Le grand appartement, de Pascal Thomas


Drôle de parcours que celui de Pascal Thomas. Il a tourné son premier film, Les Zozos, en 1972, époque à laquelle naissait ce que l’on a appelé le Nouveau naturel. Une nouvelle Nouvelle Vague ? Non. Mais, dans sa mouvance, avec les mêmes méthodes de tournage et la même liberté de ton, un intérêt nouveau pour les petites gens. Les héros n’étaient plus des intellos, des bohèmes ou des bourgeois, mais des mitrons (Les doigts dans la tête, Jacques Doillon, 1974), des forains (Charlie et ses deux nénettes, Joël Seria, 1973), des menuisiers (La coupe à dix francs, Philippe Condroyer, 1974), des ouvriers (Lily, aime-moi, Maurice Dugowson, 1974), ou des colleurs d’affiches (Lo Païs, Gérard Guérin, 1974). Le Nouveau naturel fut, pour un temps très court, la Nouvelle Vague désembourgeoisée.

L’ennui, pour Pascal Thomas, c’est qu’à l’époque ses héros étaient pire que des bourgeois : des quasi-beaufs. Même s’ils étaient plus sympathiques – ils n’avaient pas de mal – que ceux de Joël Seria, il était difficile de s’y intéresser. Les potaches des Zozos ont donné en grandissant les jeunes miattendrissants, mi-désolants de Pleure pas la bouche pleine (1973), puis les adultes sinistres du Chaud lapin (1976). René Prédal2 décrit ainsi les personnages des trois premiers films de Pascal Thomas :

Se méfiant comme de la peste des réalités politiques ou sociales, les personnages de Thomas ne se posent pas de questions et prennent la vie comme elle vient, c’est-à-dire au plus bas niveau, celui de la bouffe et du cul. Certes, ce portrait du Français moyen englué – quel que soit son âge – dans la plus navrante des médiocrités n’est hélas ! pas mensonger : les héros du Chaud lapin sont vrais, mais le regard de Thomas n’est jamais dénonciateur et l’auteur décrit toujours avec sympathie ce comportement de ruminant […] C’est faire ainsi l’apologie de la majorité silencieuse tout en participant – peut-être inconsciemment – à une entreprise d’aliénation.

Sans avoir la fibre politique aussi chatouilleuse que René Prédal, il est permis, en effet, d’être un peu découragé devant cette obsession « de la bouffe et du cul ». Et il faut toute la bonhomie d’un Jean Carmet et la sympathie qu’il dégage pour supporter, dans Pleure pas la bouche pleine, son personnage de paysan borné et macho. Mais faut-il pour autant reprocher à Pascal Thomas son indulgence à l’égard de ses héros ? Ce sera cette indulgence qui, peu à peu, en devenant de la tendresse, lui donnera envie de les doter de quelques préoccupations un peu plus élevées.

Pas grand-chose à dire des deux films suivants : La surprise du chef (1976) et Un oursin dans la poche (1977). Mais Confidences pour confidences (1979) est une bonne surprise : la chronique sur quinze ans d’une famille de petits commerçants, à Courbevoie. C’est chaleureux, émouvant et tendre. Celles qu’on n’a pas eues (1980) est un film à sketches pour lequel on a évoqué Ils étaient neuf célibataires, de Sacha Guitry, qui, après avoir été l’un des maîtres de la Nouvelle Vague, est l’une des grandes admirations de Pascal Thomas. Quant au suivant, Les maris, les femmes, les amants (1989), son titre même est un clin d’œil à la pièce de Guitry, Le mari, la femme et l’amant. Oublions La pagaille (1991). Enfin, en 1998, arrive La Dilettante. Il aura fallu vingt-six ans à Pascal Thomas pour devenir celui qu’il devait être.

