Apart Together, de Wang Quan'an
Les trois films (sur cinq) du Chinois Wang Quan’an que nous avons pu voir en France forment (« involontairement », dit-il) une trilogie : la trilogie des deux maris. Le premier, le Mariage de Tuya, Ours d’or à la Berlinale de 2007, nous a enchantés. Tourné en Mongolie intérieure, il raconte l’histoire d’une Mère Courage, la belle Tuya, de Bater, son mari, et de leurs deux enfants. Blessé alors qu’il creusait un puits, Bater est paralysé. Tuya (Yu Nan, la femme du réalisateur) est seule pour faire paître les moutons et aller chercher l’eau, à dos de chameau, à trente kilomètres de chez elle.
Une seule solution : divorcer et se remarier. Même sa belle-sœur veut l’en convaincre, qui est prête à prendre Bater chez elle et à le nourrir malgré ses six enfants. Pas question. Tuya met une condition à son remariage : le nouveau mari devra non seulement prendre Bater en charge, mais le garder avec eux. Tour à tour comique, épique, dramatique, le Mariage de Tuya est toujours magnifique. Wan Quan’an, dont la mère est mongole, parle de ce qu’il connaît bien : l’industrialisation sauvage d’une région par le gouvernement chinois, qui ne veut qu’amener en ville de la main-d’œuvre à bon marché. Mais le film est bien plus qu’un constat sur la disparition programmée d’un monde et d’une culture. C’est un film sur l’amour de la vie et le courage de vivre. Et le courage de vivre est aussi le courage de rire.
Trois ans plus tard nous arrive la Tisseuse. Le rire en moins, il y est encore question de courage et d’amour de la vie. Lily (toujours Yu Nan) est ouvrière dans une usine de textile. La vie y est difficile et, pour arrondir leurs fins de mois, nombre de ses compagnes fréquentent, le soir, de curieux dancings. Lily a un gentil petit garçon et un mari qu’elle n’aime guère. Un jour, elle apprend qu’elle est gravement malade. L’assurance santé, en Chine, est quasi nulle. En dépit des efforts de son mari, Lily ne pourra pas bénéficier du meilleur traitement.
« Accepter la mort, c’est rendre hommage à la vie », dit Wan Quan’an. Autrement dit, comment accepter de mourir si on a le sentiment d’avoir raté sa vie ? C’est ce que ressent Lily ; alors, elle plaque tout et part à la recherche de son premier amour, voyage qui devient initiatique. Lily découvre que sa vie n’a pas été aussi vaine qu’elle le pensait et que des liens invisibles se tissent entre les êtres, comme s’entrelacent, pour former un tissu, les fils des machines sur lesquelles elle travaillait.
Plus encore que le Mariage de Tuya et la Tisseuse, Apart Together montre à quel point les conditions de vie peuvent influer sur le comportement, voire sur la morale des personnages. Le film est étonnant, passionnant, émouvant. Car ils sont magnifiques ces gens dont la guerre, voilà cinquante ans, a ravagé la vie.
Amour et séparation
Rappelons quelques faits historiques. En 1949, l’armée du Kuomintang, le parti nationaliste chinois, est défaite à Shanghai par les troupes communistes de Mao et se retire sur l’île de Formose (aujourd’hui redevenue Taïwan) avec deux millions de civils. Le général Tchang Kaï-chek y dirige la « République de Chine », régime dictatorial, mais se refuse à proclamer l’indépendance de Taïwan, puisqu’il espère régner un jour sur toute la Chine. Tandis que, de son côté, Mao Tse Toung s’obstine à considérer Taïwan comme la 21e province de la « République populaire de Chine ».
Quand, dans les années 1990, la Chine s’ouvre au capitalisme, les hommes d’affaires de Taïwan sont les premiers investisseurs. Il faudra pourtant attendre une bonne dizaine d’années – le milieu des années 2000 – avant que les lignes maritimes et aériennes relient à nouveau directement la Chine à Taïwan. Nous voilà donc en 2005 : Apart Together peut commencer.
Première séquence : dans une maison modeste de Shanghai, une famille est réunie autour de la table. Une jeune fille lit à haute voix une lettre adressée à sa grand-mère, Yu-e, par un certain Liu qui vit à Taipei. Liu fut le premier mari de Yu-e et faisait partie de l’armée de Tchang Kaï-chek. Ils n’ont vécu ensemble qu’une année et elle était enceinte de leur premier enfant quand, en 1949, Liu s’embarqua pour Taïwan avec son régiment. Yu-e devait partir avec lui. Dans la pagaille, elle ne le retrouva pas. Après cinquante-cinq ans de silence, il lui annonce son arrivée. Sa femme taïwanaise est morte. Il va se joindre à un groupe de touristes qui vont visiter Shanghai.
