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Dans le même numéro

Another Year, de Mike Leigh

janvier 2011

#Divers

Un carton annonce : « Printemps ». Première image : le visage d’Imelda Staunton qui fut la Vera de Vera Drake2. Une femme adorable, Vera, active comme une petite souris, toujours prête à rendre service et, à la fin du film, accusée par la police d’être une faiseuse d’anges, responsable de la mort d’une femme. Le visage d’Imelda Staunton, au début d’Another Year, pourrait être celui de Vera après trente mois de prison et l’inguérissable désespoir d’avoir tué quelqu’un. Celui d’une naufragée de l’amour devenue une morte vivante.

Mais non. Another Year n’est pas la suite de Vera Drake. Encore que tous les films de Mike Leigh semblent les différents chapitres d’une comédie humaine limitée à la classe moyenne et au prolétariat, milieux dont Mike Leigh est issu. Imelda Staunton, ici, est Janet, une femme qui ne dort plus depuis un an et vient dans un centre de santé demander des somnifères. Janet n’est qu’une boule d’angoisse. La somme de souffrance qui s’accumule derrière ce visage cadenassé fait mal. Le médecin, une jeune femme noire, l’interroge doucement. Janet répond par monosyllabes. Elle s’en fout de la cause de ses insomnies. Elle ne veut surtout pas en parler de crainte de s’effondrer. Ce qu’elle veut, ce sont des somnifères. Et on est – comme le médecin – navré de ne pouvoir l’aider.

Aider l’autre – ou s’en révéler incapable –, c’est le seul sujet de cette chronique au fil des saisons. Janet, qu’on entreverra encore une fois et c’est tout, n’est là que pour nous préparer à ce qui va suivre, nous mettre en état d’empathie3. Elle va laisser la place à ceux qui sont les pivots du film, Tom et Gerri.

Le seul choix des prénoms, ce clin d’œil, à deux lettres près, à l’un des couples les plus célèbres du dessin animé, donne le ton. Non pas que Tom et Gerri, couple harmonieux et sympathique, aient le moindre rapport avec le chat sadique et la souris maligne. Mais, comme dans les aventures de Tom et Jerry – et comme dans la vie et dans les films de Mike Leigh –, le tragique et le comique sont indissolublement liés.

L’absurdité de l’existence est atroce et hilarante en même temps, dit Mike Leigh. C’est une constante de mon cinéma. Un critique anglais a suggéré, un jour, que ma tendance à me lamenter sur la condition humaine et à en rire à gorge déployée venait tout droit de la tradition juive au sein de laquelle j’ai grandi. Même si je l’admets avec réticence, c’est sans doute très vrai4.

Nous faisons donc la connaissance de Gerri et Tom, couple entre deux âges, tandis qu’ils chargent une camionnette des produits de leur potager, dans l’un de ces jardins ouvriers qu’on peut louer dans la banlieue de Londres. Puis Tom, qui est géologue, va voir des copains qui ont déterré des tuyaux dont ils admirent la « schistification ». De son côté, Gerri, qui est conseillère psychologique au centre de santé, tente à son tour et sans plus de succès d’arracher quelques mots à Janet. Exit Janet. À la fin de la journée, Gerri prend l’apéro avec une de ses copines de travail, Mary, qui doit avoir sensiblement son âge, mais s’efforce de paraître plus jeune. Elles semblent être amies de longue date. Excitée, Mary confie à Gerri combien elle se sent bien dans sa vie. En français, on dirait dans sa peau. Gerri l’invite à dîner samedi soir.

Sans transition on se retrouve dans un bureau où un jeune avocat explique à un vieil Indien qui ne parle pas anglais sa tactique de défense pour éviter qu’il soit expulsé de son appartement. Mais la jeune femme qui sert d’interprète au vieil homme est manifestement très pressée et s’en va. Le vieil homme n’a rien compris.

On se retrouve samedi soir chez Tom et Gerri. Arrivée de Mary, toujours aussi excitée, dont les premiers mots sont pour demander : « Joe ne vient pas ? – Il passera demain. » Petit moment de gêne. Mary se saoule. Mary est une amie encombrante. Elle le sent. Gerri lui conseille de passer la nuit chez eux : « On va retrouver ton tee-shirt. » Ce n’est donc pas la première fois. Le lendemain, arrive Joe, le fils de Tom et Gerri. Le jeune avocat, c’était lui.

