La Grèce de François Hartog
Repère
La Grèce de François Hartog
Partir pour la Grèce réunit, sous la forme de six chapitres, des textes déjà publiés par l’auteur (préfaces, articles, contributions à des ouvrages collectifs). Ils sont précédés d’une longue préface inédite, « La Grèce vient de loin », suivie d’un « Envoi », l’ensemble constituant une éclairante mise en perspective des questionnements abordés dans chacun des chapitres.
Partir pour la Grèce, le titre est évidemment une métaphore : François Hartog s’inquiéterait plutôt, dans sa belle et lumineuse préface, du devenir inquiétant de la présence d’une Grèce de carte postale, et pour cartes postales. Partir pour la Grèce, ce sera recomposer les étapes de la « fabrique de l’objet Grèce », un voyage dans « un ailleurs spatial et temporel ». D’entrée de jeu, il s’agit de bousculer l’image d’une Grèce « hors du temps », offerte sans distance à l’immédiate consommation des contemporains, de lui substituer une « Grèce vue d’ailleurs », « ouverte à et sur la comparaison ». On ne s’étonnera pas, dès lors, de la forte présence des hautes figures de Pierre Vidal-Naquet et de Jean-Pierre Vernant, avec celles de Marcel Détienne et de Nicole Loraux, représentants de cette « Grèce à la française » (chapitres v et vi), ni « modernisée » ni « actualisée » mais relevant, une Grèce inaugurée par le geste de Fustel de Coulanges, arrachant pour la première fois « la cité antique » aux stériles et nuisibles tentations de l’imitation. Ces chapitres sont l’occasion d’une passionnante enquête sur la « nouvelle histoire politique » inspirée par un questionnement des avatars de la démocratie grecque. C’est donc dans le sillage de ceux qui « ont mis l’accent sur le partage d’un espace commun et sur la valeur de la parole publique » – Hannah Arendt et Castoriadis sont naturellement du voyage – que François Hartog nous invite, non sans une secrète nostalgie, à revisiter la Grèce. On y découvre qu’elle est un objet multiple, réfractaire à toute appropriation frileuse, et donc, c’est la bonne nouvelle de l’« Épilogue » qui clôt l’ouvrage, toujours offerte vers d’autres départs.
L’un des intérêts épistémologiques majeurs de ces pages reste le questionnement des « couples qui ont fondé les grands partages du monde ancien ». Certes, rappelait encore dernièrement Pierre Bergounioux, « quelque chemin que l’on suive, il passe par la Grèce1 », mais le premier couple, essentiel, et qui le restera dans « l’armature conceptuelle de l’Europe et de l’Occident », c’est bien le couple Grecs/Romains, ces Romains bilingues – « grand nom de Rome » – dont la réceptivité au message grec nous a donné « la gloire de la Grèce », via l’adaptation et la traduction (l’Europe, pourra dire le grand Curtius, « est née de la traduction et vit de la traduction »). Mais ce jeu des couples, François Hartog s’emploie avec une joie gourmande à nous montrer comment il n’a cessé de s’agrandir, de se compliquer, avec des frontières mouvantes, jamais effacées. Car le couple Grecs/Romains, lui-même précédé du couple Grecs/Barbares, devient très vite « un jeu à trois : Grecs/ Romains/Barbares », jusqu’à ce que le deuxième couple chrétiens/païens vienne consacrer la grande fracture de la pensée occidentale. C’est ensuite un nouveau départ pour Rome, avec le geste renaissant, et cette dialectique, si féconde jusqu’à aujourd’hui, de la restitutio et de la renovatio. Quant à l’effacement du couple Anciens/Modernes, longtemps « moteur actif et puissant » du jeu culturel européen, il est scellé par l’entrée en scène d’une décolonisation (Arnaldo Momigliano), promesse, via une anthropologisation accélérée du savoir, de nouveaux départs pour la Grèce. Ils reposeront désormais sur des échanges de plus en plus fructueux entre sociologues, anthropologues et historiens. D’autant que l’« endurance » des Barbares – chapitre iii –, jamais démentie, nourrira en aval la séquence sauvages/barbares/civilisés, appelée à jouer un si grand rôle dans la précieuse capacité de l’Europe à se regarder avec le regard de l’Autre.
Dès lors, on comprend la présence du chapitre ii : « D’où vient l’histoire », enquête, entre autres sémantique, menée par ce spécialiste d’Hérodote sur « les cheminements du concept historia », sur les deux grands historiens grecs, Hérodote – inventeur de l’ethnographie – et Thucydide ; on suit la rupture progressive, puis décisive, avec le Mythe et la Muse, l’émergence de cette Raison grecque que Jean-Pierre Vernant pourra dire « fille de la cité » ; la rupture épistémologique, depuis Rome, introduite par Polybe, et enfin la séquence latine (Cicéron/Quintilien), inaugurant l’entrée en scène de la rhétorique et de l’épidictique dans le champ narratif d’une historia qui peine à délimiter son territoire.
François Hartog entend que ce livre vif « stimule la réflexion ». Revenons alors sur le premier chapitre : « Le double destin des études classiques », le mieux à même d’éclairer le sous-titre de l’ouvrage : Pourquoi nous avons toujours besoin des Anciens. Le délitement des études classiques, il n’est certes pas question d’y remédier par un retour, disait déjà Jean-Pierre Vernant, à ce qui les a fait mourir : un enseignement obsolète, un mode d’appropriation myope du passé, aux visées conservatrices ou réactionnaires, traces fossilisées de nos vieilles humanités… Mais pour pallier le danger, évoqué par François Hartog, d’un glissement dans le culturel exotique et préserver la « signification utile » de l’objet Antiquité, l’anthropologisation du savoir gréco-latin ne devrait en aucun cas être un frein à la légitime défense, plus actuelle et urgente que jamais, d’un enseignement revisité du latin et du grec. Cocassement anachroniques, pour le coup, seraient des humanités modernes qui oublieraient la dimension historique de leur objet – laquelle inclut évidemment le latin et le grec. Il suffit de donner la parole à ceux-là mêmes qui se sont employés à cette « décolonisation » culturelle des Anciens dont l’ouvrage de François Hartog, témoin et acteur du voyage, nous retrace le passionnant parcours :
Par rapport aux Grecs, revendiquait Pierre Vidal-Naquet, nous sommes des arrière-petits-enfants, mais pas des bâtards.
C’est que ces hellénistes plaidaient non pas pour un « écart infranchissable » ou une « altérité irréductible » entre « eux » et « nous », mais pour un jeu érudit et politique avec « le dehors et le dedans », avec « le même et l’autre ». Explorateurs de textes, ils étaient évidemment conscients de l’importance absolue du « matériau historique » qu’est le langage et en appelaient, comme récemment Judet de La Combe dans la revue Esprit2, à propos d’une réflexion sur la traduction, à la nécessité absolue de la connaissance de la langue maternelle, « seule condition d’un échange universel réussi ».
Le combat pour les humanités nouvelles, gages d’autres départs pour la Grèce et pour Rome, devra se garder de tout geste de « routine » et se mener sur le terrain du passé. Il n’y a là aucun paradoxe : c’est la forte et belle leçon de ce Partir pour la Grèce. Voilà pourquoi, en effet, « rien n’est joué ; nous pouvons tout reprendre ». À propos du mot démocratie, enjeu brûlant de débats contemporains et bel exemple d’une persistante actio in distans, Hannah Arendt le disait en ces termes :
Toute époque pour laquelle son propre passé est devenu problématique à un degré tel que le nôtre doit se heurter finalement au phénomène de la langue ; car dans la langue ce qui est passé a son assise indéracinable […]. La polis grecque continuera d’être présente au fondement de notre existence politique, aussi longtemps que nous aurons à la bouche le mot politique.
Cécilia Suzzoni
À propos de…
François Hartog, Partir pour la Grèce. Pourquoi nous avons toujours besoin des Anciens, Paris, Flammarion, 2015, 288 p., 23, 90 €
Librairie
Mona Chollet, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, Paris, Zones/La Découverte, 2015, 325 p., 17 €
Selon le poète palestinien Mahmoud Darwich, la maison est « une chambre d’écoute de ce que nous avons de plus profond ». Ce livre est lui aussi un lieu d’échos, où s’entrecroisent analyses et anecdotes, références et réflexions. Autour, justement, de la maison, du chez-soi.
De la part de Mona Chollet, dont on a déjà lu et grandement apprécié Beauté fatale3, qui décortiquait la manière dont l’industrie de la mode aliène les femmes, on aurait pu s’attendre à une critique en règle de l’espace domestique, lieu d’assujettissement des femmes, d’enfermement dans le confort et le conformisme, de repli sur soi et de refus de l’autre. Cette dimension critique n’est pas absente du livre, sous l’angle de l’invisibilité du travail domestique (« Métamorphoses de la boniche ») ou du mythe de la famille (« L’hypnose du bonheur familial »).
