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Dans le même numéro

Julien Gracq et le souci du latin

janvier 2011

#Divers

Méfiant des héritages littéraires, admirateur des surréalistes, insensible aux ruines de Rome, Julien Gracq ne peut guère passer pour un nostalgique des langues anciennes. La langue latine est pourtant présente à travers son œuvre, toujours liée à sa réflexion sur la langue française, aux potentialités de son expression, à sa rigueur et à sa créativité. En quoi cet attachement dépasse-t-il la singularité du lecteur et du styliste Gracq ?

Il peut paraître intempestif de proposer, à l’occasion du centenaire de la naissance de Julien Gracq, une réflexion qui prétend associer le nom de cet écrivain, si peu engagé dans la défense d’une antiquité canonique, si méfiant envers les pesanteurs héritées paresseusement du passé, indéfectiblement fidèle à André Breton, élève d’un lycée Chaptal qui faisait sonner haut et fort les « Humanités modernes », et… le latin, cette « vieille langue », que beaucoup s’emploient à dire, enfin, « morte », d’une mort qui, cette fois-ci – car le latin nous a fait, si j’ose dire, bien des fois ce « coup »… –, ne saurait renaître de ses cendres… Force est pourtant de constater que la question du latin, Michel Deguy dirait « l’affaire importante du latin1 », aura été chez Gracq un souci grandissant, comme en témoignent, d’une part les visiteurs qui ont eu l’occasion de l’entendre ultimement s’exprimer à ce sujet, et plus encore, d’une manière tout à la fois éclairante et complexe, plus intime aussi, ses propres textes.

Et loin d’être un « prurit » d’écrivain revenu sur le tard à une appréciation dictée par la nostalgie d’un paysage culturel qu’il voyait se déliter sous ses yeux, ce souci pour la langue latine, mesuré à l’aune d’autres paramètres, peut être l’occasion de revisiter dans une « neuve atmosphère » les liens particuliers, privilégiés, que le latin a toujours entretenus avec la chose littéraire ; s’agissant de l’auteur du Rivage des Syrtes, avec sa propre langue littéraire, voire celle de ce « moderne du Nord », André Breton, dont l’anti-académisme subversif se mariait si bien – la chose n’a pas échappé à Julien Gracq… – avec la passion des subjonctifs « latins »…

Enfin, l’inquiétude de Julien Gracq devant la disparition silencieusement programmée du latin, genèse et flux vivant de nos enseignements littéraires, garant de l’aura mémoriel des mots, qu’il partageait, d’ailleurs, avec d’autres « Antimodernes de charme2 », a aussi ceci de spécifique : elle témoigne, en particulier dans son dernier Inédit au journal Le Monde, d’un étonnement poli et amusé, pour autant curieusement prophétique, si l’on pense au débat récent sur les langues de culture et les langues véhiculaires3, devant ce à quoi l’on est en train d’assister, sans que les responsables du paysage éducatif s’en émeuvent outre mesure : la mise à mal de la langue française, de ce « donné littéraire français », que célébrait sans complexe Francis Ponge4, soucieux lui aussi de sauvegarder, à l’instar de Saint-John Perse, « l’aînesse latine dans la mêlée des eaux nouvelles5 »…

Une langue, qui semble être à la plupart des autres ce que la pierre de taille est au torchis ou au pisé6

Loin d’avoir le regret de ne pas finir ses jours à Rome, comme « Le grand paon », Julien Gracq, on le sait, a entretenu avec cette ville, qu’il n’a visitée que très tard, des rapports peu cordiaux ; une méfiance et une distance qui s’enracinent justement dans sa détestation du pontifiant, du prêt-à-porter culturel ; à Rome, il se sent menacé d’« étouffer dans l’émerveillement », et « la poussière » des souvenirs classiques7… Mais on comprend que ce malaise – qui se nourrit aussi d’un constat de bon sens : comment une ville contemporaine pourrait-elle être à la hauteur de l’aura fabuleuse qui est associée à son nom ? – illustre chez lui un symptôme plus général : une fascination mêlée de répulsion devant ce qu’il appelle le « muséal ».

