Boxes, de Jane Birkin


En un temps où règne un nombrilisme agaçant, où huit romans sur dix ne sont que le récit sans distance ni pudeur des souvenirs personnels de l’auteur, et où certains films ressemblent à des séances de psychanalyse, sûrement bénéfiques pour le réalisateur mais où notre présence semble incongrue, Boxes, paradoxalement, échappe à ces critiques.

Paradoxalement, car Boxes, écrit, réalisé et joué par Jane Birkin, devrait être l’exemple parfait du film nombriliste. Voyez plutôt. Dans une grande maison, au bord de la mer, où elle vient d’emménager et où les boîtes (boxes, en anglais) s’empilent encore, pleines de lettres et de souvenirs, Anna (Jane Birkin) joue à cache-cache avec tous les gens qu’elle aime, morts et vivants confondus. Il y a là son père (Michel Piccoli), sa mère (Géraldine Chaplin) et ses trois filles : Fanny (Natacha Régnier), Camille (Lou Doillon) et la petite Lilly (Adèle Exarchopoulos). Les trois pères sont là aussi : l’Anglais (John Hurt), Max (Maurice Bénichou) et Jean (Tchéky Karyo).

À moins de tout ignorer, ce qui est rare, de la vie de Jane Birkin, impossible de ne pas reconnaître dans les personnages ses propres parents (dont elle parle beaucoup), son premier mari (dont elle ne parle pas), Serge Gainsbourg (dont elle parle trop) et le réalisateur Jacques Doillon (dont elle parle peu). En outre, ceux qui ont vu Jane B. par Agnès V., le beau film-portrait réalisé par Agnès Varda en 1988, retrouveront dans Anna cette tendance à culpabiliser qui caractérise Jane Birkin.

Et pourtant… Et pourtant, une fois satisfaite notre curiosité en se rappelant qui est qui, très vite on n’y pense plus. Ou, du moins, ça ne nous gêne plus. La grande habileté de Jane Birkin a été, par exemple, de faire jouer Serge Gainsbourg par Maurice Bénichou, qui ne lui ressemble pas et ne s’est permis qu’un clin d’œil : il ne porte pas de chaussettes. Quant à Tchéky Karyo, il est aux antipodes de Jacques Doillon. Enfin, le seul membre de sa famille à qui Jane Birkin a confié un rôle, c’est sa troisième fille, Lou Doillon… qui ne tient pas son propre rôle, mais celui de sa sœur, Charlotte Gainsbourg.

Arrêtons-là, car c’est trahir le film. Boxes n’est pas un « biopic1 », c’est une œuvre d’art. Et, comme toutes les œuvres d’art, elle est nourrie des émotions de l’auteur, mais très loin de la réalité. D’autant plus loin que nous sommes dans le rêve.

Dans le rêve ? Mais alors, direz-vous, Birkin fait sa psychanalyse en public : à défaut d’être un « biopic », Boxes est un psychodrame. Après tout, peut-être. Et même sûrement. Mais que nous importe, puisque nous pouvons l’oublier ? Puisque Jane Birkin s’efface derrière un personnage imaginaire auquel nous pouvons nous identifier. Et puisque nous pouvons nous approprier les personnages farfelus qui l’entourent – comme on le fait naturellement devant n’importe quelle fiction romanesque réussie. C’est là que réside le paradoxe : alors qu’on éprouve une gêne devant certains films, parce qu’on sent bien que leurs auteurs, dont la vie privée nous est pourtant inconnue, n’ont pris avec elle aucun recul, on se laisse ici emporter loin d’une réalité que l’on connaît, pour entrer de plain-pied dans un monde inconnu.

Monde de rêve, donc, comme on en rêve. Qui de nous ne s’est pas inventé un petit coin de paradis où vivants et morts se retrouvent, s’engueulent, s’expliquent, s’embrassent, rient et pleurent à la fois ? Quel enfant n’a pas eu envie de dire à ses parents ce qu’on ne dit pas aux parents… parce que ce sont les parents ? Quelle mère n’a jamais éprouvé un sentiment de culpabilité envers ses enfants ? N’ai-je pas été trop discrète ? Ou trop envahissante ? Comme le dit Anna à ses filles :

Vous étiez livrées sans mode d’emploi, il fallait se démerder !

Boxes, c’est le passé qui vous remonte à la gorge. Celui de Jane ? Celui d’Anna ? Non, le nôtre. Et, le plus souvent, dans une atmosphère de vaudeville. L’un sort par la porte, l’autre rentre par la fenêtre. On dirait du Feydeau joué par des revenants.

Quand j’ai écrit le scénario, dit Jane Birkin, je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison pour que les gens morts ne reviennent pas, avec leurs reproches et aussi leur réconfort ; savoir que les morts ne nous quittent jamais, cela j’en suis absolument sûre. Que les morts puissent revenir et te dire : « Ça va… Tu peux t’arrêter maintenant. » Juste cet apaisement…

Les fantômes sont avec nous et ils nous réconfortent. Ils sont toujours là même si nous ne pouvons plus jamais retrouver exactement le tracé d’un nez, d’un front, d’un joli cou… Nous en sommes privés à jamais comme toutes les personnes qui sont en deuil de leur mari, de leur père, de leur mère, de leur enfant.

