Le nouveau sentiment amoureux
Avant-propos
De nouvelles conceptions de l’engagement, de la famille ou de la rencontre, ont profondément transformé nos manières d’aimer, en particulier chez les jeunes générations. Ces évolutions sociologiques, si elles n’ont pas disqualifié l’amour comme horizon d’attente, redéfinissent les contours du sentiment amoureux. Ce numéro interroge le devenir de l’amour, notion essentielle en philosophie, pour le monde d’aujourd’hui.
L’amour n’a jamais constitué une expérience facilement identifiable. Roland Barthes a par ailleurs écrit dans Fragments d’un discours amoureux qu’il était « intraitable ». On dit qu’il est à la fois une fusion et une séparation, qu’il peut valoir comme passion ou raison, qu’il apparaît éternel ou au contraire passager, qu’il procure du bonheur ou qu’il génère de la souffrance. On l’associe au désir et au manque, à la sexualité et au plaisir des corps. Par le passé, les Grecs disposaient d’au moins trois mots pour en parler : éros, philia, agapé. Ensuite, il a semblé revêtir des figures : l’amour de Dieu ou du prochain, l’amour courtois, l’amour romantique ou encore l’amour-passion. On l’a glorifié : « Aimer c’est devenir un monde, un monde en soi pour quelqu’un d’autre », écrivait le poète Rainer Maria Rilke.
On peut faire le diagnostic que l’amour est devenu de plus en plus complexe tant il semble valoir à travers des empêchements et des transformations massives : les violences de genre et sexuelles, les séparations et les divorces, la non-coïncidence entre famille et relation amoureuse, l’homosexualité sortie du placard, la révolution sexuelle, etc. Dans ce contexte, dans lequel les pratiques amoureuses connaissent des mutations profondes – avec un rôle notable du féminisme, des mouvements gays et lesbiens, mais aussi une reconfiguration du masculinisme et une influence de l’intégrisme religieux –, la revue Esprit a souhaité consacrer ce numéro aux réélaborations contemporaines de l’amour, tout en faisant un état des lieux de ce qui nous a façonnés historiquement dans notre relation à l’amour. Comment le penser aujourd’hui, entre la permanence de certains idéaux et l’émergence de nouvelles formes relationnelles ?
On peut considérer que la modernité a réduit le champ d’expérience de l’amour. Quand elle a voulu l’assimiler au sentiment, elle a normalisé l’amour jusqu’à tenter de faire correspondre passion des corps et couple conjugal ; à moins d’avoir domestiqué le sentiment lui-même au point de nous convaincre qu’il n’est pas d’autre sentiment que le mièvre. Il en a résulté des ruptures en série et une grande interrogation sur ce qu’est l’amour, ce qui constitue notre présent. Ne vit-on pas dorénavant des périodes de vie où l’on aime, désaime, réaime, plutôt que d’invoquer l’Amour ?
Comment penser l’amour entre la permanence de certains idéaux et l’émergence de nouvelles formes relationnelles ?
Les travaux de la sociologue Eva Illouz ont mis en lumière des mutations structurelles qui affectent les relations amoureuses : l’individualisme, la logique consumériste des applications de rencontre, la précarisation des engagements, ou encore ce qu’elle nomme les « relations négatives ». Ces analyses nous invitent à interroger non seulement les nouvelles pratiques amoureuses, mais également les conditions sociales, économiques et technologiques qui les rendent possibles. Mona Cholet, quant à elle, a proposé de « réinventer l’amour », en particulier pour les relations amoureuses hétérosexuelles, si contraintes par le patriarcat. N’est-ce pas plutôt alors dans l’homosexualité qu’il est plus facile de reconstruire l’amour, tant les normes et leur héritage pèsent moins sur les individus ?
À travers ce numéro, nous avons procédé en deux temps. D’abord, nous avons voulu explorer le lien amoureux aujourd’hui, entre aspiration romantique et pragmatisme de la relation, entre désir d’autonomie et quête d’intimité, entre multiplicité des rencontres et difficulté à s’engager et entre, aussi, féminisme et féminicide. Des philosophes, mais aussi la romancière Camille Laurens et la journaliste et réalisatrice Anne-Sophie Jahn, ont porté ces questions et creusé des figures, récits ou redéfinitions. Ensuite, nous avons tenu à penser la prise de risque qu’occasionne toujours l’amour, par-delà la simple exploration du lien ou du sentiment amoureux. Aimer, n’est-ce pas aussi connaître ? Parvenir à regarder l’autre et voir mieux le monde depuis son point de vue comme nous le dit Jean-Luc Marion ? Mais n’y a-t-il pas aussi des drames de l’amour ? L’amour ne tient-il pas, finalement, à une décision, qui n’est pas seulement la manifestation d’un désir ou d’une préférence sexuelle ?