L’amour a-t-il perdu sa langue ?
À mesure que le sexe gagne en visibilité et trouve son vocabulaire, l’amour souffre d’une crise de représentation. En déduire sa fin serait pourtant erroné, son trouble actuel appelant au contraire la nécessité d’une nouvelle écoute, qui seule permettrait d’en renouveler la compréhension.
Il est aujourd’hui plus difficile de parler d’amour que de sexe. Plus insaisissable, il s’est retranché dans les profondeurs de l’intime ; plus embarrassé, il semble avoir perdu sa langue. Non pas que nous y songions moins, mais ses clichés et ses ritournelles n’ont plus notre complaisance. Les romans sentimentaux étaient charmants ou insipides tant qu’on les a crus innocents. Depuis, l’eau de rose a tourné rance. Les femmes en ont profité pour changer la fleur. Elles la voulurent plus vénéneuse, exhalant un parfum de scandale. De nouveaux clichés ? Peut-être. Mais avec Cinquante nuances de Grey (2012), l’érotisme s’introduit dans la romance, la sexualité gagne en visibilité, en respectabilité ; peu à peu, une nouvelle langue se forge. Alors l’amour, bien sûr. Mais à peine son nom est-il prononcé qu’il se dérobe et nous voilà aussitôt reconduits vers une foule de mots qui en tiennent lieu : désir, consentement, transgression, dépendance, domination, jalousie, emprise, blessure… Aucun ne lui est étranger. Mais suffisent-ils à pénétrer sa nature ?
Le trouble commence ici. En devenant un secret pour nous-même, l’amour s’est aussi rendu plus inquiétant. Lui qui était si éloquent du temps de sa passion, et un peu bavard, voici à présent qu’il balbutie et cherche ses mots. On a beau scruter les effets qui l’accompagnent, il se cache plus qu’il ne s’y montre. En sorte qu’à force de s’attacher à ses masques, on en vient à douter de ses intentions et de la nature des liens que les autres ont tissés avec nous. On se demande si l’on est aimé et si l’être qu’on a élu nous aime comme nous l’aimons. On lui en fait sourdement reproche. On souffre. On s’inquiète de ce mal qui vient trahir les doux noms qu’on lui avait donnés. À la fin on se désole, on se révolte à l’idée qu’il ait pu être déjà là, dans l’obscurité, au commencement.
L’histoire de l’amour n’est pas terminée
Et nous, voyons-nous plus clair ? L’honnêteté serait peut-être de commencer par nous interroger sur nous-mêmes. Que pourrions-nous répondre ? Si nous doutons des sentiments d’autrui, de combien des nôtres nous arrive-t-il de douter plus encore ! N’est-ce pas ce que nous voudrions aussi savoir ? Quel cœur bat sous notre poitrine ? Est-il bon, est-il mauvais ? Saurons-nous un jour si ce fut un cœur pur ou si ce n’était pas un cœur cruel que le nôtre ? Je le dis en passant : le ralliement des hommes au féminisme ne dispense pas d’un sérieux et honnête examen de conscience. Autrement, on pourrait croire que là était leur intention, car je ne vois pas meilleur moyen de s’acquitter soi-même à moindres frais que de pointer le doigt dans la direction opposée. Je me méfie des conversions soudaines et éclatantes. Elles demandent au-dedans un changement quasi moléculaire qui ne peut que nous les rendre longues et fastidieuses, en particulier celle-ci. Et je m’arrête ici. Car il ne s’agit pas de reverser la faute sur soi ni sur quiconque, mais, au contraire, de montrer les limites et les insuffisances de la psychologie dans l’explication du sentiment amoureux.
Son influence fut grande tout au long du xxe siècle et, pour avoir situé dans l’histoire psychique de l’individu la cause de son impuissance à aimer, elle a fait à beaucoup une habitude de tenir chacun pour responsable de son malheur. À supposer qu’il fût possible de s’infliger le mal au moment même où il nous afflige, faudrait-il alors qu’il en fût de même de l’amour heureux ? Il suffirait donc de se faire du bien pour y pourvoir. Mais il me semblait que cela portait un autre nom. On doit pouvoir dire de l’amour, quelle qu’en ait été l’issue, le mot de Mallarmé : « Nous fûmes deux, je le maintiens. » À ce compte, il serait vain de vouloir faire siens ses échecs amoureux à force de ressassement. En déplaçant l’attention vers les causes sociales et économiques de la souffrance amoureuse, Eva Illouz nous a libérés des excès du siècle passé. Et parce qu’elle inscrit le désenchantement de l’amour dans le cadre élargi de la modernité, elle a posé un diagnostic qui continue d’éclairer la crise actuelle : individualisme, culture consumériste, effacement des institutions, instabilité des relations, phobie de l’engagement, etc.1.