La Dilettante éclaire rétrospectivement tous ses films précédents jusque dans leurs défauts mêmes. Un dilettante – car c’est son propre portrait que trace Pascal Thomas à travers la drôle, l’émouvante, la magnifique Pierrette Dumortier, jouée par la drôle, l’émouvante, la magnifique Catherine Frot –, c’est quelqu’un qui fait ce qui l’amuse sans trop l’approfondir et sans s’y attarder. En amateur. Du moins dans l’acception moderne des deux termes. La phrase de Casanova, inscrite après la dernière image du film, le dit d’ailleurs clairement : « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. »

Et elle s’est amusée, Pierrette Dumortier, durant son passage à Paris, entre deux trains ! Celui qui l’amène de Neuchâtel, au début du film, et celui qui, à la fin, l’emmènera à Florence. Entre les deux, que d’aventures ! Surveillante dans le lycée d’une banlieue chaude. Caissière du café-restaurant du coin. Assistante d’un antiquaire véreux. Ce qui lui vaut de faire un petit séjour en prison. Endroit qui lui rappelle fâcheusement un hôpital à cause des plateaux de petites pilules distribuées aux détenus pour leur permettre de supporter l’enfermement et la promiscuité.

« J’ai l’impression de ne pas être à ma place, ici », dit-elle à son insupportable fille venue la voir, non pour s’inquiéter d’elle, mais pour lui demander de ne pas venir à son mariage. C’est la seule fois où Pierrette craque. Et ce sont les gardiennes qui la recueillent en pleine crise de nerfs. « Mais qu’est-ce qu’elle nous fait, Pierrette ? » Quant à l’audience au tribunal, c’est un régal, grâce à un juge narquois (Jean-François Balmer) et une plaignante (Odette Laure formidable, car, pour une fois, formidablement dirigée) acharnée à défendre l’accusée.

C’est cela maintenant, Pascal Thomas : un philosophe ironique, qui retourne les lieux communs, fait exploser les ridicules (superbe portrait du fils de la plaignante en politicien) et dénonce les absurdités de notre société. Un mélange d’Alphonse Allais, de Courteline et de Tristan Bernard. Il a des aphorismes dignes de Jules Renard : « Je me suis installée définitivement dans le provisoire », dit Pierrette Dumortier. Et ses personnages ressemblent à ceux d’Otar Iosseliani. L’amie d’enfance de Pierrette (Nathalie Lafaurie) a abandonné la musique pour le Luxembourg. Non pas pour s’occuper des ânes, comme le personnage joué par Jacques Amalric dans Jardins en automne3. Mais pour remplacer la vieille Mme Paudeau, qui était, dans son enfance, la préposée aux balançoires.

Impossible, devant La Dilettante, de ne garder que le sens péjoratif du mot. « Si être dilettante, c’est se délecter, alors je suis dilettante », écrit Pierrette à son amie du Luxembourg. Mais elle ne manque ni de courage, ni de panache. Le Pascal Thomas nouveau, lui, tourne comme toujours avec une gaieté, une aisance et une insolence tranquilles. Mais elles n’excluent ni le travail (plus de films bâclés), ni l’amour de ses personnages (qui deviennent franchement attachants). Le Petit Robert rappelle que le vieux sens du mot dilettante était « amateur passionné de musique ». Remplacez « musique » par « cinéma »…

Mercredi, folle journée (2001) confirme l’entrée de Pascal Thomas dans la cour des grands. Tourné sous les ciels magnifiques et changeants de Nantes4, c’est un enchantement. Quatre-vingt-onze personnages, dont vingt et un enfants se croisent ou se rencontrent au cours d’une journée qui n’a rien à envier en folie au Mariage de Figaro. Des adultes infantiles sont pris en charge par des gamins très adultes. Si un bébé s’égare, heureusement que des enfants sont là pour s’en occuper. Cocasses ou tragique, les aventures s’entremêlent sans que le spectateur se sente jamais perdu. En père divorcé, joueur et irresponsable, Vincent Lindon a bien de la chance d’avoir pour s’occuper de lui une Victoria de dix ans (Victoria Lafaurie). La petite Marylin sera, hélas, impuissante à sauver sa mère (Isabelle Carré) d’une overdose. Quant à la femme du commissaire de police, elle a grade de capitaine et est enceinte jusqu’aux yeux. Le tortillard dans lequel elle se trouve doit stopper en rase campagne pour lui permettre d’accoucher dans un champ de maïs, sous l’œil intéressé des voyageurs massés aux fenêtres, et les encouragements d’un jeune médecin : « Poussez, mon capitaine ! »

Tout cela et beaucoup d’autres choses coulent au fil du film, comme glisse doucement la péniche sur laquelle fuguent quelques gamins, dont la fille de l’instit.