Mais ce qui est plus inattendu, c’est l’éloge du nid auquel se livre l’auteure. Non pas pour brosser un portrait de la maison parfaite, telle qu’on peut la voir à longueur de magazines « déco » ou d’entretiens avec des femmes plus ou moins célèbres faisant visiter leur intérieur, mais pour valoriser la « surprise de la répétition » qui va avec l’amour du chez-soi. Cet intérieur, il est souvent moqué, méprisé, en particulier lorsque, comme Mona Chollet, on est journaliste, et soumis à « la mystique du terrain » (p. 18). Le journaliste casanier – contrairement à l’écrivain – n’est pas une figure sociale acceptable. Il faut être baroudeur, pour ne pas être accusé de faire du journalisme dans un fauteuil comme tant d’éditorialistes habitués des plateaux télé. Or pour penser le monde, et même pour le décrire, on doit pouvoir faire retour, sur ce que l’on a vu et sur soi ; digérer, ruminer même, ce à quoi notre époque, il est vrai, ne nous encourage guère. Car même l’isolement dans sa chambre, dans un « coin de lecture » qui est « à la fois un nid où se pelotonner et un poste d’observation, ou de contemplation » (p. 42), n’a plus le même sens à l’ère des réseaux sociaux :
Internet rend plus rare cette impression de dépaysement réparateur et enrichissant que les casaniers éprouvent dans leur propre intérieur.
Pour autant, Mona Chollet ne se livre pas à une critique conservatrice des réseaux sociaux, mais reconnaît au contraire tout ce qu’ils lui apportent, même s’ils produisent « un mode de relation déconcertant » (p. 60).
Ce livre parle avant tout de lieux, d’espaces intérieurs : le chez-soi et le « dans soi » s’y mêlent souvent, dans une interrogation sur ce que veut dire habiter. Parisienne, Mona Chollet est confinée dans un espace réduit, alors qu’elle a connu dans son enfance une vaste demeure suisse. Faut-il nécessairement viser grand pour se sentir chez soi ? Il faut en tout cas, c’est certain, avoir un chez-soi ; non pas être propriétaire – on a bien vu à quoi menaient les tentatives criminelles de faire acquérir à tout prix un logement aux classes populaires.
Dans la vision où nous sommes enfermés, un logement agréable doit constituer une récompense, le couronnement de la réussite, et non un élément de départ.
Comment comprendre autrement que nous acceptions, plus ou moins consciemment, que des gens soient sans abri, qu’ils ne puissent jamais, ne serait-ce qu’un instant, s’abstraire du reste du monde en fermant une porte ?
Car habiter, c’est aussi avoir sa dignité, pouvoir prendre du temps, apprécier la routine et les rituels, dormir même, cette activité improductive par excellence que le capitalisme effréné cherche par tous les moyens à coloniser4. C’est aussi construire des châteaux en Espagne, des palais que d’autres ont réalisés ou pensés, que l’on n’aspire pas à « avoir », mais qui peuplent l’imaginaire et ouvrent de nouvelles perspectives. Maisons en papier, habitats éphémères, loin des « starchitectes » et de leurs réalisations monumentales. On ne peut parler de maison sans parler d’architecture ; une architecture qui ne soit pas la pure expression du désir d’un homme, mais un projet associant (cela semble évident, et pourtant…) ceux qui décident de construire, ceux qui construisent et ceux qui habitent.
Pour reprendre la distinction d’Ivan Illich reprise par Mona Chollet, habiter, ça n’est pas être logé. Loin du repli, l’attachement au « chez-soi » peut être un tremplin vers l’engagement.
Alice Béja
Thomas Bouchet, Vincent Bourdeau, Edward Castleton, Ludovic Frobert, François Jarrige (sous la dir. de), Quand les socialistes inventaient l’avenir, Paris, La Découverte, 2015, 300 p., 25 €
Si les titres de livres nous laissent parfois songeurs quant à leur pertinence, celui qui nous occupe apparaît comme particulièrement bien choisi. En effet, le choix de l’imparfait se trouve clairement en phase avec la démarche ici entreprise. Les différentes contributions assemblées visent entre autres choses un effet de contraste. Contraste entre ceux qui aujourd’hui se réclament du socialisme et leurs devanciers qui, de 1825 à 1860 (séquence chronologique de l’étude), ambitionnaient la mise au point d’une alternative au désordre social de leur époque.
Aux socialistes d’aujourd’hui, il est clairement reproché d’avoir rompu la chaîne d’une espérance à la fois théorique et pratique. La brève comparaison opérée dans l’introduction entre « socialisme d’aujourd’hui et d’hier » (p. 6) est là pour nous avertir de l’erreur consistant à chercher une communauté de but et d’attitude entre ces deux socialismes. Le socialisme français du xixe siècle se voulait à la fois un savoir et un programme. Comment justifier l’ambition de mettre fin aux diverses exploitations et dominations sans être auparavant parvenu à une claire conscience de ce qui, au sein de la société même, les génère ? Dénoncer les abus d’une société qui tourne à l’avantage des mieux dotés et au détriment des plus faibles ne pouvait faire l’économie d’une généalogie de l’exploitation à combattre. Afin de ne pas être réduit à une simple plainte, à un seul cri de dénonciation, le socialisme se devait d’être une science du social.
Les premiers socialistes estiment qu’il ne suffit pas que la société souffre, que les gaspillages et les destructions s’accumulent, que les crises se répètent pour qu’émergent les mouvements politiques et sociaux réformateurs ou révolutionnaires. Encore faut-il qu’apparaissent une conscience vive et une connaissance précise de ces pathologies. Seules cette conscience et cette connaissance peuvent permettre un développement harmonieux de la société à long terme, mais aussi, au présent, de multiplier les expériences en vue d’améliorer les situations concrètes.
C’est d’ailleurs parce qu’il est à la fois dénonciation de ce qui est et recherche d’un mieux-être social que le socialisme se trouve dans l’obligation d’adosser ses propositions et ses amendements à un diagnostic, censé rendre compte des dysfonctionnements auxquels il veut mettre un terme. De ce point de vue, le socialisme partisan devait se doter d’un socle théorique. Une partie des difficultés, ainsi que la multiplicité des projets socialistes, vient d’une urgence théorique nécessaire à leur action politique. Ainsi que le soulignait Durkheim dans son cours sur le socialisme, on peut diviser les doctrines sociales en deux catégories :
Les unes cherchent uniquement à préciser ce qui est ou a été ; elles sont purement spéculatives et scientifiques. Les autres, au contraire, ont avant tout pour objet de modifier ce qui existe ; elles proposent, non des lois, mais des réformes. Ce sont les doctrines pratiques5.
Les premiers socialistes français se trouvaient donc exposés à une tension entre le caractère immédiat d’une dénonciation et la distance nécessaire à toute théorisation permettant le dépassement, l’abolition de l’ordre avec lequel on souhaite rompre.
C’est ici que les sources journalistiques et une étude précise de la presse d’inspiration socialiste se présentent comme un outil d’analyse pertinent. Le journal et la publication périodique en général se trouvent en mesure de gérer cette tension, à la fois proches des combats et des luttes sociales en cours et suffisamment à distance pour permettre la réflexion, la rupture avec l’immédiateté. S’il est un point sur lequel des auteurs aussi éloignés que Constant et les socialistes se retrouvaient par-delà leurs divergences, c’est le rôle politique dévolu à la presse. En effet, celle-ci se présente comme le complément indispensable d’un gouvernement représentatif de l’opinion et de la société. Ainsi que le dit Étienne Cabet :
Notre but est l’amélioration du sort du peuple et son bonheur ; nos moyens sont l’éducation du peuple et l’appel à l’opinion publique éclairée par la discussion6.
Quand les socialistes inventent l’avenir entre 1825 et 1860, une claire conscience des ressources de la presse accompagne et concrétise leur action.
Le projet d’intervenir dans l’arène publique, de sensibiliser l’opinion aux idées neuves du socialisme et de l’association est au premier rang des intentions de cette génération qui vit avec l’article 7 de la Charte de 1830, avec les innovations techniques dans l’imprimerie et la naissance de la presse moderne une véritable révolution communicationnelle.
Ce n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage qui, par le tableau à la fois politique et journalistique qu’il nous offre, interroge les liens problématiques entre action politique, circulation des idées, mobilisations des hommes et moyens techniques disponibles. Sommes-nous autorisés à considérer le mouvement des idées politiques comme conditionné par les moyens techniques de leur diffusion ? Si les auteurs ne tranchent pas cette question, le contraste entre nos moyens d’aujourd’hui et ceux des premiers socialistes tel qu’ils le soulignent n’est pas en faveur d’une hypothèse que l’on pourrait qualifier de matérialiste.