Mais était-il nécessaire de conclure pour autant à « la fin de l’amour2 » ? Si le mal vient de loin, l’« incertitude affective » qui s’y ajoute aujourd’hui ne fait après tout que nous le rendre plus manifeste, en nous rendant aussi plus lucides. On peut admettre, par ailleurs, que l’effondrement des anciennes structures morales et sociales ait entraîné dans leur chute l’amour qu’elles rendaient possible. Mais quelles raisons autorisent à conclure de la fin d’une certaine représentation de l’amour à la fin de l’amour lui-même ? Au plus vif de sa passion, l’amour, comparé à un feu, a pu se couler dans le moule de nos institutions et y recevoir une forme stable. Mais on ne peut élever cette forme au rang d’essence éternelle pour la seule raison que l’amour s’y était un temps immobilisé. Le fait même qu’il inquiète laisse penser que l’histoire n’est pas finie et qu’il n’est peut-être rien à regretter dont on ne puisse se consoler.
Il y a une histoire des idées ; il y a une histoire des sentiments. Bergson a écrit une page sur l’amour, une seule, que l’on trouve dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, où on peut y lire : « L’amour romanesque a une date : il a surgi au Moyen Âge. » À toutes les bonnes raisons de ne pas « réduire » l’amour à un sentiment, je n’ai qu’une maigre page à opposer. Mais pour la garder, je donnerais les romans d’amour des deux derniers siècles après avoir donné Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer et tous ses suppléments. Autrement dit, je ferais ce que Péguy a fait pour détruire le préjugé tenace qui voudrait que « le profond exclût le clair ou que le clair exclût le profond ». Mais il y a des sentiments qui s’élèvent à une profondeur que la clarté de l’idée n’atteint pas, tout comme il y a des passions obscures qui sont aussi plates que des idées peuvent l’être. Parler de « sentiment amoureux » serait réducteur s’il était privé de la faculté de connaître et de vouloir. Mais à supposer que l’amour puisse ne jamais être sensible au cœur, ce qui, je l’avoue, m’est inintelligible, il est très vrai qu’une fois séparée de celui-ci, la raison ne pourra jamais produire par elle-même le moindre sentiment. En sorte que sans sentiment, l’amour n’aurait jamais pu s’élever à la clarté de la raison.
Ainsi, l’amour a certes ses racines dans la nature, mais sans le chant des hommes pour lui donner le timbre inimitable de la passion, il n’aurait guère été plus qu’une démangeaison, qui les pousserait à répondre à un besoin. Il n’aurait jamais retenti dans le monde. Depuis, il n’a cessé d’évoluer au fil de sa transmission et de s’infléchir diversement d’un peuple à l’autre. Autrement dit, il n’y a pas d’amour sans discours de l’amour dont les significations ne finissent par s’amalgamer à lui en l’enrichissant de nouvelles harmoniques et, parfois, modifier sa note fondamentale jusqu’à sa pleine transformation d’une époque à l’autre. Il n’y a pas d’amour mutique. Aujourd’hui que sa langue est compromise, on ne peut répondre au point critique où nous sommes rendus sans revenir là où l’histoire a commencé, aller à rebours des siècles pour entendre l’amour parler, ce qu’on en disait et ce que les discours en ont fait, et remonter jusqu’au point de bascule, là où la langue de l’amour a commencé à se fourcher.
Écouter les corps parler
Le sentiment n’est pas la sensation ; il absorbe ce qu’il a de naturel pour lui imprimer un nouveau sens. L’amour n’est pas une émotion brute, le sens qu’on lui donne rejaillit sur ce qu’il est et la manière dont on l’éprouve. Au xixe siècle, l’amour est romantique. Il l’est sans métaphore de ce que lui-même se nourrit des romans d’amour qui parleront au cœur des femmes et des hommes de ce temps-là. L’esprit voit, il s’en contente, il contemple. Le sentiment ne vit que de nos paroles. Comment en est-on venu à l’oublier ? Lui qui parle au cœur. Il a fallu s’éloigner beaucoup du nôtre pour ne plus l’entendre.
Notre obsession maladive du visible nous détourne de la révolution qui est en train de se dérouler en ce moment, juste là, sous nos yeux et que nous ne voyons pas. Jamais la sexualité n’a connu une mutation aussi considérable que maintenant, et rarement s’est-elle séparée autant de l’amour. Et pour nous, jamais ils ne nous ont semblé au plus près de se confondre. Pour le voir, il aurait fallu les entendre. Or c’est précisément ce que nous ne voulons plus ou ne savons plus faire : à force de regarder, d’observer, de scruter, on estime, sourdement, qu’il n’est plus besoin de les écouter. Nos yeux suffisent. Pour le bien de nos démocraties, il faudrait instaurer « un art de l’écoute ». Ne peut-on pas faire plus simple proposition que celle-ci ? « L’espace public, ce sont des corps et des mots. Il serait temps d’entendre les corps parler3. »
Il se pourrait qu’il soit même urgent de les entendre. Car l’amour perd sa langue par notre surdité. Et en ce sens je ne peux que partager l’inquiétude d’Eva Illouz. Car cela revient à dire qu’il est en train de s’éteindre sous nos yeux. On dira aussi que j’exagère. Mais il y a une excellente preuve qui le confirmera : il n’y a plus que les philosophes qui en parlent. Ou mieux : il a fallu à ce moment précis qu’ils se mettent à en parler, comme cela faisait longtemps qu’on n’en avait pas aussi bien parlé. Jean-Luc Marion, d’abord. Cela veut dire que le concept est désormais le seul moyen d’en parler et de le faire connaître – de le voir et de le faire voir rien qu’avec ses yeux.
