The Last Show, de Robert Altman
Même si Robert Altman, qui nous a quittés le 20 novembre dernier, avait continué d’enchaîner film sur film – une quarantaine en cinquante ans et les deux prochains étaient déjà programmés2 –, The Last Show serait resté dans sa filmographie ce qu’est Gens de Dublin dans celle de John Huston : un film testament. À quatre-vingt-un ans, en 1987, Huston le baroudeur, l’aventurier, réalise une œuvre délicate, crépusculaire et tchekhovienne où la mort est omniprésente – mais invisible. À quatre-vingts ans, Altman reste fidèle à ses goûts et à ses amours – le film choral et les gens du spectacle – et filme la mort qui rôde sur son plateau sous la forme d’une mystérieuse jeune femme vêtue de blanc.
The Last Show est un drôle de mélange de réalité et de fiction. L’émission radiophonique A Prairie Home Companion (titre original du film) existe bel et bien depuis 1974. Mélange de country, de folk, de gospel, elle alterne les numéros musicaux et les blagues, les publicités bidon et les feuilletons des aventures d’un détective privé, Guy Noir, qui se prend pour un héros de série noire, et de deux cowboys, dont les plaisanteries sont nettement au-dessous de la ceinture. L’émission est diffusée chaque semaine en direct et en public du Fitzgerald Theater, à Saint Paul, dans le Minnesota, dont son auteur-animateur, Garrison Keillor, est originaire.
Il paraît que quatre millions et demi d’Américains y sont accros (dont la femme de Robert Altman). Et que, relayée par la Bbc ou par le câble, elle est fidèlement suivie par trente-cinq millions de foyers dans tous les pays anglophones à travers le monde. Évidemment, quand on voit le film, ça étonne un peu … Mais on peut y trouver des explications sociologiques. À moins que, pour le film, l’émission ait été volontairement caricaturée par son auteur. Car c’est Garrison Keillor qui a écrit le scénario et tient à l’écran son propre rôle.
Déjà auteur d’essais, de nouvelles et de romans, Keillor souhaitait écrire un scénario pour le cinéma. Un ami lui fait rencontrer Robert Altman, originaire lui aussi du Middlewest (il est né à Kansas City dans le Missouri), qui débuta en écrivant des pièces radiophoniques.
Quand j’étais enfant, dit Altman, j’avais une nourrice qui s’appelait Glendora. Elle me faisait asseoir devant le poste et me disait : « Écoute-moi ça. Tu n’entendras jamais plus beau comme musique ! » Elle adorait le swing ! La radio a donc eu un rôle important dans ma formation, puis dans ma vie tout court. C’est à elle que je dois mon amour des acteurs3.
Il lui doit aussi, sans doute, d’accorder dans tous ses films autant d’importance à la bande-son. Toujours est-il que lorsque Garrison Keillor propose de lui écrire un scénario, Altman lui demande de partir de sa propre émission et de montrer non seulement ce qui se passe sur scène, mais aussi en coulisses. D’où ce paradoxe : c’est le show qui est proche de la réalité, alors que la vie privée des artistes, leurs souvenirs, tout ce qu’ils se racontent avant d’entrer en scène est de la pure fiction.
Certains numéros ont été rajoutés pour le film, tels ceux des sœurs Johnson, Yolanda et Rhonda, interprétées par Meryl Streep et Lily Tomlin, qui, bien sûr, n’ont jamais participé à l’émission. Pas plus que Kevin Kline qui joue Guy Noir (la voix de Guy Noir, à la radio, est celle de Keillor) devenu le détective privé qui veille sur la sécurité du théâtre.
Première image. Extérieur nuit. Guy Noir sort du Mickey Dining Car, bar restaurant minable. Il mange un sandwich aux haricots et se dirige vers le théâtre, bientôt rejoint par tous les membres de la troupe. Ils ont la décontraction des vieux pros, fatigués mais contents. Et là commence le miracle Altman. Deux ou trois caméras filment les coins et recoins des coulisses et des loges. Chaque comédien a son micro et, à son habitude, Altman joue avec une vingtaine de pistes sonores. Tout s’entremêle. On n’écoute pas telle ou telle conversation soigneusement sélectionnée pour nous par le metteur en scène. Comme Mia Farrow dans La rose pourpre du Caire, de Woody Allen, on a pénétré dans l’écran, c’est-à-dire dans les coulisses et l’on saisit au vol des bribes de dialogues.