Depuis la fin des années 1990, l’usage d’outils numériques d’information via l’internet a pu nourrir l’espoir d’une redéfinition du champ médiatique alternatif, mais c’est aujourd’hui plutôt la désillusion qui gagne les rangs des usagers comme des journalistes sur le Web. À l’image des radios libres dans les années 1980, la parenthèse enchantée semble se refermer.
Un débat d’idées atone peut donc tout à fait coexister avec d’importants moyens de mise en relation de ces mêmes idées. Il s’agit moins de constater aujourd’hui l’absence de débats que leur confinement au sein de cercles restreints.
Il est donc saisissant de voir à quel point la presse socialiste française du xixe siècle constituait le prolongement du vécu et des luttes sociales elles-mêmes. Lorsque Victor Considérant parle de l’économie politique libérale comme de la « science de la richesse des nations qui meurent de faim7 », il se fait l’expression d’une contradiction et d’une césure éprouvées par les acteurs sociaux eux-mêmes. C’est parce que la représentation individualiste et libérale selon laquelle il faut admettre une harmonie spontanée des intérêts se trouve dans les faits démentie par l’exploitation et la misère des populations actives, que les rédacteurs socialistes interrogent la possibilité d’établir une société, une forme d’association en mesure de remédier aux déchirements du corps social. Si la Révolution française a promu l’égalité civile au rang de paradigme politique, les mutations des façons de produire ont fait naître de nouvelles assignations sociales démentant la réalisation prochaine d’une société d’égaux. La possibilité d’établir une véritable association convoque de ce fait l’imaginaire social de tous ceux dont le vécu oblige à poser la « question sociale ».
Il faut également signaler que cette réflexion, cette prise de distance avec une exploitation dont on est la victime et/ou le témoin encouragent la mise au point de propositions, de réformes à partir des faits. Il serait donc faux de caractériser les socialistes français comme des utopistes, de « simples inventeurs d’idées nouvelles » (p. 373). Il nous faut plutôt admettre ici « le réalisme d’un imaginaire social passionné » (p. 97). Cet imaginaire social se tient à mi-chemin entre l’utopie exilant le souhaitable hors de notre portée et la recherche du moindre mal, synonyme de consentement à des lois socioéconomiques considérées comme incontournables. Il n’est pas question d’abolir sans transition un ordre social réprouvé mais de chercher une formule sociale, un lien d’association capable de profiter à tous.
C’est précisément cette visée conciliatrice qui ne résistera pas aux « événements de la Semaine sanglante qui referment la Commune en mai 1871 » (p. 383). La rupture entre républicanisme socialiste et républicanisme modéré aura sa traduction dans la presse.
L’impatience révolutionnaire des auteurs plus jeunes accentue le glissement vers une prose incendiaire, souvent au détriment du débat doctrinal si présent dans les années 1830 et 1840.
En attirant notre attention sur le tournant des années 1880, qui vit l’émergence d’organes de presse partisans, de journaux propres aux formations politiques (guesdiste, possibilistes et autres), l’ouvrage nous convie à deux réflexions. L’une relative aux spécificités d’une presse placée sous le signe du débat et de la confrontation des projets. Une presse que l’on peut qualifier d’alternative. L’autre portant sur les conditions sociales de la presse. Chaque société, chaque configuration sociale a-t-elle la presse qu’elle mérite et qui lui correspond ? Faut-il analyser le niveau, le contenu et la tenue des périodiques comme les indices d’une époque ? S’il est clair que les conditions matérielles de la presse sont aujourd’hui bouleversées et qu’il serait vain de vouloir renouer avec les pratiques d’un âge révolu, il n’en demeure pas moins que le climat, l’environnement politique qui sont les nôtres ne semblent pas favorables à l’invention de l’avenir mais à l’amélioration de celui qui nous semble promis par la parole des experts.
Emeric Travers
Jann Pasler, La République, la musique et le citoyen. 1871-1914, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2015, 688 p., 38 €
En 1871, la France traverse une crise profonde. L’humiliation de la défaite militaire contre la Prusse nourrit une « crise allemande de la pensée française », tandis que les ruines de la Commune rappellent la menace de la division et de la guerre civile. D’abord battus dans les urnes, mais de plus en plus dominants dans les esprits et dans les cœurs, les républicains – au premier rang desquels Gambetta et Ferry – éprouvent leurs forces et reviennent au pouvoir en quelques années, armés d’un programme civilisateur et d’une ferme conviction : la République ne s’installera durablement que si elle parvient à forger des citoyens. Ainsi s’expliquent l’attention précocement accordée aux besoins du monde rural et la mise en place rapide de l’instruction gratuite, obligatoire et laïque. Depuis les travaux de Maurice Agulhon, on connaît également le rôle pédagogique et politique des statues, des emblèmes (Marianne en particulier) et des fêtes – à commencer par le 14 Juillet, redevenu fête nationale en 1880.
Excellemment traduit de l’anglais et accompagné d’un passionnant cahier iconographique, le livre de l’historienne californienne Jann Pasler ajoute une nouvelle dimension à ce programme républicain, qui s’est également déployé, rappelle-t-elle, en concerts, chorales et orphéons. La citoyenneté naît-elle de la musique ? Disons-le tout de suite : si cette thèse est séduisante et souvent convaincante dans le détail, le livre lui donne une portée trop systématique. À sa lecture, on regrette surtout un certain enfermement thématique, qui réduit à la portion congrue les comparaisons – stimulantes mais trop brèves – avec la politique des beaux-arts autrefois étudiée par Marie-Claude Genet-Delacroix8 : le dessin, le théâtre, la poésie ne sont-ils pas d’autres piliers de ce grand projet de civilisation, qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de la IIIe République ?
Il n’en reste pas moins vrai que la musique fait l’objet d’un discours spécifique depuis la Révolution française, dont les républicains réactivent naturellement l’héritage. Elle mérite, explique-t-on alors, d’être valorisée pour son « utilité publique » : non seulement elle favorise la coopération des individus et encourage le consensus, mais elle discipline ceux qui l’étudient et les éveille aux plus hautes vertus. Aussi les cérémonies publiques lui accordent-elles une place de choix, comme le prouve l’Exposition universelle de 1878, dont les constructions sont dominées par les cinq mille places et l’orgue de la grande salle de concert du palais du Trocadéro. La musique est également mise à l’honneur dans les aménagements urbains et dans les parcs et jardins des villes modernisées où s’édifient, dans la seconde moitié du xixe siècle, plus de quatre mille kiosques. Le fait est connu, mais en avait-on pris la mesure ? En ces temps anciens, rappelons-le, les paroles des orateurs, telles qu’elles nous sont restituées par les livres d’histoire, sont bien moins audibles que les chants des chorales !
C’est tout l’intérêt de ce livre moins musicologique que politique, qui reconnaît sa dette à l’égard des travaux de Claude Lefort, de Pierre Nora ou de Mona Ozouf. En proposant une relecture du répertoire classique et des modes musicales, Jann Pasler restitue l’intensité des enjeux politiques, les affrontements par chansons interposées entre républicains et royalistes, mais aussi l’émergence des nationalistes (l’activité de parolier de Paul Déroulède, le succès de En revenant de la revue, matrice du boulangisme populaire) et le maintien d’un patriotisme parfois exacerbé – où l’on se plaît à siffler les airs de Wagner – qui se frotte bientôt aux influences exotiques, reflets déformés et hésitants d’un empire colonial désormais plus présent. Le livre traverse ainsi toute l’histoire politique de cette première partie de la IIIe République, dont il ressuscite l’ambiance musicale, mais dont il enrichit surtout l’interprétation.
Jann Pasler sait aussi rendre compte, à l’aide d’anecdotes finement ciselées, des évolutions du goût et de la pratique musicale. L’Opéra, le Conservatoire, bien sûr, où se mêlent distinction sociale et projet démocratique, mais aussi les orchestres commerciaux menés par Pasdeloup, puis par Colonne et Lamoureux, qui témoignent de la forte demande populaire et l’orientent vers de nouveaux répertoires. Plus important encore, les Français écoutent, mais ils jouent et chantent également. En 1873, ce sont plus de 9 000 ouvriers parisiens qui font vivre les 300 orphéons de la capitale ; une dizaine d’années plus tard, les employés du Bon Marché organisent leur propre concert, pour lequel sont distribués pas moins de 6 000 invitations et 4 000 programmes ! Cette pratique populaire de la musique n’est pas moins forte en province, dont on regrettera cependant qu’elle tienne peu de place dans cet ouvrage principalement centré sur Paris. Elle s’exprime enfin à travers l’institution scolaire, qui fait du chant l’une des épreuves du certificat d’études et un vecteur privilégié de l’acculturation républicaine et nationale.
Bref, la musique – y compris et même surtout la musique populaire – est une affaire sérieuse. En nous le rappelant, ce livre érudit et foisonnant nous invite aussi à réfléchir au paysage musical de notre société contemporaine. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.