Mercredi, folle journée est beau comme du Truffaut (on pense à L’argent de poche) et c’est Truffaut que cita tout naturellement Pascal Thomas dans le dossier de presse :

Je voudrais que mes personnages soient le plus vivant possible. C’est par leur vie que les personnages s’imposent au spectateur. Il faut que cette vie échappe à toutes les idées qu’a pu s’en faire le spectateur. Il faut arriver à rendre naturel ce qui peut sembler exceptionnel. Il faut que les gens n’aient plus envie de juger les personnages selon leur morale. Il faut empêcher le spectateur – et d’abord s’empêcher soi-même – de dominer les personnages. On doit leur laisser toutes leurs chances de salut et leurs contradictions… Le cinéma, comme la vie, se nourrit de ses contradictions.

Dix-sept ans après sa mort, François Truffaut trouvait un héritier.

De Nantes, Pascal Thomas est parti tourner en Savoie une adaptation d’un roman trop peu connu d’Agatha Christie : Mon petit doigt m’a dit. On y retrouve ses héros préférés (c’est elle qui l’a dit) : Prudence et Tommy. Ils avaient vingt-trois ans quand on a fait leur connaissance dans Mr Broun, qui se situe au tout début des années 1920. Ils se sont mariés et ont fondé une agence de détectives privés destinée à cacher leurs activités d’agents secrets (Associés contre le crime et Le crime est notre affaire). Dans N ou M, au début de la Deuxième Guerre mondiale, ils luttent contre la cinquième colonne. Vers la fin de sa vie (elle est morte en 1976), Agatha Christie délaissa à nouveau Hercule Poirot et Miss Marple. Elle situe dans les années 1960 (il ne faut tout de même pas que ses héros soient cacochymes) Mon petit doigt m’a dit et Le cheval à bascule. Le film que Pascal Thomas a tiré de Mon petit doigt m’a dit est, de loin, la meilleure adaptation jamais faite d’un roman d’Agatha Christie.

Prudence, c’est Catherine Frot, pétulante et imprévisible. Quant à Tommy (André Dussolier), Pascal Thomas l’a débaptisé pour l’affubler du prénom byzantin de Bélisaire. Pourquoi ? Va savoir, comme dirait Jacques Rivette, à qui ce film fait vaguement penser, par la flânerie, les fausses pistes et l’imagination. Après une heure de comédie pure, avec des dialogues à la Sacha Guitry, des gags légers, des digressions, des coq-à-l’âne et des histoires vaudoises, l’aventure policière commence. Elle conduit Prudence dans un petit village savoyard, qui, vingt ans plus tôt, a connu une série de meurtres atroces, jamais élucidés… Là, la comédie ensoleillée se couvre d’ombres. Et le film devient magique5.

Enfin, dernier en date et cadeau de Noël, voici Le grand appartement. Version allongée dans le temps et resserrée dans l’espace de Mercredi, folle journée. Film choral, qui conte les mésaventures d’une famille et de ses amis, fauchés ou paumés, qui vivent en phalanstère dans un appartement de quatre cents mètres carrés, encore asservi à la loi de 1948 qui plafonne les loyers dans certains vieux immeubles. Malheureusement pour la famille Cigalone, la bien nommée, la propriétaire, la redoutable Mme Falingard (Noémie Lvovsky), leur intente un procès pour les expulser.

Un film politique ? Non, dit Pascal Thomas, mais un film sur « une époque qui remplace les bistrots par des banques, les librairies par des boutiques de fringues et où les banquiers veulent enseigner aux enfants la spéculation boursière au lieu du latin ». Résolument hors du système, les personnages sont de doux anars. Martin Cigalone (Mathieu Amalric), scénariste, critique de cinéma et dialoguiste de doublages, laisse sa femme Francesca (Laetitia Casta) régler tous les problèmes. Ce qui ne l’empêche pas de lui prodiguer ses conseils :

« Nous, on vit en communauté et l’âme de la communauté, c’est l’amour. Les Falingard, eux, vivent en société et l’âme de la société, c’est la loi. C’est ça que tu dois réussir à mettre dans la tête de la juge.