« Été », « automne » et « hiver » vont se dérouler selon le même schéma : à chaque saison apparaît un nouveau personnage. « Été » : Ken, un ami d’enfance de Tom, est venu à Londres voir son vieux copain. Il est obèse et malade de solitude. Selon son humeur, il fait des blagues de collégien ou sanglote dans les bras compatissants de Gerri. Arrive Mary, en retard pour le déjeuner. Ken lui fait des avances. Elle n’a d’yeux que pour Joe.

« Automne » : retour du potager, Gerri et Tom trouvent Joe installé au salon. Un hurlement retentit, une jeune femme surgit de la cuisine où elle s’était cachée. « Maman, papa, je vous présente Katie. Elle est ergothérapeute. » Comme d’habitude, Mary arrive en retard pour le déjeuner : on lui a volé du papier hygiénique dans sa voiture. Pour une fois, elle n’est pas excitée. Comprenant qui est Katie, elle fait la gueule. Mais Katie, gaie, extravertie, chaleureuse, fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Après le départ du jeune couple, Mary demande à Gerri : « Qu’est-ce que tu penses de Katie ? – Adorable. » Après le départ de Mary, Tom et Gerri se regardent et l’un d’eux dit : « C’est quand même triste ! »

« Hiver » : Gerri, Tom et Joe se sont rendus dans le village où habite Ron, le frère aîné de Tom, pour assister aux funérailles de sa femme Linda. Ron, mutique, roide, semble tétanisé. C’est un Janet mâle. La courte cérémonie religieuse qui précède l’incinération est impersonnelle et sinistre. Trois ou quatre habitants du village sont venus, vite chassés par l’arrivée tardive et violente du fils de Ron et Linda : Carl a l’air d’un skinhead. Tom serre son frère dans ses bras et lui propose de venir passer quelques jours chez lui.

En l’absence de Tom et Gerri, partis jardiner, Ron est resté seul. On sonne à la porte : c’est Mary échevelée, affamée, lamentable. Pour prouver à Ron, qui ne semble pas décidé à la laisser entrer, qu’elle est une familière des lieux, elle lui décrit l’emplacement des meubles de la cuisine. Le cerbère ouvre la porte. Et voilà ces deux paumés, la volubile – un peu moins que d’habitude – et le taiseux, qui se retrouvent face à face sans l’aide secourable de leurs hôtes. Elle : « Vous voulez un câlin ? » Lui : « Vous voulez un toast ? » Ils évoquent, en peu de mots, certes, leurs souvenirs de jeunesse : les Beatles. Elle lui propose un coup de main pour l’aider à ranger sa maison, là-bas, au village. Ron, qui n’a sans doute jamais autant parlé, lui dit qu’il a eu un accident de voiture et qu’après l’avoir fait réparer il l’a vendue vingt euros. « Je me suis payé une bouteille de champagne. » Mary se pelotonne sur le canapé (depuis combien de temps n’a-t-elle pas dormi ?) : « C’est tellement bon d’avoir quelqu’un à qui parler ! »

Retour de Tom et Gerri, manifestement contrariés que Mary soit venue s’imposer au milieu d’une « réunion de famille ». « Tu m’en veux, demande Mary à Gerri. – Non, tu m’as déçue. » Mary pleure. Gerri la prend dans ses bras. Elle lui conseille de parler à une conseillère psychologique. Non, pas à elle, à une autre. Puis elle lui demande de l’aider à mettre le couvert. Le dernier plan est un panoramique à 360o autour de Mary assise seule devant la table. Une Mary au visage triste, si triste.

Pourquoi avoir raconté si longuement le canevas si quotidien, si banal d’Another Year ? Précisément parce qu’il est banal. Si vous le lisez avant d’avoir vu le film, l’essentiel va vous échapper. Au contraire, si vous le lisez après, vous allez revivre le film comme vous l’avez reçu, c’est-à-dire enrichi de tout ce qui ne passe ni dans l’action ni dans les mots, seulement à travers la mise en scène.