Arnaud-Dominique Houte
Claude Dagens, Survie ou métamorphose ? L’avenir du catholicisme en France, Entretiens avec Benoît Guillou Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2015, 145 p., 13 €
Pour le monde catholique français, ces dernières années ont été marquées par deux événements révélateurs. L’élection du pape François, d’une part, a ouvert un espoir de renouvellement. Les mobilisations contre le mariage « pour tous », d’autre part, ont mis en évidence un certain flottement d’une partie de l’opinion catholique quant à son positionnement dans notre société sécularisée. Une certaine tension apparaît entre les deux événements : d’un côté le pape François est le signe d’une Église qui reviendrait à l’essentiel ; de l’autre, la « manif pour tous » manifeste des attitudes régressives.
Dans ce contexte, la prise de parole de Claude Dagens, évêque d’Angoulême, mérite de retenir l’attention. Plus de vingt ans après son rapport « Proposer la foi dans la société actuelle » adopté par l’assemblée des évêques en 1994, sa voix est attendue. Dans ce livre d’entretiens, il s’interroge sur ce que révèle la longue polémique sur le mariage « pour tous ». Certes, on a pu constater une pluralité du monde catholique. Divers mouvements, notamment, qui se sont fédérés dans la « manif pour tous », étaient unis à la fois par leur opposition à la loi Taubira et au gouvernement socialiste. Certains étaient motivés « non pas exactement par leur foi catholique mais par un usage politique de leur foi ». Il y eut même une résurgence inconsciente de la tradition maurrassienne dans la tendance « à utiliser le catholicisme comme un système totalisant ». L’auteur reconnaît évidemment la bonne foi de nombre d’engagements mais aussi, chez certains ultras, la conviction de se situer dans une lutte radicale du Bien contre le Mal. D’où sa question :
Est-ce que nous croyons que Dieu se définit exclusivement comme l’Anti-Mal, le principe supérieur d’un ordre implacable ou bien est-ce que nous croyons au Dieu qui envoie son Fils pour sauver le monde ?
Cette tendance à réactiver un christianisme politique a existé chez les manifestants mais aussi chez des observateurs extérieurs qui ont donné l’image d’une Église catholique globalement revenue en arrière, recommençant la guerre des deux France, ce long conflit né sous la Révolution qui a hypothéqué les rapports entre le catholicisme et l’État laïque :
En 2013, cette opposition des catholiques à une loi du gouvernement français se rattache à cette longue mémoire.
À cette tentation, Claude Dagens oppose l’espoir d’un « catholicisme mystique ». Il souhaite qu’en France le catholicisme
devienne de plus en plus un catholicisme mystique et de moins en moins un catholicisme politique au sens d’un mouvement religieux qui tenterait soit de s’opposer à la société, soit – ce qui serait tout aussi dangereux – de s’y manifester comme le parti de la résistance à l’État laïque.
Claude Dagens ne va pas chercher le modèle de ce « catholicisme mystique » dans une spiritualité close sur elle-même, ignorante des responsabilités des citoyens dans leur société mais chez Madeleine Delbrêl9. C’est un catholicisme qui se refuse au communautarisme, renonçant à défendre des causes catholiques dans une société pluraliste parce que cela ne fait pas partie de notre tradition marquée par le souci de distinguer « ce qui appartient à Dieu et ce qui appartient à César ».
Dans cette perspective, la visée de l’Église n’est aucunement d’occuper l’espace du pouvoir en pratiquant « des stratégies et des techniques de luttes ». Il n’en résulte pas – bien au contraire – une ignorance de la réalité politique ni une indifférence à la sphère du politique. Évoquant les exemples de Vincent de Paul et de François de Sales, Claude Dagens précise :
Il ne s’agit pas de participer au gouvernement de l’État, il s’agit d’inscrire la force de l’Évangile à l’intérieur de la société.
Une raison supplémentaire conduit à refuser le catholicisme « politique » : chercher à établir un rapport de force avec le pouvoir enfermerait les catholiques dans une logique boiteuse. Car, en réalité, trois termes sont en jeu : Église, État laïque et société, « une société qui est pluraliste et qui est devenue à la fois très fragile et très dure ».
Or l’auteur souligne une différence essentielle entre deux rapports. Vis-à-vis de la société, l’idée d’un rapport de force est absurde. C’est sur le terrain de « notre humanité commune » qu’il faut se situer10. L’enjeu est d’être présent aux problèmes de cette société, de la prendre comme elle est, et jamais de vouloir « aggraver les durcissements et dresser des murs ». Les chrétiens, selon la pensée du pape François partout présente dans le livre,
ne doivent pas se présenter, comme le dit le pape, comme des contrôleurs et des douaniers mais doivent éviter de mettre de l’huile sur le feu, en donnant des raisons d’espérer dans des situations souvent très dures.
La question de la place des religions dans la société présente surgit de manière dramatique dans la tragédie des 7, 8 et 9 janvier 2015. Il est clair que la distinction proposée par Claude Dagens entre catholicisme politique et catholicisme mystique a une portée générale. Claude Dagens craint la crispation laïque :
Nous ne pouvons pas nous résigner à ce qu’on réponde aux pathologies religieuses par une idéologisation de la laïcité.
Celle-ci consisterait à croire que, pour renforcer la laïcité, il faudrait la confondre avec un combat idéologique contre toutes les religions. Plus important est en effet le combat commun : appuyer ceux qui, dans chaque religion, luttent contre l’instrumentalisation politique de la religion.
L’auteur craint notamment que dans le milieu scolaire, contre les discours sommaires et violents, on ne voie pas l’inefficacité de la répression. Il invite l’école à accueillir la libre parole pour la faire entrer en dialogue, l’inviter à écouter les positions diverses, en faisant le pari qu’invités à s’exprimer, des discours passionnés affrontent l’épreuve de la raison :
On les oblige alors à ne pas répéter des phrases préfabriquées mais à faire travailler leur conscience, leur esprit, leur intelligence et leur cœur.
Cet ouvrage prouve, s’il en était besoin, que la réflexion sur les grands enjeux du christianisme contemporain n’est pas absente dans l’épiscopat français. Il ouvre des chemins vers la métamorphose engagée par le pape François.
Guy Coq
André Burguière et Bernard Vincent (sous la dir. de) Un siècle d’historiennes, Paris, Éditions des femmes Antoinette Fouque, 2014, 350 p., 18 €
Une discipline, l’histoire ; un siècle, le nôtre ; des acteurs qui sont des femmes, les historiennes. Dès la couverture, mosaïque de vingt portraits aux physionomies aiguës, le lecteur a en main comme un jeu de tarots dont il va pouvoir battre et rebattre les cartes classées dans un ordre neutre, l’ordre alphabétique. Un jeu qui ne se veut ni objectif ni exhaustif, soulignent les présentateurs, tous deux historiens à l’Ehess. Chaque historienne est prise en charge par un historien, protocole auquel tiennent nos deux présentateurs au nom d’une galanterie quelque peu hors temps.
André Burguière et Bernard Vincent ont distribué les cartes, et le lecteur découvre, nom après nom, de petites merveilles d’analyse, personnelles et précises. Rien n’est répétitif. Liste limitée : cinq historiennes non françaises, deux générations distinctes, une première née avec le siècle et désormais disparue, une seconde née entre 1928 et 1940, formée au militantisme. De l’une à l’autre, une ouverture à une histoire qui n’est plus seulement l’histoire du politique, mais se nourrit de disciplines autres – démographie, économie, anthropologie, sciences sociales – et de méthodes d’analyse nouvelles dont les mathématiques. L’historien n’est plus le conseiller du prince et nos historiennes ont été formées à d’autres pratiques, ailleurs et autrement.
Le lecteur est à la fois comblé et frustré. Les itinéraires de vie comme les choix conceptuels sont retracés, analysés. Entre les dates et les lieux, dans un espace dont la référence reste européenne, même si les États-Unis, l’Amérique du Sud, très présente, le Japon sont là, la perspective s’organise à partir de Paris, Berlin, Rome, Londres, New York… et les échos de ce siècle tourmenté sont plus que présents : déplacements, exils, persécutions. Un certain nombre de noms et de textes ponctuent cette histoire, directement ou indirectement : Hedwig Hintze, Claude Mossé, Lucie Varga, Reyna Pastor, Évelyne Patlagean. C’est une ponctuation qui peut ne pas être sensible à un jeune lecteur.
La préface donne des repères utiles, dont certains demandent à être précisés, peut-être même contestés. Dans l’espace hexagonal par exemple, dans le temps de l’entre-deux-guerres, coexistaient des filières strictement féminines, comme l’École normale de Sèvres ou certaines agrégations, et l’ouverture aux filles des filières masculines, comme l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. C’est ainsi qu’allèrent à Ulm Jacqueline Worms de Romilly (1913-2010), l’historienne de Thucydide, de la promotion 1933, ou Simone Weil (1909-1943), de la promotion 1928, dont le frère André, mathématicien, avait lui intégré l’Ens en 1922. Après la période de Vichy, ségrégationniste pour ne pas dire plus, certaines agrégations ne se sont pas féminisées pour autant : l’agrégation de philosophie que passe Mona Ozouf en 1958 est un concours commun filles-garçons, même programme, mêmes épreuves, même jury, qui aboutit à deux listes distinctes. Une autre précision : c’est en 1944, à la Libération, qu’a été créée l’agrégation de géographie, distincte de l’agrégation d’histoire et géographie, victoire d’une discipline illustrée depuis des générations en France.