Francesca : Tu me vois vraiment dire ça à la juge ?

Martin : Mais bien sûr ! C’est un vieux truc de Rossellini. C’est pas rien, Rossellini… »

Ce grand appartement, dit Pascal Thomas, nous l’avons connu. Il a été encore plus accueillant que celui du film. Il y avait des enfants partout, les grand-mères habitaient avec nous et les amis débarquaient à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il y avait dix-huit clés qui se baladaient. C’était un temps enchanteur, où les difficultés et les laideurs qui envahissaient notre société urbicide et linguicide ne semblaient pas nous atteindre. Notre devise était : « Quoi qu’il arrive, ne nous laissons pas abattre, la vie continue. »

Ce que Pascal Thomas ne précise pas, c’est qu’Adrien Églantier, le copain cinéaste qui squatte chez les Cigalone avec sa caméra et sa table de montage (Pierre Arditi, princier), n’est autre que Jacques Rozier. Le metteur en scène maudit et génial de Adieu Philippine (1962), Du côté d’Orouët (1972) et Maine-Océan (1985) a, en effet, longtemps vécu chez son ami Pascal Thomas.

Curieusement, savoir que la joyeuse et fraternelle bohème du Grand appartement a vraiment existé et qu’Adrien a pour modèle un cinéaste que l’on aime, ajoute à notre plaisir. Comme toujours chez Pascal Thomas – et chez Rozier – le film est construit comme une chronique, faite d’instants qui semblent arrachés à une continuité romanesque.

Au moment le plus inopportun et sans demander l’avis de personne, Adrien transforme l’appartement en studio pour y tourner son nouveau film. Un comédien au chômage chante « Prosper, youp la boum ! » en remontant son pantalon d’un coup sec. La sœur de Martin, Cassandre éplorée, chante d’une voix rauque une chanson serbe tragique, tandis que les deux gentils chiens de la maison hurlent à la mort. Enfin, cinq girls dansent le french cancan devant des panneaux représentant le Moulin Rouge. C’est le moment que choisit l’huissier pour effectuer une visite domiciliaire…

Les dialogues sont à la hauteur. Francesca, qui a appris l’infidélité de Martin, s’en va. Martin s’affole : « Si elle ne revenait pas ? – Mais non, dit Adrien qui veut le rassurer, si elle est partie, c’est qu’elle va revenir. » Pendant ce temps, l’autre grand-mère (Gisèle Casadesus), celle qui vit dans le Midi, dissuade Francesca de chasser Martin :

Les maris ne sont que des animaux de compagnie. Alors pourquoi les mettre dehors ? Où iraient-elles, ces pauvres petites bêtes ?

On pourrait continuer longtemps. Qu’il vous suffise de savoir que la tribu va obtenir de la terrible Mme Falingard un sursis de huit ans. Grâce à qui ? À l’ami Adrien, qui a courageusement payé de sa personne…

Quant à la mise en scène, elle est aussi libre que les personnages. Dans son désarroi, Martin, face à la caméra, s’adresse parfois directement au spectateur. Et grâce à des producteurs compréhensifs (espèce en voie de disparition), Pascal Thomas a pu commencer à tourner sur un scénario à peine esquissé.

C’est ainsi, dit-il, que la musique, les chansons et les danses ont pu surgir en toute liberté et qu’un dialogue généreux, qui cite Malherbe, multiplie les aphorismes pas sérieux, et même parlé en bambara, a pu envahir le film.

On se croirait revenu au temps de la Nouvelle Vague.

  • 1.

    Le grand appartement (1 h 43), film français de Pascal Thomas, avec Mathieu Amalric, Laetitia Casta, Pierre Arditi. Sortie : 27 décembre 2006.

  • 2.

    René Prédal, le Cinéma français contemporain, Paris, Cerf, 1984.

  • 3.

    Voir Esprit, août-septembre 2006.

  • 4.

    Pascal Thomas a tourné la plupart de ses films en province. Beaucoup dans le Poitou, mais aussi dans la Drôme, à l’île de Ré ou en Savoie.

  • 5.

    Le prochain film de Pascal Thomas sera encore une adaptation d’Agatha Christie : L’heure zéro, avec Danielle Darrieux.