Or, c’est ici que les choses se compliquent, nous empêchant de prendre pour argent comptant ce qui serait chez Gracq une absence d’intérêt pour la culture latine au profit de son attachement exclusif à un romantisme celtique, qu’il ne s’agit évidemment pas de minorer. Il y a un éternel potache chez Gracq, adepte de cette « franc-maçonnerie collégiale de l’enfance », dont témoigne, entre autres, le récit jubilatoire du « chahut » de l’internat de Nantes8. Un émule aussi de l’enfant de Vallès, aussi malicieusement alerté que lui devant les admirations obligées (« À genoux devant le divin Racine ! ») ; ce salubre irrespect, qu’il manifeste devant toutes les formes institutionnelles, lui fait rejeter ce « ghetto sacralisé par le glacial enregistrement muséal » qu’est devenue Rome9 ; pour autant, comme Francis Ponge, il est fasciné par cette langue latine, son côté « pavé », « pierre de taille » ; sans doute évoque-t-il, avec la désinvolture d’un écrivain libre qui n’a jamais été un tant soit peu impressionné par les dictats de l’École, « la fréquentation d’une latinité figée10 » dont ce deux fois lauréat du concours général de latin devait bien connaître « les poteaux indicateurs ». Il brocarde avec humour et raison ce « fourre-tout de la littérature latine » fait de programmes indigestes où se mêlaient, cohabitaient l’insignifiant et le meilleur ; il garde enfin la conscience polémique que les gardiens du temple, férus d’un humanisme étriqué, sont, comme déjà le stigmatisait Baudelaire, grand poète « latin », complices de « la vieillerie littéraire » et de l’étroitesse du goût français à la Nizard. Pour autant, il a une conscience tout aussi aiguë du caractère définitivement monumental et vertical de la langue française et de sa littérature, fruit de ce « sédiment déposé par des âges lointains11 ».

On comprend, certes, comment la découverte du surréalisme, ou plutôt d’André Breton – le surréalisme ne l’a jamais que médiocrement intéressé – a pu être ce souffle, ce « vent du large », appelé à dépoussiérer « la voie royale » de la littérature où se complaisaient moins les classiques que les néoclassiques, cette redoutable engeance d’épigones, qui règne en maître sur la fabrication des manuels scolaires… Et pour finir, le contresens serait fâcheux de ne pas voir que dans son essai Autour des Sept Collines, la déception vient justement de ce qu’il constate l’absence du génie du lieu, soit de la latinité. Curieusement, et il est étrange que face à un pareil aveu l’on puisse encore évoquer comme chose allant de soi le désintérêt de Gracq pour la latinité, le malaise qu’il dit ressentir devant cette ville muséale vient de ces « reliques monumentales peu à peu coupées de tout langage par la dé-latinisation généralisée de la culture12 ». Outre une ouverture sur la mer – il reconnaît aussi bien volontiers ce préjugé, autre grande différence avec Chateaubriand, que « les fatalités géographiques » sont à ses yeux davantage riches en « irradiation imaginative » que les pesanteurs de l’histoire –, il manque désormais à la Rome contemporaine, confinée dans le modernisme des tour operators, le « nomadisme » de la langue latine.

« L’Europe latine avec passé13 », syntagme figé qui en dit long sur son refus des formes canoniques, ne suscite pas chez lui le réflexe nécromant des écrivains du xixe siècle : aucune trace d’une Arria Marcella dont la résurrection ferait entendre la « langue morte dans une bouche de vivant14 » ; en revanche et mutatis mutandis, puisqu’il évoque « l’hostilité sans faille15 » de Du Bellay envers la ville éternelle, il y a aussi chez lui le sentiment profond, rien moins qu’académique, que le lien avec la langue latine est de ces liens indéfectibles où se joue, d’une certaine manière, une forme de rapport essentiel avec la langue littéraire, que le latin reste l’espace désirable du littéraire, comme l’atteste cet aveu de Du Bellay, dans le moment même où il écrit sa Deffense et Illustration de la Langue Française : « Illa quidem bella est, sed magis ista placet : celle-là – l’idiome maternel – est assurément belle, mais celle-ci – la langue latine – me plaît davantage », où l’on voit que la dimension amoureuse de l’écriture penche vers le latin…

« Cette langue qui, en nous parvenant à travers le tamis des chefs-d’œuvre, semble n’avoir été parlée que par des écrivains16… »

On l’aura compris, le souci de Julien Gracq pour le latin ne repose absolument pas sur la défense d’une discipline. Impossible de le confondre avec le geste du repli frileux, obsidional, de celui qui aurait une fois pour toutes choisi le parti des « Humanités classiques ». D’ailleurs, le choix de la géographie s’est fait chez lui à proportion de son refus des « Spécialités » ; rien ne lui aura été plus étranger que ce « patriotisme disciplinaire » qui sévit aujourd’hui dans le paysage éducatif. La géographie, quand il en embrasse le cursus, est encore, se plaît-il à rappeler, une discipline de généralistes, une discipline jeune, sans ancêtres, encore ; et dans Carnets du grand chemin, il se félicite d’avoir choisi, alors que ses condisciples s’engageaient dans « l’ornière sans imprévus et sans horizons de l’épigraphie latine ou de l’archéologie grecque », la géographie, « cette discipline presque neuve qui ne comptait encore que des généralistes17 ».