Je crois fermement qu’on porte les gens qui ont été si importants pour nous, ou peut-être est-ce eux qui nous portent…

C’est pourquoi Jane Birkin a choisi d’ouvrir son film sur la mort du père. Non pas une séquence tout à fait réaliste, bien sûr, mais le cri d’une fille, vaguement incestueuse, serrant un cadavre dans ses bras :

Papa, tu n’es pas mort. Ne me laisse pas oublier le son de ta voix.

Et voilà qu’on l’entend, cette voix, tranquille et narquoise, celle de Michel Piccoli. Il est blessé, dit-il, il s’est cogné dans les toilettes. Vite, Anna glisse un ballon sous son pull-over et se précipite : son père s’est ouvert le crâne.

Pourquoi ce jeu de petite fille qui fait mine d’être enceinte ? Référence à un souvenir que nous ne connaîtrons jamais ? On s’en moque. Ce qui compte, c’est le jeu. Le jeu pour le jeu, qui nous emporte dans une comédie loufoque. Anna recoud le crâne de son père avec du fil et une aiguille. Elle s’étonne à peine de trouver la tante Maud dans le congélateur. Joséphine (Annie Girardot), une vieille femme dans un fauteuil roulant, se plaint que des Belges se soient enfermés dans son placard. Anna entre dans son délire : « Sortez de là, putains de Belges ! » Qui est cette femme ? Qui est ce vieux monsieur qu’Anna appelle tendrement « Petit Veuf » ? Et cette autre vieille dame toute égarée ? On ne sait pas.

Ce sont des gens que j’ai rencontrés à une époque et que j’adorais, dit Jane Birkin. Petit Veuf, Joséphine… Je me confiais à eux quand j’avais des secrets. Joséphine vivait dans un cabanon en face de ma maison ; je l’ai suivie jusqu’à la fin de sa vie ; Madame X aussi, qui ne finissait jamais ses phrases… J’ai mélangé l’histoire de ces vieilles dames, parce qu’elles faisaient partie de ma vie.

Le jeu continue. Dans le jardin, les parents d’Anna s’asseyent par terre dans un bateau dessiné à la craie. Et puis soudain, dans ce monde imaginaire, ludique, enfantin, la vérité surgit. Anna ose demander à sa mère :

Qu’est-ce qui te fait peur ? – Que tu ne m’aimes pas.

Peu à peu, les plaies se débrident. Ses filles, par exemple, Anna savait bien qu’elles souffraient. Mais, sur les causes de cette souffrance, elle se trompait. Quant aux trois pères, elle les retrouve avec des sentiments variés.

Je viens de voir Max, dit Anna. Je me demande comment j’ai pu le quitter. – Pour m’avoir, moi,

répond avec superbe la petite Lilly, la fille de Jean. La petite Lilly, c’est une force vive, la vie qui va :

J’étais ta lumière dans la nuit, un petit phare, je t’ai gardée, protégée… Jamais tu n’étais seule.

Et puis le dialogue vire au surréalisme.

Petit Veuf : « Tu as vu ma rotule ? »

Anna : « Oui, je l’ai mise au frigo. »

Ruptures de ton, qui font le charme de ce film de doux dingues.

Une séquence échappe à cette douceur. Celle, réaliste et violente, entre Anna et Jean. Certains y voient un hommage à Bergman. À mes yeux, elle ressemble trop à un règlement de comptes pour ne pas nous rappeler ce que Jane Birkin avait si bien su, jusque-là, nous faire oublier : que Boxes, bien sûr, on l’a dit, est un psychodrame. Heureusement, c’est la seule.

Entre les femmes, pas de règlements de comptes. Des malentendus qu’on éclaircit, du non-dit que l’on dit, et tellement de tendresse ! La scène où Anna parvient à réunir dans une même étreinte sa mère et ses trois filles est inoubliable. Comme la danse – pour rien, pour le bonheur – de Fanny et de sa grand-mère. Ah, la grand-mère ! La plus jeune de toutes. La légère, la lumineuse, la merveilleuse Géraldine Chaplin.

On regrette un peu que le film ne s’achève pas sur elle. Mais il y a encore quelques séquences fantasques et une dernière très jolie. Anna monte au dernier étage, ouvre une porte et voit une petite fille, de dos, qui regarde par la fenêtre. Une petite Anna de six ans. Elle la prend par la main. Elles descendent l’escalier. Peut-être que c’est cela, la sagesse : retrouver – redevenir ? – l’enfant que l’on a été.

  • *.

    Boxes (1 h 35), film français de Jane Birkin, avec Géraldine Chaplin, Michel Piccoli, Jane Birkin, Natacha Régnier, Lou Doillon, Adèle Exarchopoulos, John Hurt, Maurice Bénichou, Tchéky Karyo. Sortie : 6 juin 2007.

  • 1.

    « Biopic », abréviation de Biography Picture. C’est le mot à la mode pour parler d’un film biographique.