisans du plan ou du marché. Elle propose une méthode pour étudier, de la façon la plus rigoureuse possible, un ensemble d’institutions économiques et de comparer leurs propriétés.
Ensuite, Leonid Hurwicz introduit la condition de compatibilité avec les incitations : une information ne pourra être utilisée pour contribuer aux choix économiques que si son détenteur trouve profitable de la révéler. Cette condition s’applique également au marché et au plan. Si le marché s’avère finalement plus efficace, c’est seulement dans la mesure où il rémunère mieux la sincérité et dissuade le mensonge.
Combinant les deux innovations conceptuelles de Leonid Hurwicz, la théorie des incitations permet ainsi de déterminer le mécanisme optimal, c’est-à-dire l’organisation qui donne lieu au meilleur résultat possible compte tenu de la contrainte incitative.
Il est vrai que, dans un grand nombre de situations, le mécanisme optimal s’apparente au marché. Considérons par exemple le problème d’un vendeur qui désire échanger un bien, mais ne sait combien les acheteurs sont prêts à payer. Une solution de type administratif serait de se fonder sur des études statistiques, sur les prix de biens comparables ou de demander leur avis à des experts. Une solution de marché serait d’organiser une enchère. Robert Myerson et Eric Maskin ont montré dans quels cas une enchère était un mécanisme optimal et comment structurer cette enchère. Ces travaux ont été à la base du développement d’une théorie qui a eu de nombreuses applications pratiques. Ainsi, aux États-Unis, l’agence fédérale de réglementation des communications (la Fcc) est responsable de l’allocation du spectre hertzien aux entreprises de télécommunication. Depuis une dizaine d’années, elle procède à cette allocation grâce à des enchères. La théorie des mécanismes a été utilisée par la Fcc pour concevoir ces enchères, et par les entreprises pour formuler leurs stratégies.
Mais la théorie des mécanismes montre aussi comment corriger certaines imperfections du marché. Au xxe siècle, John Stuart Mill et Léon Walras ont forgé le concept de monopole naturel. Lorsqu’une activité présente des rendements d’échelle (c’est-à-dire lorsque le coût de production unitaire décroît avec la quantité produite) il est efficace qu’un seul acteur l’assume entièrement. Mais cet acteur est alors en situation de monopole. Il convient donc de le réguler, afin d’éviter qu’il n’abuse de cette situation. Or cette régulation est difficile lorsque le monopole dispose d’information privée sur ses propres coûts. Le régulateur doit alors concevoir des mécanismes incitatifs, amenant le monopole à révéler sa structure de coûts. Robert Myerson, Eric Maskin et Jean-Jacques Laffont ont apporté une contribution majeure à la compréhension de ces phénomènes.
L’intuition de la régulation optimale qu’ils ont proposée peut être résumée de la manière suivante. Supposons que le monopole peut avoir des coûts faibles ou élevés, c’est-à-dire être efficace ou inefficace. Supposons de plus que ces coûts ne sont connus que du monopole. Le régulateur ne dispose pas des connaissances techniques ni de l’expérience de l’entreprise nécessaires pour les évaluer. Même si ses coûts sont faibles, le monopole est tenté de prétendre qu’ils sont élevés. Si le régulateur le croit et le laisse fixer des prix élevés, le monopole peut obtenir des profits élevés, aux dépens des consommateurs et usagers. Comment éviter un tel mensonge ? En rendant la déclaration de coûts élevés non profitable pour le monopole efficace. Pour ce faire, le régulateur va offrir un menu de prix et de quantités. À prix élevé, quantité faible. Et à prix faible, quantité élevée. Ainsi, le régulateur dit au monopole : « Ah vous prétendez que vos coûts sont élevés ? Et bien dans ce cas, j’accepte que vous fixiez des prix élevés, mais je ne vous laisse produire qu’une quantité faible. » À l’inverse, le régulateur dira au monopole qui lui révèle que ses coûts sont faibles : « Bien, dans ce cas je vous demande de fixer un prix relativement faible, mais je vous laisse produire une grande quantité. » Prix et quantité doivent être fixés de telle sorte que le profit du monopole efficace soit plus grand lorsqu’il annonce la vérité. Lorsqu’il révèle que ses coûts sont faibles, il n’obtient qu’une marge faible mais, si la quantité produite est assez grande, le profit total rend la sincérité préférable.
La théorie des mécanismes repose sur des bases conceptuelles profondes et abstraites. Néanmoins, elle permet de résoudre un grand nombre de problèmes pratiques. Dès que les agents détiennent de l’information, il convient de les inciter à révéler cette dernière. Le mécanisme optimal rend compatibles les incitations de tous, pour le plus grand bien de l’organisation. Cette théorie ne s’applique pas seulement aux entreprises privées. Elle permet aussi d’éclairer les systèmes politiques, comme l’a montré Robert Myerson. Et elle peut aussi s’avérer très utile pour concevoir des institutions d’enseignement et de recherche efficaces. C’est ce que Jean-Jacques Laffont a montré, non seulement par ses travaux théoriques, mais aussi par la création de l’école d’économie de Toulouse. Ce grand chercheur nous a quittés trop tôt, mais son rayonnement intellectuel et humain continue de nous éclairer4.
- 1.
Toulouse School of Economics.
- 2.
La théorie des incitations ainsi couronnée s’inscrit dans le prolongement de la théorie des jeux, au titre de laquelle le prix Nobel avait été accordé en 1994 à John Harsantyi, John Nash et Reinhart Selten. Le prix Nobel avait aussi récompensé en 1996 les travaux de James Mirrlees et William Vickrey qui avaient eux aussi été parmi les pionniers de la théorie des incitations et des mécanismes.
- 3.
L’ouvrage The Theory of Incentives publié par Jean-Jacques Laffont et David Martimort aux presses de l’université de Princeton en 2002 offre peut-être la présentation la plus pédagogique et rigoureuse de cette théorie.
- 4.
Jean-Jacques Laffont (1947-2004), coauteur et ami d’Eric Maskin, fut professeur à l’école d’économie de Toulouse, créateur de l’Institut d’économie industrielle, et inspirateur de Toulouse School of Economics.