L’un des intérêts de ce livre tient à ce que, de carte en carte, se dessinent les diversités et se posent les questions. Les appartenances nationales, les dates de formation et d’activité, les structures familiales, autant de déterminants singuliers. Une fois le livre refermé, une interrogation demeure, obsédante : que nous apprend cette approche du genre sur l’histoire du féminisme de ce siècle, dans ses spécificités nationales comme dans son unité ?
Il y a deux manières de lire ce texte : carte après carte, découvrir ou préciser un itinéraire personnel, une œuvre originale, revenir sur ce qui nous est donné à lire pour mieux comprendre une personnalité, une œuvre, un contexte ; et puis, le livre refermé, s’interroger sur ce que ces monographies juxtaposées nous apprennent sur l’histoire du féminisme dans ce siècle européen, ses spécificités nationales, enfin et surtout sur le poids de l’écriture féminine dans le champ d’une discipline, l’histoire. En contrepoint, s’interroger sur les modalités d’un « métier » qu’hébergent différentes institutions dont l’Université et dont le signe visible est la publication. À quels moments, dans quels contextes l’histoire est-elle devenue une « carrière ouverte aux femmes » ? Ce livre apporte quelques éléments de réponse.
Claire Salomon-Bayet
Raphaëlle Bacqué, Richie, Paris, Grasset, 2015, 284 p., 18 €
Une excellente enquête sur la trajectoire personnelle de Richard Descoings éclaire une des plus originales expériences universitaires des dernières années : la réforme de Sciences Po dans les années 1996-2012.
En tant que directeur scientifique de Sciences Po, j’ai contribué à cette réforme notamment dans deux domaines : l’internationalisation intellectuelle de la maison et le renforcement de l’effort de recherche. Et cela, jusqu’à ce que je démissionne en 2000 pour deux raisons. L’une était que l’ouverture aux Zep me paraissait démagogique et impossible à réaliser : j’avais tort, comme l’a montré l’expérience, qui est dans l’ensemble positive. L’autre était que son style de direction devenait despotique et que cela se terminerait mal : j’avais, hélas, raison. Néanmoins, je m’étais par la suite rapproché de Richard Descoings car l’essentiel de sa réforme demeurait à mon sens exemplaire.
Raphaëlle Bacqué concentre son propos sur l’aventure personnelle et en particulier affective de Richard Descoings. Ce regard est possible, et peut-être même l’intéressé l’aurait-il préféré à l’analyse de sa réforme. Dans de longs entretiens personnels, il m’avait en effet dit les difficultés que son homosexualité lui avait values. Cependant, il conjuguait son isolement moral avec d’autres désaccords graves qui l’avaient séparé de sa famille et aussi avec une véritable fureur contre les avantages dont jouissaient les jeunes favorisés des bons arrondissements parisiens qui profitaient abusivement des avantages que leur donnait leur milieu social. Il ne cachait pas non plus son mépris contre certains barons de la politique qu’il avait dû servir, à propos desquels il livrait des anecdotes tristes.
Sur cette révolte personnelle, j’ajouterais donc à la biographie de Raphaëlle Bacqué un volet social, voire patriotique, qui, au début du moins, était très présent et auquel il n’hésitait pas à ajouter des références historiques : il aimait que Guillaume Piketty, son collaborateur préféré, fût un grand spécialiste de Pierre Brossolette, et m’avait plusieurs fois dit son admiration pour mon père Jean-Marie Domenach et son respect à l’égard d’Esprit. Il aimait les étudiants qui résistaient au grand consensus carriériste et il aidait ceux qui se dressaient contre le vent dominant, y compris à Sciences Po : tel est du moins l’homme que j’ai rencontré avec joie.
À cet éloge, je dois cependant ajouter que rapidement son attitude a commencé à se nuancer. Je n’aimais pas le dîner du Siècle, qu’il manquait le moins possible, et la rapidité avec laquelle il recevait les célébrités qui venaient plaider la cause de leur flemmard de fils. Et je voyais venir de plus en plus de visiteurs du soir qui valaient moins que lui et qui pourtant l’impressionnaient. Et, quand je suis allé démissionner dans son bureau, je n’ai pas aimé qu’apprenant le montant de ma prime mensuelle (mille trois cents euros du début à la fin) il me déclare d’un ton condescendant que je me défendais bien mal.
Pourquoi donc suis-je quelque peu revenu vers lui plus tard ? Parce qu’il avait au passage – Raphaëlle Bacqué le signale honnêtement mais ne le souligne pas assez – fait sauter trois verrous par lesquels l’administration universitaire affame depuis des décennies l’université et la recherche françaises. Le premier est simple : pourquoi choisir nécessairement un professeur des universités pour diriger une unité de recherche et d’enseignement ? Combien d’universités françaises ont été endormies par de vieux professeurs maniaques et ignorants de ce qu’ils avaient toujours négligé : les autres, la différence, les domaines nouveaux ? Pourquoi donc ne pas choisir des jeunes intelligents, intéressés, ambitieux, impatients d’innover et capables d’imaginer une vie après l’université ? Ou des chercheurs travaillant sur l’Afrique et de ce fait intéressés à changer un peu l’Europe ? Telle était la réaction de Richard au spectacle que donnaient des barbons qui avaient reçu des charges médiocres après des décennies de manœuvres, et qui étaient bien décidés à y sommeiller. Il ne cachait pas son mépris pour les universités parisiennes et faisait le maximum pour réduire au nécessaire et au raisonnable la place des universitaires à Sciences Po : il avait raison.
Le deuxième verrou que Descoings a fait sauter est honnêtement mentionné par Raphaëlle Bacqué : c’est la fermeture sur l’étranger. Il a tout de suite compris que l’international était à la fois un marché, une ressource intellectuelle et un champ d’expérience. C’est d’emblée la première dimension qui l’a emporté, et les deux autres dimensions ont inéluctablement été reléguées plus loin. Comment le lui reprocher alors que la majorité des professeurs et des chercheurs de Sciences Po, souvent apeurés, se satisfaisaient eux aussi du minimum ? Même trop limité, ce virage vers l’international a engendré un grand progrès : c’est l’entrée de Sciences Po dans le marché mondial de l’enseignement supérieur, qui a transformé le vieil institut du 7e arrondissement et, grâce au relais immédiatement pris par d’autres Iep (notamment celui de Rennes), a accéléré l’évolution des autres établissements de sciences sociales en France : tant mieux, mais il reste du travail…
Richard Descoings a également fait sauter un troisième verrou en développant des traditions qui recevaient trop souvent une application mondaine : ce verrou était l’interprétation exclusivement universitaire de l’enseignement supérieur à Sciences Po. Pour lui, celui-ci devait prendre en charge toutes les formes de savoir et de toutes les manières de manier les idées. Son premier comité directeur, que présidait un universitaire très distrait (René Rémond), ne comprenait pas d’autre professionnel de l’enseignement mais simplement des gens de toute origine professionnelle dont un chercheur, mais tous dévoués aux étudiants et plus largement aux jeunes intellectuels. Il a tout fait pour attirer à Sciences Po, en plus des traditionnels ambassadeurs, des hommes d’affaires, des syndicalistes, des romanciers et même de véritables routards. Il avait en fait ouvert Sciences Po à la société : la seule condition était la qualité et l’originalité…
Mais bien entendu l’ouverture principale concernait les étudiants qui, pour lui, étaient chez eux à Sciences Po. Il se méfiait des « bons élèves » et a inauguré une nouvelle politique de recrutement (heureusement maintenue et développée aujourd’hui) qui privilégiait les qualités intellectuelles et morales ainsi que les perspectives professionnelles. Il rappelait sans cesse que les étudiants n’étaient pas seulement des clients mais aussi des partenaires et il n’a pas hésité à recruter certaines mauvaises têtes à des postes très importants dans la maison… Aussi les rencontrait-il volontiers mais, à l’origine, sans rechercher la popularité – c’est au bout de quelques années qu’il a cédé à la facilité.
Enfin, autre ouverture décisive, il a rapidement compris que l’enseignement et la recherche devaient être totalement liés et qu’une université vaut d’abord par ses chercheurs. Sur ce point, il est resté fidèle à lui-même jusqu’à la fin – peut-être à cause de l’exemple américain. Et de réelles transformations statutaires sont intervenues.
