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Looking for Eric, de Ken Loach

juin 2009

#Divers

Trente-huit ans après Family Life, Ken Loach renoue avec la psychanalyse. Family Life (son troisième film, 1971) volait au secours de l’antipsychiatrie. C’était à l’époque où Ronald Laing, psychiatre alors célèbre, tentait, en Angleterre, d’arracher les malades à la violence des électrochocs et à l’abrutissement des neuroleptiques. Il avait réussi à faire acheter par un groupe d’amis deux maisons à Londres. Il y avait installé certains malades pour leur permettre « d’avoir leur paradis », comme il disait, et d’y faire l’apprentissage d’une liberté que la vie leur refusait et qu’ils n’avaient pas la force de conquérir.

Family Life était un film magnifique et terrible, qui aurait pu avoir pour sous-titre : « Comment rendre votre fille folle. » Looking for Eric est une comédie roborative qui frôle parfois le burlesque. Son sous-titre pourrait être : « Comment prendre confiance en soi. » Réponse : « En faisant confiance à ses amis. » Ken Loach y reste fidèle à la thérapie par la parole, mais fait une entorse à ses principes : il ne refuse plus l’aide d’un médicament… à condition que ce soit un joint.

Il faut dire que Ken Loach et son scénariste, Paul Laverty, venaient de tourner deux films très durs : Le vent se lève (Palme d’or du festival de Cannes 2006) et It’s a free world.

Nous savions une chose, dit Paul Laverty, c’est que notre prochain film comporterait une solide dose d’humour et d’espièglerie, afin que nous puissions rester sains d’esprit.

Le hasard, qui fait généralement bien les choses quand on sait l’accueillir, leur fait rencontrer un footballeur célèbre : Éric Cantona.

Lorsque Ken m’a dit qu’Éric Cantona désirait le rencontrer, dit Paul Laverty, je me suis demandé si ce n’était pas encore une de ses blagues. Et puis… Et puis, il y a eu le King lui-même, assis dans notre bureau. Il voulait nous parler d’un synopsis qu’il avait écrit avec ses frères pour Why not2. C’était l’histoire véridique d’un fan qui avait suivi Éric quand celui-ci avait été transféré de Leeds United à Manchester United. Le fan avait perdu son travail, ses amis et sa famille. J’ai trouvé qu’il y avait là une idée intéressante, mais une fiction et la liberté qu’elle permettait m’attiraient plus encore.

Or, depuis quelque temps, Paul Laverty parlait à Ken d’un film sur des grands-parents. Il avait envie de raconter une histoire où le passé serait aussi important que le présent.

Notre passé n’a pas disparu, lui répétait-il, mais il est lourdement chargé. Pense au don fantastique de la mémoire capable de rendre un événement vieux de trente ans aussi brûlant qu’au moment où il s’est produit.

Il ébauche alors un scénario ou Big Éric devient le psy d’un de ses fans, Little Éric. Restait à obtenir l’accord de Cantona. Deuxième rencontre, à Paris, cette fois. Paul Laverty s’inquiète :

Est-ce que cela tentera Big Éric d’être le produit de l’imagination d’un grand-père mentalement instable ? Verra-t-il un inconvénient à être un psy non conformiste fumant des joints ? Et sait-il danser le rock ? J’étais certain au moins qu’il aimerait les proverbes dont j’avais émaillé ses répliques3.

Éric Cantona aime tout. Et se retrouve un beau jour sur le plateau de Ken Loach pour y tenir son propre rôle. Mais il n’apparaît pas au début du film. Le début, c’est un accident de voiture. Éric Bishop (Steve Evets), petit homme d’une cinquantaine d’années, se retrouve à l’hôpital. Il se réveille et veut partir. Une jeune infirmière l’oblige à se recoucher et s’en va. Éric regarde s’éloigner sa nuque blonde et pleure : « Lily, je suis désolé. » Voilà : c’est du Ken Loach. Rapide, direct, discret. Sans fioriture ni pathos, tout le film est déjà là.

L’accident, nous le savions inévitable en voyant Éric tourner sans fin autour d’un carrefour. Éric absent à tout et à lui-même, en butte à l’une de ces crises de panique dont il est coutumier. Éric qui est au fond de la dépression et à qui la nuque blonde de l’infirmière a rappelé le seul amour de sa vie : Lily, sa première femme. Il l’a quittée sans explications, juste après le baptême de leur bébé, la petite Sam. Aujourd’hui, Sam prépare un doctorat. Pour l’aider, Éric et Lily, à tour de rôle, gardent sa fille, la petite Sally… en faisant bien attention de ne jamais se rencontrer.