Yu-e se tait obstinément et va faire la vaisselle tandis que toute la famille s’engueule. Le fils aîné en veut au père qu’il n’a jamais connu. Les deux filles et les gendres jugent différemment la situation. Le seul à rester zen est Lu, le second mari de Yu-e.
Deuxième séquence : la famille est à nouveau réunie autour de la table qui, cette fois, est couverte de plats. « Vous en avez fait encore plus que pour le Nouvel An », dit, admirative, la présidente du comité de quartier, qui tient à accueillir elle-même ce visiteur venu d’une autre planète. Trois gamins en uniforme bleu et rouge, armés de trompettes, représentent la fanfare. Une voiture s’arrête. Un vieux monsieur en descend, vêtu d’un beau pardessus. Il passe en revue le petit groupe de la famille et des voisins. « C’est toi, Yu-e ? » Elle ne répond pas. Son émotion parle pour elle.
L’émotion, le non-dit qui en dit tellement plus que les mots, des situations si absurdes que l’on en rit, mais si cruelles qu’on a le cœur serré, c’est tout cela, Apart Together. Liu propose à Yu-e de repartir avec lui. Elle est tentée. On sent qu’elle n’a jamais oublié son premier amour. « Mais il y a Lu, dit-elle. Je ne veux pas lui faire de la peine. »
Ne pas faire de peine, c’est une belle règle de vie. Et Lu est si bon ! Liu aussi est bon. Mais Taïwan, par rapport à la Chine, est un pays riche. Et il ose, à peine gêné, proposer de l’argent à Lu pour le dédommager de s’être « pendant tant d’années si bien occupé de Yu-e ».
De l’histoire à la poésie
Les repas scandent le film.
À mon avis, dit Wang Quan’an, notre estomac est bien plus profond que notre esprit. Les Chinois excellent en cuisine, et je crains que l’identification des Chinois à leur gastronomie ne dépasse largement celle des autres peuples du monde. En Chine, lorsqu’on a besoin de parler de quelque chose, on le fait souvent en mangeant. Ce film parle d’incompréhension, et des efforts déployés pour mettre fin à cette incompréhension. En mangeant, on peut trouver un point commun, c’est vraiment une habitude chinoise, c’est aussi une méthode assez efficace2.
Et en buvant, donc ! La plus belle scène, c’est le repas qu’ils font à trois, Yu-e entre ses deux amours. L’ivresse les libère et ils chantent ensemble des refrains d’autrefois. Ils rient. Ils s’aperçoivent qu’en fin de compte ils se ressemblent. En dépit de vies bien différentes.
Dans une autre scène magnifique, il suffira de deux répliques pour évoquer ces vies. Quand ils ne mangent pas, Yu-e et sa petite-fille font visiter Shanghai à Liu. Et, bien sûr, ce nouveau quartier où l’on construit d’énormes gratte-ciel. Dans six mois, Yu-e et Lu vont s’y installer, grâce à l’indemnité que leur verse l’État, qui va raser leur maison et leur quartier tout entier. « À Taipei, j’habite aussi un immeuble comme ça, dit Liu. » Yu-e, elle, regarde le fleuve par la fenêtre : « Pendant la Révolution culturelle, j’ai voulu m’y jeter. »
Un an plus tard, Yu-e et le vieux Lu ont emménagé dans leur nouvel appartement. La table, comme autrefois, est couverte de plats, mais les invités n’arrivent pas. « C’est trop loin de chez eux », dit Lu, toujours bienveillant. Seule leur petite-fille est là. Elle habite chez ses grands-parents en attendant son copain parti à l’étranger. L’histoire bégaie, dit-on.
Sur le générique de fin, des nuages se dispersent. On pense à Nuages flottants, le film du japonais Mikio Naruse. Et tout naturellement à Ozu, dont Naruse fut le maître. Oui, bien qu’il cite plus volontiers Fellini et Godard, Wang Quan’an fait penser à Ozu. Même simplicité, même sens de la famille, même générosité.
- 1.
Apart Together (1 h 36), film chinois de Wang Quan’an. Avec Lisa Lu (Yu-e), Xu Caigen (Lu), Ling Feng (Liu), Monica Mo (la petitefille). Ours d’argent du meilleur scénario au 60e festival de Berlin en 2010. Sortie : 7 mars 2012.
- 2.
Les citations sont extraites du dossier de presse.