Son parti pris de la langue latine ne s’inscrit manifestement pas, à la différence de celui de Francis Ponge, dans le souvenir pédagogique même si, évidemment, le savoir lui en a été largement dispensé par l’école ; l’atteste la fréquence de vocables latins en italiques, cette langue seconde toujours riche chez lui d’échos secrets ; il cohabite même avec une certaine méfiance envers ce qu’il appelle « le maniérisme de la prose française », dont serait responsable, s’agissant de Mallarmé par exemple, « le lit de Procuste de la syntaxe latine ». C’est ainsi que la prose de Mallarmé l’impatiente : « Constamment, souterrainement aimantée par l’ablatif absolu, l’apposition, la proposition infinitive, le substantif verbal. » Ici, la syntaxe latine « menace d’embolie18 », métaphore intéressante pour désigner cette peur de l’engluement, de l’enlisement qui pointe aussi, selon lui, dans la prose de Flaubert. Le « terrifiant gaufrier19 » de la tragédie classique en cinq actes, variante métaphorique du « lit de Procuste », dit aussi combien le hérisse, à la manière de la dissertation française en trois points, qui n’en finit pas de mourir, tout ce qui, de près ou de loin rappelle « le magasin orthopédique de la littérature », dans lequel trônent en bonne place les oripeaux d’une latinité figée dans le culte du pseudo-antique.

Alors, le latin de Julien Gracq, in nuce, comme il dirait, de quoi est-il, finalement, le nom ? Et pourquoi, avec le temps, refait-il obstinément, curieusement20 – pour les étourdis… – surface ?

Il s’agit d’abord d’une fidélité informée, on pourrait dire d’une piété, à l’histoire de la langue française, dont le latin a toujours été le fil rouge ; un latin que le français aura toujours sous, dans la peau, intus et in cute21. Le latin est, de fait, la langue souche du français, il n’est pas une langue ancienne, au sens où l’est le grec ; il est la langue ancienne du français, et langue ancienne pour toujours : le temps n’éloigne pas une langue de son origine. Cette filiation de la langue française a de surcroît cette particularité d’être singulière. Ce n’est pas un long fleuve tranquille.

On a, avec le français, le paradoxe d’une langue qui s’est édifiée tout à la fois contre le latin – on sait que, de toutes les langues romanes, c’est le français qui s’est le plus vite émancipé de sa langue mère –, et en même temps tout contre lui, amoureusement contre ; il a toujours eu le souci, la fierté, de rendre sa propre élévation inséparable de processus répétés de relatinisation, aidé en cela par l’anglais, à un moment essentiel pour le devenir de la langue vernaculaire, l’époque carolingienne. Ce qui fait que cette langue de fortune, qui eût pu rester à l’état d’un latin vulgaire créolisé22, a su acquérir le statut d’un latin moderne, en empruntant à un latin déjà oralement mort, et admirablement figé dans son état littéraire, ce « latin endormi en beauté », dont « le grammaticus assure la veille mortuaire23 ». Du fait de cette rivalité constante et fructueuse avec ce latin littéraire, le français a été très vite une langue écrite, « morte » ; paradoxe très fécond, au plan littéraire, d’une langue qui a toujours été peu naturelle, artificielle, fabriquée, trafiquée, comme d’emblée « muséale ».

Cette réalité, qui s’inscrit dans l’histoire de la langue, Julien Gracq en a eu, sinon la conscience linguistique, du moins l’intuition littéraire, aidé évidemment pas sa parfaite connaissance de la langue et de la littérature latines. Francis Ponge, avec un parti pris militant, radicalise certes cette option, mais quand on pense à la langue de Julien Gracq, à ce qu’elle a, de fait, de glacé et de munificent24, ne serait-on pas en droit de dire de lui, si intimement persuadé d’ailleurs d’écrire « à contre-courant », ce que, mutatis mutandis, Francis Ponge écrit de Malherbe : « Lorsque la langue française sera devenue une langue morte, c’est seulement alors, je crois, qu’il prendra véritablement stature25 ? » Dans son court récit, le Déjeuner du bord de Loire, Philippe le Guillou, à propos d’une dédicace de Julien Gracq sur une édition du Roi pêcheur ainsi rédigée : « En souvenir cordial d’un déjeûner aux bords de Loire », commente : « C’est l’orthographe archaïsante de “déjeûner” qui m’arrête et me réjouit parce qu’il doit être le dernier à orthographier ce mot de cette manière » ; c’est-à-dire, complétons-nous, d’une manière qui affiche « son allégeance au latin » ; un exemple, parmi tant d’autres, et ceux-là encore bien vivaces dans la langue moderne, d’une « orthographe française qui inscrit la filiation latine jusque dans l’accent circonflexe, l’accent du souvenir26 ». On aimerait ajouter le poids du souvenir, celui dont Gracq gratifie avec tellement de justesse la poésie de Baudelaire ; car c’est le poids de la langue latine qui fait de la poésie de Baudelaire « la voix la plus mûre, la plus âgée de la poésie française27 ». Et qui nierait que la phrase de Gracq n’est pas elle aussi, à sa manière, redevable à cette « rumination », un mot qui revient souvent sous sa plume, quand il évoque le travail de maturation qui précède l’éclosion de l’œuvre, et le travail de la phrase, seul à même de donner consistance aux fata morgana28 ?