Tels sont mes principaux souvenirs d’un Richard Descoings encore prudent et réaliste, que Raphaëlle Bacqué, préoccupée d’expliquer la tragédie des dernières années, soumet à l’imperium de l’itinéraire personnel. D’après elle, en effet, l’histoire personnelle et politique de Richard Descoings obéit d’emblée puis de façon de moins en moins bridée à une logique d’affirmation : et son récit ne manque pas de force. Mon impression est cependant que cette logique est restée sous contrôle aussi longtemps que la réussite n’était pas encore complètement là, mais que Richard Descoings n’a pas su qu’en faire à mesure qu’elle se précisait et que sa direction devenait plus despotique. C’est dire que la responsabilité de ceux qui l’accompagnaient alors et s’en allaient en silence – moi compris – de même que celle de ceux, beaucoup plus nombreux, qui n’ont jamais osé partir et n’ont pas cessé de le flatter ou de céder devant lui est probablement grande. Du coup, il a cessé de donner la priorité à l’épreuve qu’il s’était à l’origine donnée…
Jean-Luc Domenach
Mâkhi Xenakis, Iannis Xenakis. Un père bouleversant, Arles, Actes Sud, 2015, 176 p., 29 €
Ce livre retrace la biographie de Iannis Xenakis dont la puissance intellectuelle et créative a marqué le xxe siècle et nous offre l’occasion d’appréhender une vie dans toutes ses dimensions : militant, combattant contre le nazisme et le fascisme, ingénieur, mathématicien, architecte, musicien et compositeur précurseur à l’exigence indomptable. Ingénieur de formation, il collabore avec Le Corbusier en tant qu’architecte et crée, entre autres, le pavillon Philips à l’Exposition internationale de Bruxelles en 1958. Premier Européen à utiliser un ordinateur pour composer de la musique, il crée la musique stochastique. Soutenu par Olivier Messiaen, il poursuit des recherches visant à synthétiser musique, architecture et mathématiques afin d’inventer une musique nouvelle constituée de masses sonores comme dans son œuvre emblématique Métastasis (1954). Il réalise également les Polytopes, spectacles de sons et de lumières qui marqueront son époque (Montréal, Persepolis, Cluny, Diatope…).
Un travail de longue haleine à travers le temps et les archives permet à Mâkhi Xenakis de nous faire traverser le siècle et l’œuvre de son père.
À travers les photos, les documents et la correspondance, l’ouvrage nous offre la possibilité d’entrer dans l’univers de Iannis Xenakis, de mieux comprendre son parcours, de nous imprégner de ce qui est le moteur de sa vie et la source de sa création : la philosophie et la littérature grecques.
Quatorze ans après la disparition de Iannis Xenakis, le monde musical n’a pas épuisé l’importance de son héritage.
Suzanne Bella Srodogora
Hédi Kaddour, Les Prépondérants, Paris, Gallimard, 2015, 464 p., 21 €
Après Waltenberg (2005) et Savoir-vivre (2010), publiés chez Gallimard et repris en Folio, Hédi Kaddour nous offre ici une nouvelle mise en fiction de l’Histoire. Jouant derechef sur les procédures du roman historique bien compris, roman dans l’Histoire, roman de l’Histoire, il nous donne à lire, donc à comprendre, les enjeux d’une époque, au travers d’une intrigue aussi romanesque que possible. Il combine magistralement différents registres, où se mêlent voyages et aventures, confrontations culturelles, amours, parcours d’éducation, politique, etc. Une somme romanesque donc, un roman-monde, qui redistribue les cartes utilisées dans les romans précédents et propose un nouvel agencement, avec une insistance particulière sur l’entre croisement des destins individuels et celui des collectivités, le jeu subtil des histoires particulières dans le contexte d’une Histoire où s’imbriquent décomposition déjà apparente et recomposition encore indécise. On se réjouit que Balzac soit présent dans le feuilleté des références et dans les clins d’œil de l’inter texte. Nous sommes au début des années 1920 : la grande tragédie se dessine au travers d’occasions ratées, de possibles avortés et de traversées de l’espace. Vie et Destin : si le titre idéalement romanesque quoique cliché n’était déjà pris, il eût convenu, mis au pluriel, car ici l’auteur noue et dénoue avec maestria un captivant entrelacs.
Tout commence par le roman d’une ville imaginaire et exemplaire, un peu comme le Plassans de Zola, mais située dans un protectorat français du Maghreb, Nahbès, une « ville double, posée sur un plateau en bord de mer et coupée en deux par un lit d’oued très raviné ». Lieu emblématique où colons et colonisés vivent séparément tout en se fréquentant dans le respect de codes de conduite, de placement et de parole, le tout sous l’égide et le regard du Cercle des Prépondérants, autrement dit les notables, européens bien entendu. Ils le disent ouvertement :
Nous sommes beaucoup plus civilisés que tous ces indigènes, nous pensons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger.
Le mot est soigneusement choisi : non pas les importants ou les dominants, encore moins les maîtres, ni même les dirigeants, mais un terme riche de ses quatre syllabes, dont l’opulence exhibe une sorte de droit, une manière de légitimité. Et puis, c’est historiquement attesté : un groupe ainsi nommé s’exprimait dans La Tunisie française à la fin du xixe siècle. L’historien Charles-André Julien avait de surcroît consacré cette appellation. Depuis Waltenberg, on sait que l’on ne prend pas Hédi Kaddour en défaut quand il s’agit d’information historique. Et aussi que l’« on ne contourne pas le savoir de son temps ».
À la fin du printemps 1922, arrive soudainement une « troupe d’étrangers bruyants ». Ces Américains qui viennent tourner un film vont en quelque sorte faire démarrer le roman, en perturbant la vie ordinaire, celle qui obéit aux règles coloniales que bousculent ces envahisseurs fascinants, société de grands buveurs et de femmes libres court vêtues (dans Waltenberg déjà, les Américaines avaient ravi notre auteur), nouveaux prépondérants temporaires qui vont faire frémir les corps et les esprits. Vont alors interagir les personnages : Rania, la jeune veuve cultivée qui gère un domaine agricole et sait déjouer avec finesse les manœuvres visant à la remarier ; son cousin Raouf, le fils du caïd, qui vient de décrocher son bac, qui fricote avec les rouges et que ne laisse pas indifférent la belle actrice Kathryn Bishop, l’épouse du réalisateur Neil Dantree ; la vedette, Francis Cavarro ; Gabrielle Conti, la journaliste de Paris, qui attire Ganthier, le gros propriétaire du coin ; et d’autres encore dont le lecteur se délecte. On s’observe, on se parle, on discute, on évoque, on raconte (ainsi les potins de Hollywood en pleine affaire Fatty Arbuckle), on finira par s’aimer et voyager ensemble. Le lecteur se verra alors transporté dans la métropole, de Paris en Alsace, et de là dans une Allemagne exsangue où s’agite le petit parti d’un certain Adolf Hitler. On sort à peine de la Grande Guerre, faut-il le rappeler, et tout se met en place pour les bouleversements à venir. Par exemple, on aperçoit à Paris le futur Hô Chi Minh ou le futur Zhou Enlai. Et puis, en 1924, on reviendra à Nahbès : ce sera la fin des illusions, rehaussée par un dénouement tragique.
Ne déflorons pas l’intrigue mais soulignons que les Prépondérants se donnent avant tout comme un roman des déplacements de toute nature : la chiquenaude initiale donnée par l’équipe de tournage libère les désirs, accélère le temps, fait bouillonner les réflexions, provoque le voyage. L’irruption du Nouveau Monde ouvre sur le monde à venir, un monde qui bouge. Rêves, espoirs, projets, tout pourrait se tisser autrement, proposer de nouvelles voies, conjurer les affrontements. Ce que l’on perçoit comme inéluctable mériterait d’être préparé, accepté, assumé. Pourtant, tout va basculer. Nous sommes bien à une époque charnière et le roman s’y love, donnant à ses personnages un temps de bonheur et d’ouverture sur les autres et sur l’Autre. Un temps seulement…
Hédi Kaddour accomplit de nouveau un devoir sacré : promouvoir l’aventure et toutes les procédures romanesques, meilleur remède à ce qu’il appelait, dans Waltenberg, la « déprime de crétin amnésique », les calembredaines sur la mort du personnage et autres fariboles sur l’auto réflexivité du roman. Outre l’intérêt que prend le lecteur à ce déploiement du romanesque, du social et de l’historique, à cette affirmation exemplaire, pour ne pas dire cette glorification, des pouvoirs du roman, la séduction exercée par le style doit être célébrée. Continuité de la voix narrative, justesse de ton et de niveau de langue dans les dialogues, inserts de poésie arabe, tout compose, au sens musical, un ensemble combinant variations et fermeté de la ligne directrice. Hédi Kaddour nous avait habitués à une évidente virtuosité d’écriture. Ici, la phrase est encore plus maîtrisée, nerveuse, admirablement rythmée – on se souviendra que, dans Waltenberg, l’auteur attribuait à l’un des protagonistes cette ambition :
Il faut que la phrase se batte contre l’ordre. Il faut qu’elle s’étire et qu’elle se batte en même temps contre tout ce qu’on lui a fait faire jusque-là, il faut inventer une phrase différente de ce qu’elle était avant qu’on ait commencé.
