Qui est #PrayForParis ?


Un événement ne s’apprend plus de bouche à oreille, par progrès croissant, irradiant à partir d’un centre. Non, il se diffuse de partout et de nulle part et quasi simultanément par le moyen des réseaux sociaux. Un hashtag se propage plus vite que l’ancienne rumeur et un événement peut grâce à lui être affecté d’un coefficient d’universalité absolument inédit.

Dans l’attente du bouton empathie de Mark Zuckerberg, le hashtag #PrayForParis, bientôt logo, a été relayé dans le monde entier 7 millions de fois dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 avant de s’étioler peu à peu. Comme « Je suis Charlie », quelques mois auparavant, il a semblé capturer en trois mots une émotion partagée et symboliser l’unité et la cohésion que les terroristes avaient cherché à détruire. Mais comme lui, plus rapidement que lui, l’élan de solidarité dont il était l’expression s’est affaissé puis décomposé, et nombreux sont ceux qui allaient contester dans notre pays laïc la pertinence religieuse de ce qui avait pris la signification d’un slogan. Plus nombreux encore sans doute furent ceux qui, ne priant pas ou plus depuis longtemps, s’étonnèrent de s’être mis tout à coup à prier pour Paris.

D’un slogan à l’autre

Qui furent d’ailleurs ceux qui prièrent, si tant est qu’un clic virtuel suffise à nous transformer en orant agenouillé ? Comment est-on passé, en quelques mois, d’une défense du blasphème à une invitation à la prière ? Sont-ce les mêmes forces sociales et religieuses qu’Emmanuel Todd cherchait à décrypter derrière la manifestation républicaine du 11 janvier 2015 ? Les mêmes qui, cette fois, se révélaient enfin au grand jour, impudiquement, sans plus avoir à se cacher derrière la défense d’un droit au blasphème ? Ou serait-ce encore l’islamophobie que ces innombrables prières « internautiques », plus horizontales que verticales dans l’adresse, ont traduite, sous une lumière plus crue, en proposant la haine comme le dernier misérable lien capable de souder notre pays, engagé de la sorte dans une guerre sur le même terrain religieux que ses adversaires ? Rien n’est moins sûr. Charlie n’est pas #PrayForParis. Il n’y a aucun relais d’un slogan à l’autre, aucun trait d’union qui nous permettrait d’assister à l’émergence d’une nouvelle force en France. Chacun à sa manière nous paraît plutôt marquer les deux temps d’une crise qui s’aggrave au sein de la société française et la fragmente de toutes parts.

Comprenons d’abord que l’émotion est par définition brusque et confuse ; quand elle est collective, elle unit aussi longtemps que les raisons qu’elle enveloppe, toujours multiples, ne sont pas claires pour ceux-là mêmes qu’elle rassemble. La manifestation du 11 janvier avait le tort de prétendre porter un message univoque, que ce fût l’attachement aux valeurs républicaines ou le rejet de l’islamisme en France. Probablement y avait-il, après le 7 janvier, dans l’impuissance avérée de nos politiques et du politique en général, une poussée religieuse, aveugle et spontanée, qui a cherché maladroitement son objet, comme il arrive chaque fois que nous perdons la maîtrise d’une situation. Mais il serait exagéré, faux pour tout dire, d’y voir les derniers soubresauts d’un catholicisme français moribond, en quête d’un bouc émissaire.

Les grands rassemblements du 11 janvier avaient pu être encadrés et récupérés par l’appareil d’État, préoccupé de créer un moment de cohésion nationale. Mais, du moins, en s’arc-boutant sur la liberté d’expression comme sur un principe absolu, ils ont exprimé une idiosyncrasie française. Ailleurs, bien souvent, la gêne était palpable : les médias étrangers se montrèrent souvent frileux à l’idée de publier les caricatures incriminées. Les Charlie n’avaient pu se conjuguer qu’à la première personne (« Je suis Charlie ») et s’élever jusqu’au « nous » que fictivement. La France avait pu se tromper sur elle-même et construire une unité fantasmée, mais du moins était-elle encore sa propre dupe.

#PrayForParis, c’est le monde entier, essentiellement les pays anglo-saxons, qui se trompe sur la France et qui, en tournant ses regards vers elle, la trompe en lui présentant l’image flatteuse d’une carte postale. Il y avait des réticences, il n’y en a plus désormais à prier pour la France pittoresque. Cette France, c’est Paris bien sûr, et Paris, et de façon plus métonymique encore, c’est la tour Eiffel dont le dessin se substituait joliment à la lettre A de son nom. D’un clic, entre Kim Kardashian et Pharrell Williams, chaque Français pouvait donc se faire le touriste de chez lui et, à condition de prier en anglais, apprendre à s’aimer par le regard de compassion qu’on portait sur lui du dehors. Si cela ne suffisait pas, Facebook proposait de mettre en surbrillance sur son profil le drapeau bleu-blanc-rouge. D’autres propositions furent faites, mais à chaque fois venues d’ailleurs ou suggérées d’en haut, multipliant les signes de ralliement comme pour pallier un sentiment d’union dont on sentait qu’il manquait à la base. Il y a eu cette fois-ci trop de symboles, trop d’encouragements, trop de phraséologies pour majorer l’unité nationale. Et comme souvent, c’est pour contrebalancer un défaut, pour combler un fossé, l’écart croissant séparant la France réelle et la France imaginaire.

Une société fissurée ?

Car après tout, la tour Eiffel n’avait rien à faire dans le décor, et Paris n’est pas la France entière. Celle-ci s’est-elle vraiment reconnue dans les victimes tuées au Bataclan ou à la terrasse d’un café ?