Sans doute, a-t-on souligné (Pierre Bergounioux, Pierre Michon), combien la phrase de Gracq était « gorgée de syntaxe latine, construite, articulée, souvent longue », bref, à l’instar de celle de Chateaubriand, dans la coulée du temps ; mais c’est Julien Gracq lui-même qui revendique clairement, et sans complexe, cette filiation intempestive dans En lisant en écrivant : « J’ai toujours eu tendance, quand j’écris, à user de l’élasticité de la construction de la phase latine29. » Une manière de rendre hommage à une syntaxe dont il a bien mesuré (premier prix de thème latin au concours général…) « la singulière aptitude à l’abondance aussi bien qu’à la concision, à la souplesse comme à la tension architecturale30 ». Une souplesse qui n’a évidemment rien à voir avec les molles afféteries d’un classicisme anémié ; car le propre de la syntaxe latine est aussi de se prêter exactement, positivement, à la capture du sens : « On ne baratine pas en latin » ; et justement, rappelle Pierre Michon, « Gracq est un positiviste. Quand il a toute la palette des mots pour qualifier le monde, il s’y jette31 » ; et pour le dire à la façon de Ponge : « L’amour de la langue latine est absolument concomitant à cela32… »

Plus étonnant encore, et il s’agit cette fois de l’homme du Nord, dont on pourrait penser qu’illustrant hyperboliquement cette génération en forme de fracture, sur laquelle n’aurait pas pesé le verrou du latin, il serait vierge de toute compromission avec ce « donné littéraire français » : quand Julien Gracq analyse la phrase d’André Breton, c’est très souvent pour souligner le jeu pervers et suggestif qu’elle opère avec la syntaxe de la prose classique, qu’en la retournant comme un gant il aurait portée à « plus de conscience » ; il est finalement émouvant de voir comment le vibrant éloge qu’à la fin de son essai il consacre à la phrase d’André Breton est ipso facto la ressaisie lyrique, éloquente, non moins admirative, de « la souplesse, la subtilité, la rigueur syntaxique inégalée de la langue française33 ». Et l’on sait combien Breton, ennemi, lui aussi, de tout débraillé vestimentaire et stylistique, mettait de coquetterie à manier la syntaxe du subjonctif : tel passage en note de Nadja en est comme l’illustration intempestive34 !

Le trip virgilien dans la selva oscura

La littérature moderne de Montaigne à Valéry est dans une large mesure une littérature latine ; le latin, au moins jusqu’au surréalisme, a surtout été une affaire de poètes ; qu’on pense à la latinité profonde, lors même que conflictuelle, des trois grands poètes modernes du xixe siècle, ceux-là mêmes qui ont le plus contribué à porter la langue « en avant » : Hugo, Baudelaire, Rimbaud, leur latinité n’est pas une découverte de khâgneux précieux ou désuets…

C’est justement à propos de poésie, à propos de langue poétique, que les dernières réflexions de Julien Gracq sur le latin rencontrent l’expérience de poètes contemporains, qu’il n’a pourtant pas reconnus comme ses pairs, puisqu’il n’en dit mot, Yves Bonnefoy et Michel Deguy. Il y a d’abord, chez les uns et les autres, ce latin de l’enfance, qui refait surface, celui dont parle magnifiquement Bonnefoy dans l’Arrière-pays quand il évoque sa découverte du latin et de la poésie de Virgile. Ce latin mystérieux, « langue plus avertie, algèbre de la parole en exil35 », ressemble fort à celui qu’évoque Gracq, nostalgique de « la liturgie traditionnelle qui s’éloigne » ; une langue latine parvenue à son degré extrême de vieillesse et de décadence qui trouve des accents neufs pour célébrer la bonne nouvelle d’une « enfance neuve de l’humanité ». Dans ces pages étonnantes de Carnets du grand chemin36, Gracq commente, à propos du Franciscae Meae Laudes de Baudelaire, cette rencontre pathétique, dans le raccourci saisissant du berceau et de la tombe, entre un ancien, un lointain comme rajeuni par « le recul décisif du temps », et une modernité en quête et en péril de sens. Il y a là, très vif, ce sentiment, essentiel à qui ne veut pas vivre la modernité comme une atrophie de la mémoire, d’une aura quasi sacramentelle, attachée à ce que Michel Deguy appelle les « reliques », et qui lui fait dire que le latin est « l’Eurydice de notre langue, sur laquelle il faut se retourner en ce début du xxie siècle37 ».

