12, de Nikita Mikhalkov
En 1953, en Amérique, un certain Reginald Rose écrit pour la télévision une pièce intitulée Douze hommes en colère. Bouleversé par cette dramatique et souhaitant en interpréter lui-même, au cinéma, le rôle principal, Henry Fonda s’improvise coproducteur et confie la réalisation du film à un jeune réalisateur : Sidney Lumet. Douze hommes en colère (1957) est le premier et le plus célèbre film de Sidney Lumet. Vêtu de blanc, image de la justice et de la probité, Henry Fonda y trouva l’un de ses plus beaux rôles.
On se souvient de l’histoire : douze jurés, enfermés dans une salle, doivent voter « au-delà de tout doute raisonnable », selon la formule américaine, « coupable » ou « non coupable ». L’unanimité est requise car, accusé d’avoir tué son père, un adolescent risque la peine de mort. Le cas semble simple : il y a des témoins et l’avocat de la défense n’a apporté aucun fait nouveau ni circonstances atténuantes. Les jurés s’en réjouissent : ils en auront plus vite fini. Ils votent et se préparent déjà à partir quand, surprise, on s’aperçoit qu’un des jurés a voté « non coupable ». Prié de s’expliquer, il s’en acquitte si bien qu’au deuxième tour de table deux bulletins porteront la mention « non coupable ». Et ainsi de suite jusqu’à ce que les douze, à l’unanimité, innocentent l’accusé.
Mais attention : ils ne l’innocentent pas, comme cela se passerait dans un polar, en désignant un autre coupable. Ils l’innocentent en démontrant que le doute est possible, donc raisonnable. Il se peut que l’accusé soit coupable, mais s’il n’y a même qu’une chance sur un million pour qu’il soit innocent, il serait monstrueux de l’envoyer à la chaise électrique. Tel est le credo du juré vêtu de blanc, credo qui va devenir peu à peu celui des autres. La pièce de Rose2, comme le film de Lumet, sont des manifestes humanistes.
Cinquante ans plus tard sort 12, le treizième film de Nikita Mikhalkov, après un silence de dix ans : Le barbier de Sibérie3 date de 1998. Durant ce temps, Mikhalkov a tourné Soleil trompeur II.
Une fresque de plusieurs heures, dit Mikhalkov : le général, arrêté par les staliniens à la fin de l’épisode 1, recherche sa fille, en pleine guerre mondiale. Quatre ans de boulot… Je me hâte moins qu’avant4.
Au générique de 12, il est précisé que le film a été écrit « d’après la pièce de Reginald Rose et le film de Sidney Lumet, Douze hommes en colère ». C’est vrai. Mais avec deux ajouts notables. 1) Un état des lieux de la Russie d’aujourd’hui. 2) Après avoir établi qu’il existe bien un « doute raisonnable » quant à la culpabilité de l’accusé, les jurés vont échafauder une théorie tout à fait plausible désignant un autre assassin – dont les motifs sont précisément liés à la situation actuelle de la Russie.
La première image qui hante le film jusqu’à l’obsession – comme elle hante la mémoire du présumé assassin – est celle d’un tank sur lequel gît un soldat mort, de nuit, dans un village désert, sous une pluie diluvienne. La guerre en Tchétchénie est omniprésente. L’adolescent dans sa cellule s’appelle Oumar. C’est un Tchétchène de seize ans accusé d’avoir tué son père adoptif, un officier russe. Oncle Volodia, comme il l’appelait, était un ami de ses parents. Quand ceux-ci furent massacrés par l’armée russe, oncle Volodia chercha le petit Oumar qui avait alors sept ans. Il le retrouva terrorisé, caché dans une grange et l’emmena avec lui à Moscou.
Tout cela, nous l’apprenons petit à petit, au fil des souvenirs ou des rêves d’Oumar. Qu’ils étaient beaux, les paysages de son enfance. Et qu’elle était belle, sa mère, si jeune, si légère, avec des yeux immenses et un visage de madone !
Pendant que cet enfant au regard grave revoit son passé, des adultes infantiles sont conduits par l’huissier dans la salle où ils doivent délibérer5. Pas à l’intérieur du tribunal, non : tout est en travaux. C’est l’école voisine qui prête son gymnase. Invention à la Mikhalkov qui permet à la fois de stigmatiser la pagaille russe et aux jurés de baisser plus vite le masque, révélant d’emblée la part d’enfance qui reste en chacun de nous. Les voici redevenus collégiens. L’un s’empare d’un ballon, l’autre joue du piano en passant les doigts à travers un filet. (Il faut bien protéger le piano du ballon !) Un gros type revient, hilare, des toilettes, brandissant un soutien-gorge super XXL…
Seul, dans un coin, l’un des jurés ouvre discrètement son portefeuille. Il en sort quelque chose que nous n’avons pas le temps de voir, car tout va très vite chez Mikhalkov. Sous sa caméra, ce huis clos devient immense. Elle en explore les recoins avec la même fougue qu’elle filmait la taïga et la course désespérée de l’ex-élève officier Tolstoï dans Le barbier de Sibérie. Mikhalkov ne résiste même pas au plaisir d’un panoramique à 360° autour du visage du juré au portefeuille. Exactement comme il le faisait autour d’un couple, à la fin de Cinq soirées (1978).