Comparons, par exemple, le premier et le dernier plans du film : le gros plan fixe du visage de Janet et le panoramique autour de Mary assise devant la table. La fixité du gros plan semble dire que Janet est déjà morte. La mouvance du panoramique, au contraire, laisse espérer une nouvelle vie possible pour Mary. Espérer seulement, car certains verront dans ce panoramique à 360o le signe de l’enfermement définitif de Mary dans sa solitude…

Tout au long du film, sans même que nous en ayons conscience, la mise en scène modifie notre perception des choses. Chez Mike Leigh, elle joue exactement le même rôle que les longs dialogues ou monologues dans les pièces de Tchekhov. Mike Leigh, c’est Tchekhov devenu cinéaste. Un Tchekhov qui n’écrit plus avec un stylo mais avec une caméra. Un Tchekhov qui, comme l’autre, nous répète, inlassablement, toujours la même chose : « Messieurs, comme vous vivez mal ! »

De film en film, Mike Leigh ne dit pas autre chose. Dès le premier, Bleak Moments (1971), « il observe des hommes et des femmes qui finissent par ne plus rien avoir à dire, tant ils ignorent comment le dire5 ». Il ne cessera plus de filmer des mal aimés, des pas aimables, dont on découvre peu à peu qu’ils ont un cœur. Citons les plus beaux : Naked (1993), Secrets et mensonges (1996) et l’émouvant All or Nothing (2001), l’histoire d’un gros type aux bons yeux de cocker, méprisé par sa femme et ses enfants, qui retrouve à la fois sa dignité perdue et l’amour de sa femme. Bref, comme Tchekhov, Mike Leigh parle de la difficulté d’être, du temps qui passe et de la vie qui va.

Qu’il soit un avatar de Tchekhov, d’ailleurs, n’est pas étonnant : ses grands-parents viennent de Russie.

Mon grand-père a échappé d’extrême justesse à la police du tsar. Au moment de son arrestation, il s’est sauvé par une fenêtre avec, en poche, un billet pour New York. Il est parti d’Odessa, devait prendre le bateau à Liverpool, mais s’est arrêté à Manchester pour saluer des proches. Ça lui a plu. Il est resté6

Enfin, toujours comme Tchekhov, Mike Leigh nous tend un miroir où chacun peut se reconnaître. Dans Another Year, beaucoup se sentiront proches de Tom et Gerri, ce couple qui s’aime et tente d’aider les autres. Il illustre bien cette petite phrase de Maurice Bellet : « Le meilleur service qu’on peut rendre aux autres, c’est d’être heureux7. » Cela dit, même eux ne parviennent pas à tirer Mary d’affaire. C’est même leur retour et leur mauvaise humeur qui la replongent dans sa solitude. Ron était peut-être celui qui allait la sauver en se sauvant lui-même.

D’autres se reconnaîtront dans cette Mary perdue, éperdue. D’autres encore – les moins nombreux possibles, espérons-le – dans Janet. Mais non : les Janet, hélas, ne vont pas au cinéma…

  • 1.

    Another Year, film anglais (2 h 09). Réalisation et scénario : Mike Leigh. Avec Jim Broadbent (Tom), Lesley Manville (Mary), Ruth Sheen (Gerri), Oliver Maltman (Joe), Peter Wight (Ken), David Bradley (Ron), Imelda Staunton (Janet). Sortie : 22 décembre 2010.

  • 2.

    Esprit, février 2005, repris dans Claude-Marie Trémois, Woody, Aki, Otar et les autres, Lyon, Aléas, 2008.

  • 3.

    Il y a aussi une autre raison : Mike Leigh, qui s’est constitué une petite troupe de merveilleux comédiens, souhaitait tourner à nouveau avec Imelda Staunton. Mais il fait toujours participer les comédiens à l’écriture de ses films et Imelda Staunton n’était pas libre durant les mois de préparation. Alors il n’a pu lui donner qu’un petit rôle (mais quel rôle !) dans deux scènes écrites spécialement pour elle.

  • 4.

    Extrait de l’excellent entretien de Mike Leigh avec Laurent Rigoulet, paru dans Télérama, no 3178 (11-17 décembre 2010).

  • 5.

    Isabelle Danel, le Guide du cinéma, Télérama hors série, 2009, 15 000 critiques.

  • 6.

    Entretien avec Mike Leigh, Télérama, op. cit.

  • 7.

    Suite de la citation : « Car le malheureux, même s’il ne le veut pas, fait peser sur les autres son malheur », Maurice Bellet, Minuscule traité acide de spiritualité, Paris, Bayard, 2010.