Comme ces poètes contemporains, en poète, Julien Gracq est particulièrement sensible à cette vieille langue romaine, que l’on ne saurait impunément chasser du temps, pour reprendre une expression de Chateaubriand ; une « vieillesse » – laquelle, on l’aura compris, n’a rien à voir avec la « vieillerie littéraire » – dont il sent à quel point elle est le garant de la langue : s’il y a un écrivain qui n’est pas tombé dans le piège de la séduction du « jeunisme », c’est bien Julien Gracq : voir la sécheresse un peu hautaine avec laquelle cet admirateur de Rimbaud dit avoir congédié le lieu commun qui assimile la poésie et la jeunesse38.

Mais les textes de Julien Gracq qui touchent au plus près à la Matière du Latin – comme on dit la Matière de Bretagne… –, à son mystère, son odeur de terre, son épaisseur nocturne, sa résonante syntaxe touffue de laurier vert, dirait Bonnefoy, sont ceux où s’expose sa « mythologie routière » ; et d’abord celui où, l’assimilant à un « trip virgilien » (heureuse conjonction dans la langue de l’antique et du moderne !), il fait le magnifique récit de cette fuite en avant, avec ses hommes en mai 1940, quand ils quittent Saint-Nicolas d’Anvers, pour s’enfoncer dans une campagne déserte, qui prend progressivement les couleurs irréelles d’un songe arrimé à la nuit, au silence, à la mer ; la très belle clausule du récit est comme une mise en musique d’un des passages les plus somptueux de l’Énéide : « Ce déraillement onirique […], cette marche foudroyée à travers des champs d’asphodèle dont l’Histoire n’était plus que le songe insignifiant sont restés dans mon esprit comme un trip virgilien dont je demeurai longtemps drogué : perque domos ditis vacuas et inania regna39. »

C’est encore dans Carnets du grand chemin, à l’occasion du récit d’une promenade dans les avenues de la forêt Tronçais, qu’est évoquée cette même atmosphère qui, au cours de la marche, fait se substituer aux « heures du jour », un « état final et détaché du temps » : autre variante de trip virgilien assortie de la citation des vers célèbres, cette fois-ci plus ample, vers dans lesquels, souligne Gracq, se déploient les deux images de la nuit et de la mort, « dans le droit fil de l’imagination matérielle, au sens bachelardien40 » ; on pense, bien sûr, à la belle rêverie d’Yves Bonnefoy, quand, à l’occasion d’un parallèle entre la Grèce et l’Italie, il gratifie cette merveilleuse langue latine, qui le fascinait tant, de ce « contenu d’images irréductibles, de désirs, de passions étranges, d’extases aussi, que la chair et le sang ne cessent de faire naître » ; ce « déjà Romantisme éternel41 » de la poésie virgilienne n’est-il pas aussi une des clefs qui ouvre la selva oscura de bien des pages des romans de Julien Gracq ?

Outre leur langue maternelle, les collégiens apprenaient jadis une seule langue, le latin : moins une langue morte que le stimulus artistique incomparable d’une langue entièrement filtrée par une littérature. Ils apprennent aujourd’hui l’anglais, et ils l’apprennent comme un espéranto qui a réussi, c’est-à-dire comme le chemin le plus court et le plus commode de la communication triviale : comme un ouvre-boîtes, un passe-partout universel. Grand écart qui ne peut pas être sans conséquence : il fait penser à la porte inventée autrefois par Duchamp, qui n’ouvrait une pièce qu’en fermant l’autre.