Éric est facteur. Il cohabite tant bien que mal avec ses deux beaux-fils – ainsi considère-t-il les enfants que sa deuxième femme a eus avec d’autres hommes et lui a laissés quand elle est partie. Ryan, l’aîné, a mal tourné : il encombre la maison d’objets qu’Éric devine volés et a de drôles de fréquentations. Jess, un petit métis d’une quinzaine d’années, manque régulièrement l’école et risque de tourner comme son frère.

L’accident provoqué par Éric (heureusement, il n’a blessé personne) décide ses copains postiers à s’ériger en psychologue, voire en psychanalyste. Son meilleur ami, le gros Meatballs, prend la situation en main. Il achète quelques bouquins et commence par envoyer les autres, chacun son tour, raconter à Éric une histoire drôle. Car, a-t-il lu, « le rire est le meilleur remède ». Éric, étonné, sourit poliment à ces histoires plus nulles les unes que les autres. Mais nous, nous rions. Et nous allons rire encore plus en assistant à la première séance de psychothérapie collective dirigée par Meatballs :

Mettez-vous, dit-il à ses copains, devant votre miroir imaginaire et voyez-vous par les yeux de quelqu’un qui vous aime… Pensez à quelqu’un que vous aimez.

Et aussi :

C’est quoi la dernière fois que vous avez été heureux ?

Si la réunion tourne à la rigolade, l’idée fait son chemin dans la tête d’Éric. Rentré chez lui, il regarde, collé au mur de sa chambre, le poster grandeur nature de son idole : Éric Cantona. La dernière fois qu’il a été heureux ? C’était dix ans plus tôt, quand il assistait, avec ses copains, à un match de foot.

Là se situe une jolie anecdote de tournage. Tout le monde, sur le plateau, savait que Cantona devait apparaître à l’écran. Tout le monde sauf Steve Evets qui joue Éric, à qui Ken Loach n’avait pas donné à lire le scénario complet. Alors, sous prétexte de régler les lumières, il l’envoie dehors fumer une cigarette. On installe, hors champ, un drap noir censé empêcher des reflets intempestifs et Cantona se cache derrière. Steve Evets revient et reprend sa pose devant le poster. Soudain, on parle derrière lui. Il se retourne… et se trouve nez à nez avec Cantona en chair et en os. L’ahurissement qu’il manifeste ne doit rien à son talent de comédien. Il lui en a fallu beaucoup en revanche pour enchaîner et continuer la scène.

Première leçon, premier proverbe : « Si on n’affronte pas le danger, on ne peut pas le supprimer. » Éric se décide alors à raconter à ce Big Éric, sorti de son imagination et sans doute de la fumée d’un joint, sa première rencontre avec Lily. On voit la scène. C’était il y a trente ans. Un concours de rock and roll. Les couples se forment par tirage au sort. C’est le coup de foudre. Le jeune Éric et la jeune Lily dansent comme des dieux. Lily s’éloigne, puis se rapproche de son partenaire, il la soulève, la fait tourner. Elle repart, elle revient. « Elle revenait plus fort à chaque fois, dit Éric. Elle me faisait confiance. »

Confiance, c’est le mot clé du film. « Quelle a été ta plus belle action ? », demande Éric à Cantona qui l’accompagne – invisible pour les autres – dans sa tourné de facteur. Et il lui cite plusieurs buts formidables.

Non, c’était une passe. Mon coéquipier l’a réceptionnée et mon cœur a bondi. – Et s’il l’avait ratée ? – Tu dois faire confiance à tes copains, sinon t’es perdu4.

Un peu plus tard, Éric lui demande comment il a réagi quand il a été sanctionné : neuf mois sans match ? « En apprenant à jouer de la trompette. » Et Cantona se met à jouer. Horriblement faux.

D’un seul coup, dit Paul Laverty, le culte de la célébrité volait en éclats. Peu importe qui nous sommes, Big Éric ou Little Éric, on se retrouve tous à lutter chaque jour pour donner un sens à notre vie. J’adore cette scène surréaliste dans le film, où Big Éric, armé de sa trompette, et Little Éric, armé de sa mémoire, se tiennent sur un balcon de Hlm et regardent Manchester à leurs pieds et le monde au-delà. J’ai trouvé magique chaque note mal placée, comme un hymne à toutes ces vies imparfaites et brouillonnes qui sont les nôtres, une célébration de notre fragilité, et un appel vibrant à accomplir cet acte de foi qui consiste à faire confiance à ceux qui nous aiment. À jamais5.