On comprend peu à peu que le Fitzgerald Theater vient d’être vendu à des promoteurs texans qui vont en faire un parking. Ce soir, c’est la « dernière séance », comme dirait Eddy Mitchell, la dernière émission d’une série radiophonique vieille de trente ans : A Prairie Home Companion. Mais il faut cacher la vérité aux auditeurs. Le spectacle continue. À moins qu’on ait toujours considéré – comme Keillor – chaque spectacle comme s’il était le dernier.
Puis on apprend, pêle-mêle, que Garrison Keillor, le meneur de jeu, a débuté dans le métier en jouant Huckleberry Finn, qu’il eut une liaison avec une des sœurs Johnson (Yolanda, celle qui est jouée par Meryl Streep), que le vieux Chuck a pour maîtresse la marchande de sandwiches, que le père Johnson est mort d’un arrêt cardiaque en voyant à la télévision l’arrestation pour grivèlerie d’une de ses filles : elle avait oublié de payer son donut à cinquante neuf cents. Heureusement, il rendait visite à sa femme qui était à l’hôpital, il est donc mort dans un lit … Tout le monde est si occupé à raconter ses souvenirs que personne n’entend l’assistante annoncer le début imminent de l’émission. Comme elle est enceinte, pour attirer l’attention, elle fait semblant d’être sur le point d’accoucher …
Ahurissant ! On est pris dans un maëlstrom de paroles, dont la musique, le rythme – ah, cet accent yankee un peu traînant ! – ont autant d’importance, sinon plus, que le sens. Ajoutez-y la vraie musique : country, cantique …
Rien de nouveau, direz-vous. Voilà trente ans, Nashville nous avait déjà fascinés, envoûtés, ravis. Et Altman, on le sait, a toujours eu le génie de faire coexister une vingtaine de personnages. Un mariage (1975), Short Cuts (1994) et Gosford Park (2002) – pour ne citer que les meilleurs – étaient éblouissants. Bien sûr. Mais, ici, il y a quelque chose de nouveau. La mort ne se contente plus d’apparaître de loin en loin, elle est omniprésente.
Jusqu’ici, Altman s’était toujours amusé à faire voler en éclats le monde des apparences. C’est un briseur de clichés, un iconoclaste, qui refuse aussi bien les genres dramatiques bien définis que les carcans sociaux. Que voit-on quand craque le vernis d’un mariage mondain (Un mariage), quand on soulève les toits des maisons de Los Angeles (Short cuts), et quand, le temps d’un week-end, on se glisse dans les salons et les cuisines de Gosford Park ?
Ici, c’est différent. Plus d’apparences à sauver. Devant la mort, nous sommes tous égaux. Et le regard d’Altman se fait plus tendre. Ce qu’il nous révèle, ce regard, c’est que tous ces gens valent beaucoup mieux qu’ils n’en ont l’air. Même les deux cow-boys avec leurs « blagues nulles » et leurs couplets grivois. Peut-être même ont-ils un cœur. Ils exercent, en tout cas, comme les autres, un métier auquel ils ont tout sacrifié. Des ringards ? C’est ce qu’on dit de ceux qui n’ont pas socialement réussi. Mais on sait ce que pense Altman de la réussite sociale. Il est vrai qu’on traite aussi de ringards ceux qui n’ont pas de talent.
Mais un fait est là : pourquoi restons-nous scotchés à notre fauteuil à écouter les sœurs Johnson chanter des mélopées sirupeuses ?
Je te donne en gage ma montre en or, mon amour/Je te donne en gage mon anneau d’or …
ou bien :
Je n’ai trouvé une douce satisfaction que sur les rives marécageuses du Missouri/Le monde entier est triste et gris, partout où mes pas m’ont mené/Oh, maman, comme je me languis de la prairie/Du Minnesota et de mon foyer ?