Ce fragment de l’« Inédit » de Julien Gracq, le dernier accordé au journal Le Monde, du 5 février 2000, on s’étonne d’abord qu’il n’ait pas fait l’objet de plus de commentaires, qu’il soit comme passé inaperçu, alors qu’il propose, dans une synthèse remarquablement concise, enrichie d’une métaphore lumineusement éclairante, le bilan d’un désastre annoncé : l’impact de la disparition programmée du latin sur le paysage éducatif, littéraire et culturel de la France. Mais le silence pudique ou honteux qui l’a accueilli est peut-être à la mesure de l’impuissance coupable des uns et des autres…

La définition de la langue latine proposée ultimement ici par Gracq ressaisit d’abord l’importance que revêt à ses yeux cette alchimie du « tamis », du « filtre » qui travaille sourdement, souterrainement l’œuvre, responsable de ses « connexions internes » ; ce sortilège de la langue latine, d’où lui vient sa force de frappe, son numen littéraire, c’est bien qu’elle a été décisivement d’emblée comme débarrassée de toutes les scories de la communication triviale ; c’est ce rang de langue écrite gagné précocement, qui lui a assuré, légitimement, son statut de langue de culture ; mieux, si l’on suit le raisonnement de Julien Gracq, selon lequel « il n’a jamais existé de parlé en littérature42 », cette langue latine, devenue très vite, du fait des avatars de l’histoire, une langue écrite, s’érige comme la métaphore même de la littérature. Julien Gracq, dans la perspective non du linguiste mais de l’écrivain, a bien perçu ce danger de l’apprentissage de l’anglais à marche forcée comme langue véhiculaire, où ne peut se jouer, pour le français, qu’une compétition absurde et perdue d’avance, à moins de se résigner à n’être enseigné que comme une énième langue vivante !

Déjà il disait plaindre « le Nabokov critique », que l’usage de l’espéranto moderne, un anglais « usé, poncé, poli, émoussé, et pour ainsi dire désodorisé… » avait privé du « bonheur de la langue encore en sève » ; suivait une page insolite et très intéressante sur la place du français et de la littérature française « dans cette perspective d’enracinement et de déracinement linguistique », qui mériterait, particulièrement aujourd’hui, d’être étudiée de près43. C’est un Gracq ethnologue de la langue qui conclut à l’existence d’une langue chez tous les grands écrivains du xixe siècle, de Hugo à Huysmans, finalement « plus proche dans son génie de celle du xvie siècle, que de celle du xviiie » comme dévitalisée, elle, par son usage de « volapük snob de l’époque des Lumières ». Enfin, le pessimisme de la métaphore, particulièrement heuristique, comparant le « grand écart » d’hier à aujourd’hui à l’invention de la porte de Duchamp, dit aussi plus gravement, sous sa formulation ludique, au mieux la profonde étourderie, au pire le cynisme de cette politique éducative qui, au lieu de refonder, repenser sur de nouvelles bases la colonne vertébrale – « le tronc » disait Francis Ponge… – d’un enseignement littéraire, s’emploie à l’anémier, à lui ôter sa légitimité scientifique (le latin est la langue ancienne du français), et sa légitimité littéraire (le latin est à la base de ces « négociations ininterrompues, souvent quasi inconscientes44 » qui n’ont cessé d’irriguer les littératures françaises et européennes, et la culture tout court, d’ailleurs). Telle remarque de Julien Gracq, dans Carnets du grand chemin, sur le profil que revêt le savoir aujourd’hui témoigne de sa lucidité quant à ce qui manque cruellement, à ces « demi-cultivés (ou demi-barbares) de l’ère de l’audiovisuel […] L’esprit de leur possesseur fait penser à un carthographe du relief qui, disposant d’un assez grand nombre de points cotés, n’aurait aucune notion de la manière de les joindre par des courbes de niveau45 ». Autre belle métaphore, de géographe, qui s’inquiète de cette fuite d’un sens qui n’a plus ses repères dans les bornes du temps. Comment ne pas penser, devant l’inquiétude entropique dont témoignent ces lignes, à la réflexion de Chateaubriand, dans la Conclusion de ses Mémoires, quand, songeant au devenir de la langue, il évoque le surgissement d’un idiome universel, « dialecte de transaction servant à l’usage journalier46 » ?