Car ce n’est pas la première fois qu’il filme en huis clos. Après Cinq soirées, qui se déroule dans l’un de ces sinistres appartements communautaires où la solitude de chacun semble aggravée par celle des autres, il y eut Sans témoins (1983), le face-à-face d’un homme et d’une femme, naguère mariés. Elle est restée seule ; lui, remarié à une apparatchik, est terrifié à l’idée que sa nouvelle femme puisse apprendre qu’il a revu l’ancienne. Dénonciation féroce du système soviétique qui pervertit l’individu.
Aujourd’hui, dans ce nouveau huis clos, Nikita Mikhalkov ne va pas se montrer plus tendre avec l’actuel gouvernement de son pays. Les soviets ont laissé la place aux mafieux et aux trafiquants. Le fric est roi. À qui pensait Mikhalkov en filmant, au bras d’un juré, une énorme rolex ? Il y a pourtant une grande différence entre Sarkozy et ce juré, vaguement poète (il cherche des rimes au prénom de sa bien-aimée), directeur d’un cimetière, qui raconte l’arnaque à la tombe inondée. Avec l’argent mal acquis, il nourrit des Sdf et a fait construire une école dans son village.
Rien n’est tout blanc ni tout noir. Et le plus ambigu est sans doute la partie du film qui se passe en Tchétchénie. Fut-il un temps dans l’histoire où Russes et Tchétchènes vivaient en amitié – comme oncle Volodia et les parents d’Oumar ?
La force du film vient précisément de son foisonnement, des questions qu’il pose, des contradictions qu’on y relève. Car chaque juré représente un échantillon de la nation. Il y a l’ancien communiste à qui le mot « camarade » vient plus naturellement aux lèvres que « monsieur » ; un chauffeur de taxi facho qui se plaint de n’être plus à Moscou mais à Bakou ; et un vieux juif plein d’humour qui supporte avec philosophie l’antisémitisme de certains. Il y a un peintre, dont on apprendra plus tard qu’il eut aussi un autre métier ; un producteur de télévision un peu trop impressionnable ; un Caucasien qui a réussi à devenir chirurgien à Moscou mais est encore en butte au racisme ; et un comédien qui raconte comment, à six ans, seul avec sa grand-mère en train de mourir, tout ce qu’il a pu faire, c’est, en imitant sa voisine, transformer son dernier soupir en un dernier sourire.
Des histoires, le film en est plein. Ce sont elles qui font de 12 un patchwork multicolore. Celle racontée par le juré qui a été le premier à voter non coupable pourrait être tirée d’un roman de Dostoïevski. Ingénieur, il fait une découverte scientifique. Il ne voulait pas la vendre, mais continuer ses recherches. L’entreprise pour laquelle il travaillait lui donne cinquante roubles et le prie de passer à autre chose. Il se met à boire, perd son travail, sa femme le quitte. Il n’a plus qu’un désir : mourir. Mais sans avoir le courage de se tuer. Alors, il provoque la police, les passants. Il reçoit des coups.
Comme un chien, je léchais mes blessures et je repartais. Un jour, dans un train, je commence à embêter les gens. Je ne rêvais que d’une chose, que quelqu’un m’attrape et me jette hors du train. Il y avait là une petite fille qui me regardait. Elle a dit : « Maman, le monsieur est fou. Il me fait peur. – Non, il n’est pas fou. Il est juste très malheureux. » J’ai vendu mon invention, épousé la femme et la petite fille est devenue la mienne. Peut-être que ce gosse va finir sa vie en prison. C’est peut-être son destin. Moi, une femme m’a sorti de ma déchéance. Voilà, c’est fini.
Nous sommes bien en Russie. On n’y parle pas de hasard mais de destin, et l’humanisme prend une belle forme : la compassion.
Le temps passe, ponctué par les sonneries des récréations, les cris des enfants, les blagues et les engueulades des jurés. Un oiseau entre par la fenêtre entrouverte et s’oublie sur la tête du facho. Les votes et les histoires se succèdent. « Depuis un certain temps, je pense que tout est possible », dit le vieux juif. Et il raconte que pendant la guerre, une superbe Finlandaise était tombée amoureuse de son papa « tout gringalet » plutôt que du beau SS qui lui faisait la cour.