Il était impossible qu’un film, pour lequel le scénariste et Ken Loach aussi, bien sûr, ont éprouvé et éprouvent encore un tel enthousiasme ne nous le fassent pas partager.

Mais arrêtons-là le récit. Car Looking for Eric va bientôt tourner au polar. Romance, polar, humour, tout se mêle. Looking for Eric est un feuilleton dont il serait dommage de dévoiler les péripéties. L’avant-dernière séquence, en particulier, est jubilatoire. À l’une des premières projections, spontanément, les spectateurs ont applaudi. Quant à la séquence finale – ça finit bien, oui – je n’étais pas la seule à avoir la larme à l’œil.

Un film mineur dans l’œuvre de Ken Loach, diront certains. Je n’en suis pas si sûre. Même s’il reste inférieur objectivement à ces deux chefs-d’œuvre que sont Raining Stones (1993), dans l’humour, et Ladybird (1994), dans le drame, il possède cette vertu, qu’ont toujours eue les films de Ken Loach, de coller à l’actualité au point, parfois, de la précéder.

Au début des années 1990, Ken Loach rend sa carte du parti travailliste afin d’avoir les mains libres pour dénoncer les contradictions d’une gauche qui, dit-il, « glisse à droite6 ». Il tourne alors quelques films d’une actualité navrante (et pas seulement pour l’Angleterre) sur la démission de la gauche, l’absence ou l’impuissance des syndicats et l’inefficacité de grèves qui ne sont plus générales.

2000 : Bread and Roses dénonce l’exploitation des travailleurs émigrés. 2001 : The Navigators, formidable analyse des conséquences tragiques de la privatisation des chemins de fer anglais, peut donner froid dans le dos aux Français. 2007 : It’s a free World montre comment, après avoir créé une petite entreprise dans le but d’aider les exploités, une ancienne exploitée devient une exploiteuse. C’est le triomphe d’une morale (?) qui prône la réussite individuelle. Célébrée en Angleterre sous Thatcher, elle gagne doucement les autres pays d’Europe et surtout la France de Sarkozy.

Morale quasiment plus contredite par personne, dit Pierre Murat dans sa critique, sauf par Ken Loach, dernier des Mohicans à croire encore dans la force du dialogue et de la justice7.

Y croire ? Ça devient de plus en plus difficile. Mais vouloir encore continuer à se battre, oui. Alors, deux ans plus tard, Ken Loach reprend le problème à zéro. Nous sommes revenus au temps de l’individu-roi ? Ok. Seulement l’individu est rarement roi. Même le King. C’est le plus souvent un pauvre type. Sa vie est un gâchis. Il n’a plus confiance en lui. Ni en ses amis, devant qui il a honte. Alors, le football n’est peut-être pas une panacée, mais c’est une bonne métaphore. L’histoire de Big Éric et de Little Éric est une fable, dont on sort ragaillardi.

  • 1.

    Looking for Eric, film anglo-français de Ken Loach (1 h 59). Avec Steve Evets, Éric Cantona, Stephanie Bishop, Lucy-Jo Hudson, Gérard Kearns, Stefan Gumbs, John Henshaw. Sortie : 27 mai 2009.

  • 2.

    Maison de production française, comme son nom ne l’indique pas.

  • 3.

    Allusion à une conférence de presse après le coup de pied donné par Cantona à un spectateur qui l’avait insulté. Au lieu de répondre aux questions des journalistes, Cantona a dit seulement : « Quand les mouettes suivent un chalutier, c’est parce qu’elles pensent que des sardines seront jetées à la mer. » Puis il se leva et quitta la salle.

  • 4.

    Pour les aficionados, précisons que c’était une passe à Ryan Giggs. Mais n’ayant pu trouver des images d’archives, Ken Loach a utilisé une autre passe à un certain Irwin.

  • 5.

    Toutes les déclarations de Paul Laverty sont tirées du dossier de presse.

  • 6.

    Voir l’article consacré à Sweet Sixteen, Esprit, janvier 2003.

  • 7.

    Télérama, hors série, Le Guide du cinéma, Paris, 2009.