Il n’est pas jusqu’à leurs métaphores respectives qui ne disent semblablement la crise grave que les chevau-légers de la modernité font courir à la transmission de l’héritage : « La civilisation actuelle décomposée se perd en elle-même ; le vase qui la contient n’a pas versé la liqueur dans un autre vase ; c’est le vase qui s’est brisé » ; cette métaphore du vase qui s’est brisé, sans que l’on n’ait pris la précaution d’en recueillir la liqueur, anticipe sur cette porte improbable qui ouvre certes, mais seulement dans la mesure où elle fait table rase de la pièce d’à côté, du passé. Dans les deux cas se lit cette même obsession d’une amnésie quant à la conscience de la langue dont l’oubli, comme le rappelait peu de temps avant sa mort le poète Jean Tardieu, constitue un des graves dangers qui menacent notre modernité. Peut-être aussi faut-il remarquer que cette belle réflexion sur les conséquences d’un effacement du latin prend rang dans un inédit qui dresse un bilan d’une justesse infinie non seulement sur la spécificité de la littérature, cette autorité du texte littéraire qu’il doit à son inscription dans « la langue saisie dans son droit fil », mais aussi sur le malentendu historique – rien moins qu’intempestif… – qui grève lourdement les rapports entre colonisateurs et colonisés : le poids chez ces derniers de l’ancienne sujétion qui les empêche encore d’être « libres » dans leur tête : car « libre et libéré ne sont pas synonymes47 ». Tant il est vrai qu’en histoire comme en littérature le sémantisme chemine avec la mémoire.

Il ne s’est pas agi dans ces lignes de faire Julien Gracq, post mortem, ami avec le latin… On sait trop avec quelle mordante ironie il a mis en garde contre une telle imprudence48 ! Seulement de se pencher sur des textes précis. Le souci du latin ne témoigne pas chez Julien Gracq, non plus que chez ces vrais modernes (c’est-à-dire, non pas tant ces « derniers classiques » que ces classiques de toujours), Roland Barthes, Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Francis Ponge, George Steiner, Jean Tardieu, de la volonté d’en revenir à ce « Tournoi du latin » qu’évoquait naguère Gustave Thibaudet, en des pages qu’il serait d’ailleurs peut-être salubre de relire. C’est un souci tout à la fois positiviste, chez un écrivain qui, à l’instar de Jules Verne, voue un immense respect au savoir – et le latin est d’abord cette formidable réserve de sens et de savoir –, et littéraire, chez un écrivain conscient du « tissu conjonctif » de la littérature, en l’occurrence de ce continuum linguistique et poétique qui, qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non, scelle l’identité latine de la langue française.

  • *.

    Professeur de chaire supérieure au lycée Henri IV, présidente de l’Association le latin dans les littératures européennes (Alle).

  • 1.

    Michel Deguy, l’Expérience pensive du poème, dans Pensées pour le nouveau siècle, Paris, Fayard, 2008, p. 230.

  • 2.

    Antoine Compagnon, les Antimodernes, Paris, Gallimard, 2005.

  • 3.

    Pierre Judet de La Combe, Heinz Wismann, l’Avenir des langues, Paris, Cerf, 2004.

  • 4.

    Francis Ponge, Pour un Malherbe, Paris, Gallimard, 1965, p. 78.

  • 5.

    Saint-John Perse, Pour Dante, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1972, p. 459.

  • 6.

    Julien Gracq, Lettrines 2, Paris, José Corti, 1983, p. 94.

  • 7.

    Id., Autour des Sept Collines, Paris, José Corti, 1988, p. 25.

  • 8.

    Id., Lautréamont toujours, dans Préférences, Paris, José Corti, 1961, p. 125.

  • 9.

    J. Gracq, Autour des Sept Collines, op. cit., p. 117.

  • 10.

    Id., Préférences, op. cit., p. 107.

  • 11.

    Id., Entretien avec Bernhild Boie, dans Entretiens, Paris, José Corti, 2002, p. 182.

  • 12.

    Id., Autour des Sept Collines, op. cit., p. 129.

  • 13.

    Ibid., p. 118.

  • 14.

    Arria Marcella est une nouvelle fantastique de Théophile Gautier (1852) dans laquelle le jeune héros, Octavien, à l’occasion d’un voyage en Italie, fait l’expérience mi-fantastique, mi-onirique, d’une Pompéi « ressuscitée » ; déambulant dans la ville, il entre ainsi en contact avec des habitants qui parlent latin : « Langue morte dans une bouche de vivant. »

  • 15.

    J. Gracq, Autour des Sept Collines, op. cit., p. 134.

  • 16.

    Cité par Albert Algoud : « Quelques heures avec Monsieur Gracq », dans Le Point, 19 janvier 2007. Citation complète : « Sur le seuil de sa maison, et tandis que la pluie menace, il évoque curieusement sa nostalgie du latin, cette langue qui, en nous parvenant à travers le tamis des chefs-d’œuvre, semble n’avoir été parlée que par des écrivains. »

  • 17.

    J. Gracq, Carnets du grand chemin, Paris, José Corti, 1992, p. 149.

  • 18.

    J. Gracq, Lettrines 2, pour les citations précédentes aussi, p. 110-111.

  • 19.

    Id., En lisant en écrivant, Paris, José Corti, 1980, p. 275.