Là encore, c’est une réussite.
Gérard Gengembre
Charles Juliet, Apaisement. Journal VII. 1997-2003, Paris, P.O.L, 2014, 350 p., 19 €
Ce livre est le septième tome d’un journal tenu depuis plusieurs décennies. Quel chemin parcouru depuis le premier, paru seulement en 2000, et sombrement intitulé Ténèbres en terre froide ! Des « ténèbres » à l’« apaisement » ou le parcours de réconciliation d’un homme avec lui-même et avec le monde.
J’ai pris confiance, je me suis dénoué, j’écris avec plaisir.
Je trouve un accord avec moi-même qui me faisait cruellement défaut.
Les blessures initiales de la mort de sa mère et de l’engagement chez les enfants de troupe, l’« effondrement psychique dans la petite enfance » menant « au bord du suicide », ont fini par se cicatriser et la paix infuser une existence tout entière vouée à l’écriture, longtemps dans une extrême discrétion.
J’ai travaillé 32 ans sans rien gagner ou ne gagnant que des sommes totalement dérisoires. Si j’ai pu malgré tout subsister, c’est grâce à mon épouse…
L’écriture comme passion vitale et presque sacerdoce.
L’écriture fait partie intégrante de mon aventure intérieure.
Elle est sa « joie », mais au prix d’une lutte avec soi qui l’a souvent conduit à l’exténuation.
Peu d’auteurs abordent avec un tel sérieux l’acte d’écrire comme « acte ontologique », selon l’expression de Patrick Kéchichian approuvée par Juliet pour qui la grande tâche d’une existence consiste à libérer le « soi », ce lieu géométrique de l’être, des entraves et scories du « moi ». Une opération de simplification où se retrouve l’intuition, entre autres, de Mounier et Ricœur dans une démarche proprement philosophique et spirituelle. « Chaque mot que j’écris doit monter du centre », de cet épicentre voilé par le « soleil noir de la mélancolie » (Nerval) qui a longtemps éclairé d’un œil blafard l’univers plutonien de Juliet. On pense aussi à Baudelaire qui « surclasse tous les autres » et à son poème « L’ennemi » :
Comment survivre au désastre ? En affrontant sans détours la vérité de sa propre histoire par une impitoyable « autoanalyse » exposée au risque mortifère d’un consumant ressassement. Mais ce n’est que la première étape de « l’aventure passionnante du Connais-toi », une opération liminaire de déblaiement en vue d’accéder, « dans la solitude et le silence absolu » à la « vie intérieure », à la « source » du Soi dans une exigeante quête d’absolu. C’est de là seulement que peuvent venir le « salut » et la « paix » sous l’horizon du « sacré » religieux ou non. Juliet est « agnostique » mais lecteur passionné des grands mystiques et spécialement Jean de la Croix (« bien sais-je où est la source, mais c’est de nuit »), Catherine de Sienne et Hadewijch d’Anvers11. On n’en est pas surpris à sa lecture qui ne cesse de porter un appel vers ce large océanique qui lui est indispensable, y compris dans sa version maritime.
Un lecteur aussi pressé que certains critiques littéraires, allergiques à tout ce qui se rapporte à la « vie intérieure », n’a pas hésité à taxer Juliet de « narcissisme dévastateur, si bien protégé qu’il en vient à nier ou à oublier la simple existence d’autrui ». Réplique de l’auteur : « Il n’a rien lu de ce que j’ai écrit. » En effet, il aurait, par un minimum d’attention, découvert à quel point, y compris dans ses premiers textes, les plus tourmentés, l’expérience intime de Juliet comporte une dimension d’universel non recherchée dans un premier temps et pourtant rejointe. On pourrait dire de lui, comme de Caton l’Ancien : « Jamais si présent au monde que lorsqu’il était seul. » Et la preuve en est administrée par l’écho de son journal et le nombre impressionnant de celles et ceux qui veulent le rencontrer souvent pour lui dire, en substance : « C’est de moi dont vous avez parlé dans votre livre. » Et ceux qui ont la chance de le connaître peuvent témoigner de son exceptionnelle qualité d’écoute, de son sourire discret et plein de bienveillance. La souffrance qui marque encore son profond regard ardent le prédispose à une œuvre de « résilience ». L’empathie de ce « grand brûlé de l’être » (Thierry Metz) est telle qu’il lui arrive à l’évocation de tel ou tel drame d’éclater littéralement en sanglots. Car, dit-il, « je suis resté un adolescent » et, ajoute-t-il, « il a manqué à André Breton d’être un jour fracturé ». Lui, au contraire, se sent toujours « proche des êtres en perdition ». « Je suis l’autre », pourrait-il dire avec Nerval.
« Je me suis simplifié. » C’est l’œuvre d’une longue vie où l’écriture fut, à sa manière, une thérapie d’abord expérimentée dans les affres d’une jeunesse sans culture littéraire avant de devenir la source d’une « joie profonde » qui fait vibrer son texte si bien ajusté, dans sa tonalité chaleureusement mate, à sa voix sourde si amicale et si vraie.
L’important n’est-il pas d’être vrai, d’écrire avec sa propre voix ?
Celle de Charles Juliet porte au plus loin et au plus profond cette exigence.
Jacques Le Goff
Agata Tuszynska, La Fiancée de Bruno Schulz, Traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski Paris, Grasset, 2015, 400 p., 22 €, Bruno Schulz, Récits du treizième mois. Œuvres de fiction complètes, Nouvelle traduction d’Alain Van Crugten Lausanne, L’Âge d’Homme, 2014, 424 p., 27 €
Bruno Schulz (1893-1942) est l’autre nom de la littérature polonaise du xxe siècle, avec Gombrowicz, I.B. Singer (Nobel 1978) et Milosz (Nobel 1980). C’est le moins connu des quatre (caprice de la fortune) mais non le moins fameux. Éditée par Maurice Nadeau au mitan des années 1960, son œuvre n’est certes pas abondante : deux recueils de nouvelles, les Boutiques de cannelle et le Sanatorium au croque-mort. Mais elle s’est acquis la même dévotion que celle de Kafka, auquel on le compare souvent (Schulz traduit le Procès en 1936) : même tentation du fantastique et du merveilleux quotidiens, prosaïques, même origine juive, même culture allemande (la géographie est susceptible de fantaisie, alors, comme l’on sait), même existence effacée, même complexe du père et de l’échec, même solitude, même tentative pour s’en évader – et même obsession de l’art comme salut. À quoi s’ajoute, chez Schulz, une sensualité un peu trouble (lecteur de Sacher-Masoch), un amour inconditionnel de Thomas Mann et de Rilke. Et la reconnaissance de Gombrowicz, qui voit en lui « un génie ».
Agata Tuszynska ressuscite sa « fiancée », occasion de l’évocation d’une femme magnifique, docteur en philologie, juive convertie au catholicisme, amoureuse, et d’un portrait oblique de Schulz, de treize ans son aîné :
Juna fut entre 1933 et 1937 la fiancée de Bruno Schulz, peintre et écrivain de génie, âme tourmentée, assassiné par un SS, d’une balle dans la nuque, en 1942, dans sa ville natale (et théâtre de ses nouvelles) : Drohobycz. Elle fut sa compagne et sa muse. Mais Bruno Schulz était incapable d’aimer, sinon de vivre. Accaparé par sa seule véritable passion – son œuvre – il devait inexorablement s’éloigner de Juna, et du monde. Elle ne l’oublia jamais, et continua de vivre avec son fantôme jusqu’à sa propre disparition, en 1991. De cette histoire, elle ne dit rien, à personne, pendant près d’un demi-siècle. Après guerre, à la rubrique « état civil » des formulaires, elle écrivait « seule ». Voilà pour les faits.
C’est le début de la déclaration d’intention d’Agata Tuszynska. Lisezla : elle a su trouver les mots, et le ton, pour dire cet amour, et cette œuvre, si simple, si onirique aussi, si obsessionnellement entée sur sa province natale et son enfance qu’elle rejoint l’universel du Manosque de Giono, du Malagar de Mauriac, de la rue Krochmalna de Singer, ou du comté mythique de Yoknapatawpha de Faulkner. Toujours la fameuse phrase de Flaubert : « Pour qu’une chose devienne intéressante, il suffit de la regarder assez longtemps. » Assez longtemps – mais pas suffisamment pour Schulz, mort prématurément, riche de promesses qui sont aujourd’hui des regrets.