Mais le paradoxe le plus étonnant est qu’au moment où l’amour perdait sa langue, la sexualité a conquis la sienne. Non pas celle des prêtres et des médecins, la sienne qui est celle de chacun, celle des femmes à elles-mêmes et à leur corps. Mais encore faudrait-il le voir. Car depuis son irruption massive dans l’espace public, la sexualité est surtout vue au prisme de la pornographie. Il est vrai que nous en savons beaucoup plus sur ce que peut le corps. Le sexe n’a plus de secret pour nous. Du fétiche exotique au tabou ancestral, de l’exploration des plaisirs à l’emboîtement intrépide des corps, rien en lui ne nous est inconnu qu’on ne puisse faire entrer désormais dans une catégorie. Mais s’arrêter à la pornographie est si moderne qu’on l’a composé avec des mots grecs pour oublier qu’il est récent et qu’il est un certain régime de visibilité du sexe. Dans l’Antiquité, il y avait des images sexuelles sur les fresques, les vases, les lampes, des objets où l’on n’aurait pas songé les y mettre. Mais les dire pornographiques serait un anachronisme, eux n’auraient jamais pu les entendre comme des images obscènes qui n’ont aucune autre fin que l’excitation sexuelle dans le cercle privé. Le mot dit un certain régime historique de visibilité du sexe. Il fallait notre « pulsion scopique » pour l’envisager comme l’art d’un pur voir qui se règle sur ce qu’on choisit de montrer, de cacher ou d’autoriser.
Au moment où l’amour perdait sa langue, la sexualité a conquis la sienne.
Au lieu d’assister aux révolutions que nous sommes en train de faire dans la langue, la « folie du voir » nous met des œillères et nous ne remarquons pas toujours que la nouveauté ne porte pas sur la quantité d’images pornographiques ni même sur la facilité d’y accéder, mais sur un renversement du régime de notre visibilité qui peut nous conduire à des paradoxes qui surprendront les prochaines générations. Dans l’intimité des draps, l’acte sexuel conserve une opacité suspecte qui vient de la pénombre dont il s’entoure et de l’absence de témoins, mais il suffit que le couple allume une webcam dans la chambre à coucher pour partager ses ébats et voilà tout le monde rassuré, la scène n’est plus qu’un fait banal, du moins un contenu identifié, archivé, classé. Il y eut un temps où la pudeur rendait le sexe tolérable ; le nôtre semble parfois croire que la visibilité l’innocente. Ce n’est pas le consentement dont je parle, dont le progrès incontestable qu’il constitue pourrait suffire dans ce cas précis : car même dans le noir, les corps parlent. L’outrance qui est la forme que le mal a prise pour nous tenter est le désir de transparence qui ne penserait aucune relation sans la présence d’un tiers.
Mais la révolution sexuelle la plus considérable de notre temps et qu’on a manqué de voir n’est pas que les corps se montrent et s’exhibent davantage, mais que la sexualité parle. Elle fait plus que monologuer, elle dialogue et donne tort à Lacan : désormais on ne pourra plus dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel. La nouveauté n’est pas que la sexualité soit dicible – comment l’oublier après Foucault –, mais elle a sa langue qui n’est pas celle des autres qui parlaient pour normer. Il ne suffisait pas que le corps féminin fût exposé partout pour qu’il appartînt davantage aux femmes. Encore fallait-il que les femmes puissent le dire depuis elles-mêmes. Nommer le clitoris, la masturbation féminine, l’orgasme, le refus, le non-désir, l’emprise, la douleur, le plaisir. Tant qu’un corps n’a que les mots des autres pour se comprendre, il ne s’appartient pas tout à fait. Cette nouvelle langue en appelle une autre, celle de l’amour, par quoi si « sentiment amoureux » il y a un jour, soyons assurés qu’il nous reviendra renouvelé, rafraîchi et très exactement « nouveau ».
- 1. Voir Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, Paris, Seuil, 2012.
- 2. Voir E. Illouz, La Fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Paris, Seuil, 2020.
- 3. Philippe Büttgen, Que m’est-il permis d’affirmer ? Philosophie des confessions, Paris, Éditions du Cerf, 2024, p. 287.