Un type bizarre, qui jusqu’ici ne parlait guère, se met tout à coup à raconter l’histoire de son oncle Kolia. Ahurissement des autres. Mais qu’est-ce que l’oncle Kolia vient faire ici ? Ils tentent de l’interrompre. Rien à faire. Parlant lentement, bégayant un peu, le type continue. En même temps, il se met des gouttes dans un œil, puis dans l’autre, dans une narine, l’autre, une oreille, l’autre… Le jury le regarde, interloqué, puis fasciné. Et l’écoute. Nous aussi. Tout ça pour apprendre qu’oncle Kolia, devenu joueur par hasard et braqueur de banque (oh combien maladroit !) pour éponger sa dette de jeu, se retrouve à discuter tranquillement avec le commissaire de police… et qu’il n’y eut ni enquête ni procès. « Pourquoi nous racontez-vous ça ? », demande un juré.
Vers la fin du film, Mikhalkov répondra à cette question en inscrivant sur l’écran une citation signée B. Tossia :
La loi est au-dessus de tout, mais que faire quand la compassion est au-dessus des lois ?
Cela dit, Mikhalkov n’hésite pas à montrer qu’actuellement la compassion, chez ses concitoyens, a des limites. La façon dont les jurés se défilent quand le président leur demande d’aller plus loin dans l’acquittement et de s’associer avec lui pour assurer l’avenir du petit tchétchène est édifiante. Mikhalkov n’a pas seulement transposé la pièce de Rose dans un autre contexte géographique et historique. Cette pièce, il se l’est appropriée. Il l’a nourrie, enrichie, transfigurée. Il ne lui suffit pas que le petit tchétchène soit finalement jugé non coupable. Il ajoute trois courtes séquences. 1) Extérieur nuit, la rue. Le président du jury (joué par Nikita Mikhalkov en personne) parle avec Oumar : « Comment appelais-tu ton père adoptif ? – Oncle Volodia. – Appelle-moi oncle Nikola. Tu vivras chez moi. » 2) Séquence onirique. Extérieur jour. Oumar voit sa mère, marchant comme on danse, rentrer dans la maison. En arrière-plan, dans le pré, oncle Volodia achève son repas. 3) Intérieur nuit. Le gymnase vide. La porte s’ouvre, entre l’ingénieur. Il ouvre d’abord la fenêtre pour permettre à l’oiseau de s’envoler. Puis il prend, posée dans un coin, une petite icône représentant la Vierge à l’enfant. Il l’embrasse et la remet dans son portefeuille.
De quoi déclencher l’ire de quelques critiques… Mikhalkov s’en explique, avec trente ans d’avance, dans un entretien avec Pierre Murat6 pour la sortie en France de Partition inachevée pour piano mécanique7.
Écoutez, l’art russe est inconcevable sans la foi, l’espérance et l’amour. Au sens large, naturellement. Je veux dire pas seulement la foi religieuse ou l’amour terrestre… Vous ne comprendrez rien à la Russie si vous oubliez ces trois concepts fondamentaux : la foi, l’espérance et l’amour. Ils sont là partout, aussi bien dans un film sur le cosmos, que dans un reportage sur la pêche au thon…
Et dans tous les films de Nikita Mikhalkov.
- 1.
12 (2 h 30), film russe. Réalisation : Nikita Mikhalkov. Scénario : Nikita Mikhalkov, Alexandre Novototsky-Vlasov, Vladimir Moiseyenko, d’après la pièce de Reginald Rose et le film de Sidney Lumet, Douze hommes en colère. Musique : Edward Artemiev. Avec Serguei Makovetsky (l’ingénieur), Nikita Mikhalkov (le président du jury), Valentin Gaft (le vieux juif), Sergey Garmash (le chauffeur de taxi). Présenté au festival de Venise 2007, 12 n’obtint aucun prix, mais Nikita Mikhalkov reçut un Lion d’or spécial pour l’ensemble de son œuvre. Sortie en France : 10 février 2010.
- 2.
Elle vient d’être jouée à Paris, au Théâtre de Paris, avec Michel Leeb.
- 3.
Voir Esprit, juin 1999.
- 4.
Signalons une curieuse interview de Nikita Mikhalkov par Pierre Murat parue dans Télérama (n° 31-36, du 20 au 26 février 2010). Mikhalkov s’y explique longuement sur son amitié avec Poutine, son anti-américanisme et pose sur la vieille Europe un regard sans indulgence.
- 5.
Dans Partition inachevée pour piano mécanique, un petit garçon posait sur des adultes puérils le regard d’un vieux sage.
- 6.
Télérama, n° 1528, 25 avril 1979.
- 7.
Les deux premiers coffrets de l’intégrale Nikita Mikhalkov viennent de sortir. « Dès L’esclave de l’amour (1976) [dit Pierre Murat, qui commente de façon passionnée et passionnante tous les films des Dvd], Mikhalkov filme des êtres hésitants, inconscients, égarés. Tchekhoviens, en somme. » Il ne cessera plus.