Ces dernières n’étaient pas mortes pour leurs idées ni pour avoir blasphémé, mais d’être là et pas ailleurs à ce moment précis. N’importe qui pouvait s’identifier à elles. Mais on s’improvise sociologue : la liste des victimes est publiée, on découvre leur nom, leur métier, leur vie parfois. À la fin, on dresse un portrait type : elles appartiennent à la jeunesse dorée parisienne, c’étaient les bobos du 10e et du 11e arrondissements de Paris. Et la jeunesse qui les a tuées, mise au ban des villes, est celle qui n’avait rien. Elles n’étaient donc pas n’importe qui. Mais a-t-on songé à la distanciation qu’implique l’acte de désigner un groupe socio-culturel spécifique sous les décombres des corps assassinés ? De même que beaucoup se sont progressivement désolidarisés de Charlie Hebdo, qui avaient mis pour la première fois leur nez dans le journal avec le numéro des survivants, plus d’un a été gagné par l’inquiétude et la peur ; bien plus que l’indignation, ce sont elles qui ont prédominé cette fois-ci et, installées en nous insidieusement, elles ont tôt fait de décomposer le tissu social. Cette vague meurtrière aurait dû mobiliser davantage ; elle mobilisa étrangement moins.

Ce n’est pas même une société coupée en deux qu’il faut craindre, mais une société lézardée et fissurée en tous sens. Les victimes figées à jamais, réduites à ce qu’elles faisaient à l’instant de leur mort, rappellent un espace de plus en plus fragmenté. Désormais, il y a les Franciliens et les provinciaux ; les Parisiens et les banlieusards ; les quartiers blancs et les quartiers immigrés ; il y a ceux qui boivent, ceux qui écoutent du rock américain et ceux qui préfèrent la musique classique ; ceux qui auraient pu être là et ceux qui n’auraient pu l’être ; et puis il y a ceux qui prient et ceux qui ne prient pas, ce qui fait que plusieurs s’indignent qu’à Paris aussi on puisse encore prier, qui disent que ces choses ne se font pas en France, que c’est faire « le jeu des islamos ».

Ils oublient la gardienne de Paris, sainte Geneviève, « l’antique bergère, qui ramassant Paris dans sa sollicitude » repoussa Attila par la prière. Histoire peut-être, mais histoire qui a fait Paris. Paris a toujours été cela, en effet :

la ville du monde la plus insupportablement cosmopolite ; une orgie des nations ; un carrefour le plus banal du monde ; un caravansérail des peuples, […] ville la plus païenne. La plus chrétienne, [capitale] et province à elle toute seule1.

Tout à la fois et indissolublement. Et ce libre fatras tenait organiquement ensemble en raison de son désordre même.

Que révèle #PrayForParis, maintenant que le monde a le regard tourné ailleurs ? Un pays qui défait progressivement son lien, qui divise ses territoires et atomise les consciences ; une population française qui a du mal à se faire ou à se refaire peuple et ne comprend plus son antique multiplicité ; et une nouvelle poussée, plus inquiétante encore, du Front national. Le Fn n’est certes pas un parti comme les autres. Il n’accédera probablement pas au pouvoir, mais la seule menace qu’il puisse un jour y parvenir suffit à fiche par terre tout le jeu politique, à paralyser l’ensemble des partis traditionnels, acculés à réagir à l’aide de leurs vieux réflexes idéologiques. Le Fn n’est d’ailleurs probablement pas un parti du tout, mais il est plus exactement le baromètre de la santé de la France ; et les scores historiques qu’il a atteints un peu partout dans le pays aux élections régionales en décembre nous indiquent que cette santé va décidément bien mal.

Diversité française

Il suffit pourtant de lire les portraits qui nous sont régulièrement faits des victimes du 13 novembre pour contredire l’idée qu’elles s’enferment toutes dans un groupe social déterminé. C’étaient autant de vies et de parcours singuliers, arrêtés brutalement, mais qui se croisaient sans cesse en ces lieux où la diversité française résistait mieux qu’ailleurs à la séparation des confessions et des convictions, des vices et des vertus, des cultures et des langues. C’étaient bien là encore le « Paris » que nous décrit Péguy. Le temps est peut-être fini des Merah, des Coulibaly, des frères Kouachi et des gloires sombres. Les tueurs du Bataclan et de la rue de Charonne n’ont pas eu la célébrité qu’ils étaient venus chercher ; ils furent frappés de ce que dans l’antiquité romaine on appelait la damnatio memoriae. Pour la première fois et sans condamnation expresse, nous leur avons refusé l’entrée de nos mémoires, nous leur avons barré l’accès à la postérité et leurs noms sont tombés dans l’oubli. Il faut s’en réjouir ; il faut se réjouir aussi que les vies qu’ils ont fauchées soient peu à peu sorties de leur anonymat ; car elles sont, toutes prises une à une et ensemble à la fois, le visage de la France d’aujourd’hui. Ce sont elles seules que nous voulons rappeler à notre souvenir et associer à ce jour dramatique.

  • 1.

    Charles Péguy, De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle [1907], dans Œuvres complètes en prose, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », vol. II, 1988, p. 736-737 ; voir Alexandre de Vitry, Conspirations d’un solitaire. L’individualisme civique de Charles Péguy, Paris, Les Belles Lettres, 2015, p. 286 et suiv. ; à écouter également http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-charles-peguy-par-alexandre-de-vitry-2015-11-20.