François Kasbi
Brèves
Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines, Traduit de l’anglais par Claire Richard Bagnolet, L’Échappée, 2015, 526 p., 22 €
Anthropologue et psychologue, Sherry Turkle intègre le Massachusetts Institut of Technology (Mit), il y a une trentaine d’années, pour étudier les effets des « technologies nouvelles » sur les humains et plus généralement pour comprendre l’émergence des cultures numériques. Son premier ouvrage (The Second Self, 1984) traite de la relation qu’un individu entretient avec son ordinateur, qui tend à devenir intime. Avec son second livre (Life on the Screen, 1995), l’environnement technologique a changé (réseaux, moteurs de recherche, avatars) et ce sont les liens entre les humains médiatisés par les machines qui se trouvent examinés, d’autant plus que l’auteure rencontre des internautes qui préfèrent la vie en ligne, qu’ils nomment la Real Life (la « vraie vie »), où ils trouvent leur véritable identité. Avec cette troisième étude, fondée sur une riche enquête, Sherry Turkle s’intéresse aux robots capables d’affection envers leurs utilisateurs (aussi bien des petits de cinq ans que des adolescents ou des personnes âgées en maison de retraite), robots qui ne cessent de se perfectionner (ils reconnaissent « leurs » maîtres, sont capables d’attention, réalisent des actions de plus en plus pointues) et d’enrichir leur vocabulaire… Aussi entrent-ils dans la vie des humains comme d’excellents substituts aux carences affectives de ces derniers. Au commencement de ses recherches sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntci), l’auteure est ouverte et même satisfaite de certaines facilités qu’elles offrent. Ce n’est que progressivement qu’elle devient critique et alerte ses lecteurs sur le fait que la plus large autonomie qu’on pouvait attendre de ces nouvelles technologies, de plus en plus encombrantes dans notre vie quotidienne, se transforme en dépendance chronophage… Elle en vient à réclamer une solitude salutaire pour notre santé mentale qui exige, pour se déployer, un débranchement volontaire et joyeux, qui laisse les machines à leur place, au service des humains.
Th. P.
Hacène Belmessous, Le Grand Paris du séparatisme social. Il faut refonder le droit à la ville pour tous, Fécamp, Post-éditions, 2015, 168 p., 16 €
Le Grand Paris fait couler beaucoup d’encre et ses partisans (technocrates, élus et multinationales, en particulier du Btp) se gardent bien d’en apprécier la dimension sociale. Hacène Belmessous, fin observateur et enquêteur des banlieues et de la « politique de la ville », auteur de nombreux ouvrages, s’invite au débat en prenant à la fois du recul historique et en replaçant la question du Grand Paris (qu’on limite souvent à un regroupement administratif) dans celle, plus vaste, de l’organisation territoriale, de la réduction du nombre des régions et aussi de certains « grands projets ». Son analyse part d’un étonnement : pourquoi les opposants aux grands projets qu’ils jugent « inutiles » (aéroport de Notre-Dame-des-Landes, barrage de Sivens, centre commercial au triangle de Gonesse, centre de vacances à Roybon…) ne fraternisent-ils pas avec les « jeunes des banlieues », la plupart du temps issus de l’immigration, qui refusent leur exclusion (mouvement de 2005) ? Seraient-ce deux mondes à part ? Dans les interstices de l’île de béton qu’est la Défense, un metteur en scène, Roger des Prés, crée la « Ferme du Bonheur » (initiative agro-poétique) et le « Champ de la Garde » (friche citoyenne), où des habitants pas nécessairement politisés viennent régulièrement cultiver des possibles… Peut-être est-ce dans ce genre de lieux que ces deux mondes se rencontrent et qu’un autre Grand Paris s’éveille ? Réflexion salutaire, documentée et originale, qui mérite la discussion.
Th. P.
En écho
HISTOIRE DE L’ESPAGNE – Dans un numéro spécial sur « Histoire et conflits de mémoire en Espagne » (no 127, juillet-septembre 2015), coordonné par Élodie Richard et Charlotte Vorms, la revue Vingtième Siècle présente les débats qui ont animé l’historiographie de la Seconde République, de la guerre civile et du franquisme. L’Espagne garde en effet un rapport conflictuel avec son passé : quel est le rôle des historiens dans cette querelle des mémoires ? Le dossier examine les usages politiques de l’histoire, fait le point sur la nature du régime franquiste et décrit les attitudes des individus sous la dictature.
TYRANNIE DES VALEURS – La revue Société, Droit et Religion (no 5, Cnrs Éditions, juillet 2015) publie deux versions d’un texte de Carl Schmitt, « La tyrannie des valeurs » (1959 et 1967), dans une nouvelle traduction par Jean-Louis Schlegel. L’introduction de Bernard Bourdin explique les objections de Schmitt aux philosophies des valeurs et tente d’en souligner l’actualité.
MA CITÉ A CRAQUÉ – La revue Mouvements (no 83, 2015/3) fait retour sur les révoltes urbaines de 2005. Partant du postulat qu’elles sont porteuses de questions et de revendications politiques, le dossier s’interroge sur les dix années qui nous en séparent et entérinent leur oubli. Critiquant l’immobilisme des pouvoirs publics, il met à l’honneur les formes invisibles de mobilisation des jeunes habitants des banlieues. Témoignages, récits, enquêtes et comparaisons internationales permettent de dénoncer l’absence de réponse politique aux questions posées en 2005. Pour la revue, la participation politique des minorités et des habitants des quartiers populaires est une question centrale de la justice sociale.
Avis
Journée d’étude sur l’internationalisme littéraire. Le Centre d’histoire de Sciences Po, l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine et Ent’revues organisent une journée d’étude sur les conditions d’un espace intellectuel européen, à partir de l’expérience de la Lettre internationale du tchèque Antonin Liehm. Elle aura lieu le 16 octobre 2015 à l’abbaye d’Ardenne. Pour plus d’in formation, s’adresser à l’Imec.
Séminaire Stanislas Breton. L’Association des amis de Paul-Stanislas Breton et la revue Esprit organisent un séminaire sur « Le politique et les religions » avec Jean Greisch et René Nouailhat le 17 octobre 2015, Jean-Louis Schlegel et Hubert Faes le 7 novembre, Frédéric Worms et Bernard Bourdin le 21 novembre, Jean Leclercq et Peter Kemp le 5 décembre, Jeanne Bernard et Henri-Jacques Sticker le 19 décembre, Michel Senellart et Étienne Balibar le 9 janvier 2016, Jérôme de Gramont et Olivier Mongin le 23 janvier. Les demandes d’inscription sont à adresser à l’Association des amis de P.-S. Breton, 18, rue Mayet, 75006 Paris ou par courriel : mosmetral@gmail.com
Colloque Simone Weil. L’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil organise un colloque sur le thème : « Économie, écologie, critique du capitalisme chez Simone Weil ». Il se tiendra à Paris, du 30 octobre au 1er novembre 2015. Renseignements et inscriptions au 04 50 78 16 10.
Colloque « Penser l’anthropocène ». Comment penser l’anthropocène ? Anthropologues, philosophes et sociologues s’expriment face au changement climatique les 5 et 6 novembre 2015 au Collège de France, à l’invitation de la Fondation de l’écologie politique. Programme et inscriptions sur le site : www.anthropocene.paris
Numéros à venir. En novembre, la revue Esprit se penche, à la suite des événements de janvier, sur la modernité des théories du complot et le statut de la vérité dans le débat public. En décembre, à l’occasion de la Cop 21, la revue interroge les sciences humaines sur les changements climatiques.
- 1.
Lors d’une conférence reprise dans Pierre Bergounioux, Exister par deux fois, Paris, Fayard, 2014.
- 2.
Pierre Judet de La Combe, « La langue et la Cité : mythe, tragédie, épopée », entretien paru dans Esprit, février 2014.
- 3.
Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Paris, Zones/La Découverte, 2012.
- 4.
Voir Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, Zones/La Découverte, 2014.
- 5.
Émile Durkheim, le Socialisme, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 2011.
- 6.
Le Populaire, 1er septembre 1833, cité p. 32.
- 7.
La Réforme industrielle, 1er mars 1833, cité p. 30.
- 8.
Marie-Claude Genet-Delacroix, Art et État sous la IIIe République. Le système des beaux-arts, 1870-1940, Paris, Publications de la Sorbonne, 1992.
- 9.
« Comme l’a fait Madeleine Delbrêl à Ivry, il s’agit avant tout de vivre de Dieu au milieu des hommes en aimant le monde tel qu’il est, mais en ayant la liberté de discerner ce qui en lui fait obstacle à Dieu, à sa vérité, à sa miséricorde. »
- 10.
Claude Dagens est aussi coordinateur (avec la collaboration d’Emmanuel Falque et de Guy Coq) d’un ouvrage paru en septembre sous le titre Dieu est Dieu. Quête de l’humanité commune, Paris, Éditions du Cerf, 2015.
- 11.
Dont il a présenté une sélection de textes sous le titre Une femme ardente, Paris, Le Seuil, 2012.