Et pourquoi avons-nous presque la larme à l’ œil quand elles chantent Good bye to Mama, un monument de kitsch, dégoulinant et mièvre ? Parce que Lily Tomlin et surtout Meryl Streep, formidable, ont mis tout leur talent dans leurs personnages ? Sans doute. Mais aussi parce que Robert Altman fait surgir l’essentiel. La chanson est ce qu’elle est. L’amour des deux sœurs pour leur mère la magnifie.
La grande habileté d’Altman est d’avoir confronté ses cabots vieillissants à deux formes de mort. La première, c’est la mort annoncée d’une émission qui fut, dans leur carrière, une belle aventure. La seconde, c’est leur mort à eux. Contre la première, ils peuvent se défendre : inventer – ou rêver – une nouvelle aventure. L’épilogue, dans le Mickey Dining Car, est magnifique, où Yolanda dit à ses camarades qu’elle a mis toutes ses économies dans l’achat d’un minibus, pour partir avec eux en tournée dans des trous perdus où ils ne sont jamais allés et où, bien sûr, on les attend.
Contre la seconde, c’est plus difficile. Mais ce qu’Altman met en lumière, c’est que les artistes en général et les comédiens en particulier sont plus doués que les autres pour apprivoiser la mort. Ils lui donnent un visage. Ils lui parlent. Dans Le septième sceau (Bergman, 1958), le chevalier jouait aux échecs avec la mort. Chez Cocteau, la Mort d’Orphée avait le visage inoubliable de Maria Casarès et le poète en tombait amoureux.
Amoureux de sa Mort ? Guy Noir n’en est pas loin. Cette mystérieuse jeune femme en gabardine blanche, qui semble sortie d’un film noir des années 1940, il tombe sous son charme. Elle lui dit son nom : « Je suis l’ange Asphodèle. »
J’ai été une de vos auditrices jusqu’à ma mort, dit-elle à Garrison Keillor. J’étais en route pour un chalet. Vous racontiez une histoire qui me faisait rire. La voiture a quitté la route et a fait un tonneau dans le fossé. Et là je me suis avisée que l’histoire n’était pas si drôle que ça. Et puis, je me suis retrouvée dans les hautes herbes, debout devant mon cadavre. [ …] En somme, vous m’avez tuée.
Keillor, gêné, s’excuse. À la demande d’Asphodèle, il lui raconte la blague qui est responsable de sa mort, celle des deux pingouins sur la banquise :
Le premier pingouin dit à l’autre : « On dirait que tu es en smoking. » L’autre répond : « Qui te dit que je ne le suis pas ? » – Pourquoi c’est drôle, demande Asphodèle. – Parce que les gens rient.
Altman nous entraîne dans un monde surréaliste. The Last Show est un Hellzapoppin sonore. Ainsi l’improvisation à laquelle se livrent Keillor et ses acolytes – dont le bruiteur – quand l’assistante ne retrouve plus le texte de la fausse publicité pour un ruban adhésif est un irrésistible délire verbal. Mais Asphodèle, qui autrefois a ri à en mourir, ne rit plus. Elle n’est plus là pour ça, mais pour rassurer ceux qui vont mourir. Comme Jessica Lange la bien nommée dans l’étincelant Que le spectacle commence (All that Jazz), de Bob Fosse. La mort vue par les poètes et les comédiens peut être morbide (surtout vue par Bob Fosse) mais elle a toujours quelque chose de familier et de concret qui réconforte.
Voyez Nouvelle chance, d’Anne Fontaine, et Scoop, de Woody Allen, sortis en novembre. Dans le premier, Odette Saint Gille (Danielle Darrieux), qui termine sa vie dans un foyer d’accueil, est nettement moins célèbre que son interprète. Mais, comme elle, elle est chanteuse et comédienne. Comme elle, elle ne cache pas ses quatre-vingt-neuf ans. Comme elle, elle est gaie, courageuse et ne mâche pas ses mots. Un jour, Odette rencontre Augustin (Jean-Chrétien Sibertin-Blanc), personnage lunaire et impassible qui fait vaguement penser à Buster Keaton4. Augustin offre à Odette une nouvelle chance, une dernière chance : réaliser un vieux rêve et jouer Madame du Deffand face à Julie de Lespinasse (Arielle Dombasle). La chance tourne. Le rêve s’envole. Qu’importe, puisqu’à travers Odette et durant tout le film Danielle Darrieux a fait passer un peu de son panache et de sa philosophie de la vie :
L’idée, terrifiante et juste, que dans la vie tout ce qui est inéluctable n’a décidément aucune importance5.