  • 20.

    Voir note 16.

  • 21.

    Je me permets de revenir ici sur des remarques que j’ai développées dans l’intervention « Quand le mort saisit le vif », à l’occasion de la journée « Humanités », organisée par l’Association des professeurs de lettres, le samedi 27 mars 2010 (actes à paraître).

  • 22.

    Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, Paris, Minuit, 2007, p. 212.

  • 23.

    Wilfried Stroh, Le latin est mort, vive le latin ! Petite histoire d’une grande langue, traduit de l’allemand et du latin par Sylvain Bluntz, Paris, Les Belles Lettres, 2008, p. 110.

  • 24.

    Hubert Juin, « Julien Gracq et le fil des images », dans L’Herne. J. Gracq, no 20, Paris, Éd. de L’Herne, 1997, p. 335.

  • 25.

    F. Ponge, Pour un Malherbe, op. cit., p. 210.

  • 26.

    B. Cerquiglini, Une langue orpheline, op. cit., p. 205.

  • 27.

    J. Gracq, En lisant en écrivant, op. cit., p. 181.

  • 28.

    Id., Entretien avec Bernhild Boie, op. cit., p. 302.

  • 29.

    J. Gracq, En lisant en écrivant, op. cit., p. 254.

  • 30.

    W. Stroh, Le latin est mort, vive le latin !…, op. cit., p. 282.

  • 31.

    Place publique Nantes/Saint-Nazaire, La Revue urbaine, Conversation autour de Julien Gracq, le jeudi 10 janvier 2007.

  • 32.

    F. Ponge, Pour un Malherbe, op. cit., p. 187.

  • 33.

    J. Gracq, André Breton, Paris, José Corti, 1948, p. 194.

  • 34.

    André Breton, Nadja, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1988, p. 748 « Un soir que je conduisais une automobile sur la route de Versailles à Paris, une femme à mon côté qui était Nadja, mais qui eût pu, n’est-ce-pas, être toute autre […] voulait que nous n’existassions plus, sans doute à tout jamais, que l’un pour l’autre, qu’ainsi à toute allure nous nous portassions à la rencontre des beaux arbres » (c’est nous qui soulignons).

  • 35.

    Yves Bonnefoy, l’Arrière-pays [1972], Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2003.

  • 36.

    J. Gracq, Carnets du grand chemin, op. cit., p. 297-298.

  • 37.

    M. Deguy, l’Expérience pensive du poème, op. cit., p. 230.

  • 38.

    J. Gracq, En lisant en écrivant, op. cit., p. 212.

  • 39.

    Id., Carnets du grand chemin, op. cit., p. 143. Traduction en bas de page : « À travers les demeures vides et le royaume désert de Pluton » (comme Montaigne – mais il donne quand même la traduction… –, Julien Gracq se soucie peu de préciser la référence).

  • 40.

    Ibid., p. 56 : « Ibant obscuri sola sub nocte per umbram / Perque domos ditis vacuas et inania regna / Quale, per incertum lunam, sub luce maligna / Est iter in silvis… » [Traduction en bas de page : Ils allaient sombres, sous la nuit solitaire, à travers l’ombre / Et les demeures vides et le royaume inconsistant de Pluton, / Tel le chemin qu’on suit dans les bois, par une lune incertaine, / Sous une lumière blafarde…]

  • 41.

    Yves Bonnefoy, l’Italie et la Grèce (1987), dans Entretiens sur la poésie, Paris, Mercure de France, 1990, p. 348-349.

  • 42.

    J. Gracq, « En littérature, je n’ai plus de confrères », « Inédit » au journal Le Monde, du 5 février 2000.

  • 43.

    Id., Carnets du grand chemin, op. cit., p. 235-236.

  • 44.

    George Steiner, Passions impunies, Paris, Gallimard, coll. « Nrf Essais », 1996, p. 139.

  • 45.

    J. Gracq, Carnets du grand chemin, op. cit., p. 282.

  • 46.

    Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1951, p. 924.

  • 47.

    J. Gracq, « En littérature, je n’ai plus de confrères », art. cité.

  • 48.

    Id., Un centenaire intimidant, dans Préférences, op. cit., p. 172 : « C’est ce qui enhardit les célébrateurs de centenaires : n’importe qui peut faire ami avec les morts. »

Cécilia Suzzoni

Professeure honoraire de chaire supérieure au Lycée Henri IV, Cécilia Suzzoni est la fondatrice et présidente d'honneur de l'Association le latin dans les littératures européennes (ALLE). Elle a notamment dirigé, avec Hubert Aupettit, l'ouvrage Sans le latin (Fayard, 2012)

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