Qu’y a-t-il de plus inéluctable que la mort ? Donc la mort n’a pas d’importance.
La philosophie de Woody Allen est moins stoïque. La mort, c’est clair, ça l’inquiète. Logique : il s’inquiète déjà pour ses brûlures d’estomac ! Alors, pour l’exorciser, il en parle souvent et parfois la visualise. C’est le ballet jubilatoire des squelettes dans le superbe Tout le monde dit I Love you (1996). Ou bien il emprunte à l’imagerie moyenâgeuse d’Ingmar Bergman. La Mort porte alors un capuchon et tient une faux à la main. C’est ainsi accoutrée, dans Harry dans tous ses états (1997), qu’elle frappe à la porte de la garçonnière que son propriétaire a prêtée à un ami qui voulait s’envoyer en l’air.
Je suis la Mort et ton nom est sur ma liste, dit-elle à l’ami. – Écoutez, je ne suis pas Mendel Birnbaum. J’ai juste emprunté sa piaule. – Mais oui, ils ont toujours une bonne excuse ! En route ! Magne-toi un peu, trouduc.
Scoop s’ouvre sur un bateau voguant de nuit, sur une mer grise. À la poupe se tient Charon, debout, impassible, muet, enveloppé d’un grand manteau. Parmi les passagers, Joe, un grand reporter, interviewe une jeune secrétaire qui dit avoir été empoisonnée par son patron, parce qu’elle le soupçonnait d’être « le tueur aux tarots ». Un tel scoop, il faut le filer d’urgence à un confrère vivant. Joe s’enfuit à la nage et son fantôme parvient à entrer en contact avec Sondra (Scarlett Johansson), une journaliste débutante, au cours du spectacle donné par le prestidigitateur Splendini (Woody Allen). À la fin du film, Splendini, victime d’un accident de voiture (naturellement, en Angleterre, avec la conduite à gauche, ça devait arriver !) se retrouve à son tour sur le bateau de Charon. Lui aussi continue d’exercer son métier. Il fait ses tours de cartes et adapte son boniment à son nouveau public :
Je vais vous montrer un tour. Vous avez beau être défunt, ne considérez pas la mort comme un handicap. Quand j’étais enfant, je bégayais. Mais, à force de persévérance, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
Molière a eu la chance de mourir sur scène. Yolanda espère en faire autant. Danielle Darrieux aussi. Woody, lui, est plus exigeant : il rêve de continuer à exercer son métier dans l’au-delà. Il n’y croit pas ? Non, mais ça l’aide à vivre. Et nous aussi.
- 1.
The Last Show (1 h 45), film américain de Robert Altman, avec Meryl Streep, Lily Tomlin, Virginia Madsen, Garrison Keillor, Kevin Kline. Sortie : 6 décembre 2006.
- 2.
Hands on a Hard Body et The Tortoise and the Hare. Le premier relate un concours bizarre, qui a lieu à Longview au Texas. « Vingt-quatre personnes, dit Altman, doivent toucher la carrosserie d’une camionnette en maintenant toujours le contact avec une main. Les concurrents n’ont droit qu’à une pause de cinq minutes par heure. Celui qui garde le contact le plus longtemps gagne la camionnette. Pour les finalistes, ça dure plus de trois jours. Oui, je sais, ça paraît absurde. Il faut le voir pour y croire ! C’est comme On achève bien les chevaux », Positif, décembre 2006.
- 3.
Positif, décembre 2006. Entretien recueilli par Michael Henry.
- 4.
Augustin est apparu en 1994 dans Augustin, suivi d’Augustin, roi du kung-fu (1998), deux films déjà réalisés par Anne Fontaine, la sœur de Jean-Chrétien Sibertin-Blanc.
- 5.
C’est ainsi que la lit Pierre Murat (Télérama, no 2965, 11-17 novembre 2006), à travers la plupart des rôles de Danielle Darrieux et ce qu’elle y met d’elle-même.