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Dans le même numéro

Tournée, de Mathieu Amalric

août/sept. 2010

#Divers

Nous courons vers l’hôtel, vers la loge étouffante et la rampe qui aveugle. Nous courons, pressés, bavards, avec des cris de volailles, vers l’illusion de vivre très vite, d’avoir chaud, de travailler, de ne penser guère, de n’emporter avec nous ni regret, ni remords, ni souvenir…

C’est la fin du premier chapitre de l’Envers du music-hall, l’un des plus beaux livres de Colette2. Un livre dont Mathieu Amalric dit qu’il le « traînait dans ses poches depuis longtemps » et qu’il est soudain « remonté à la surface ». De quoi tourner un nouveau film, son quatrième, après Mange ta soupe (1997), Le Stade de Wimbledon (2000) et La Chose publique (2002). Mais où trouver les baladins ?

On a cherché, dit Amalric, des équivalents aujourd’hui dans le strip-tease, dans la nuit, ailleurs, mais ça n’allait pas. On ne retrouvait pas l’attrait pour le mouvement, le goût de Colette pour une provocation pleine de santé, comme une déclaration de liberté par le corps. Tout nous ramenait à des histoires de nécessité, de prisonnières.

C’est alors qu’un article de Libération lui fait découvrir le New Burlesque, réinterprétation d’un genre traditionnel du music-hall anglais et américain. À l’origine, les spectacles burlesques anglo-saxons mêlaient satire sociale, numéros musicaux et grivoiseries. On les retrouve dans certaines comédies américaines jusqu’à la fin des années 1930. Mais peu à peu le genre se réduit à sa plus simple expression, celle de la nudité, et devient synonyme de strip-tease.

Depuis les années 1990, le renouveau du burlesque – dit New Burlesque – réintroduit dans le strip-tease le théâtre, la chorégraphie, le glamour, l’humour, la satire et le sens de l’excès. L’article d’Élisabeth Lebovici dans Libération racontait la soirée donnée à Paris, au Zèbre, par quelques artistes américaines du New Burlesque – dont Dirty Martini et Kitten on the Keys que l’on retrouvera dans Tournée. Des photos illustraient l’article. Et soudain, dit Mathieu Amalric :

J’ai éprouvé la sensation que Colette était là, dans cette sensualité drôle et torride, cette affirmation interne et politique de la beauté possible de tous les corps, de tous les âges, si hors code soient-ils, avec la timidité, le courage physique, la fragilité suspendue…Ça y est, c’était parti. Mais je n’ai pas voulu tout de suite les rencontrer en vrai. Je voulais avoir une histoire avant. Et c’est à ce moment-là que le producteur indépendant Humbert Balsan s’est suicidé. Qui m’a fait prendre de plein fouet la fin possible de ce qui nous constitue. Un gouffre, une résistance devenue floue, ambiguë, solitaire et inodore3.

Voilà : quelques phrases de Colette, la découverte de spectacles d’un genre étrange (Amalric s’est précipité pour voir des festivals de New Burlesque à San Francisco, New York, Naples… et Nantes) et la mort d’un producteur. Trois émotions pour créer un film ; le plus beau, à ce jour, de Mathieu Amalric, à mi-chemin entre Cassavetes – pour la vérité et la nervosité – et Fellini – pour la rondeur des femmes.

Il raconte, ce film, l’histoire d’un certain Joachim Zand (Mathieu Amalric4), producteur de télévision naguère célèbre, qui s’est exilé un temps en Amérique et en revient avec un spectacle de New Burlesque. Cinq filles : Dirty Martini, Kitten on the Keys, Mimi Le Meaux, Julie Atlas Muz, Evie Lovell. Et un garçon, Roky Roulette, qui est, paraît-il, le seul strip-teaseur sur bâton à ressort du monde.

L’originalité du film tient à ce que le producteur est joué par un comédien (qui se trouve être aussi le réalisateur), alors que la troupe qu’il amène en France est une vraie troupe où chacun tient son propre rôle. La tournée est aussi une vraie tournée, puisque Amalric a filmé dans chaque ville un vrai spectacle avec de vrais spectateurs5. Et que les scènes qui se passent dans des hôtels ont été tournées dans ceux-là mêmes où toute l’équipe était logée.

D’où une étonnante impression de vérité : Amalric filme les spectacles depuis les coulisses. Nous en voyons exactement ce que Joachim et les artistes qui ne sont pas en scène en voient eux-mêmes. C’est à eux que nous nous identifions et jamais aux spectateurs – même si nous partageons leur délire devant tant de numéros délirants : l’irrésistible strip-tease des dollars de Dirty Martini ; l’inquiétante main de Julie Atlas Muz, une main coupée, un peu sanglante, qui semble avoir soudain sa vie propre et le gigantesque ballon qu’elle gonfle en scène et dans lequel elle parvient – comment diable fait-elle ? – à entrer sans le dégonfler.

Colette décrivait l’envers du music-hall. C’en est aussi l’envers que nous montre Amalric en filmant le plus souvent de dos ou de trois quarts Mimi, Dirty et les autres. Ce qui, paradoxalement, nous permet de mieux nous identifier à elles. Car en voyant ce qu’elles voient, nous ressentons d’autant mieux ce qu’elles ressentent.

Joachim a fait espérer à sa troupe que la tournée s’achèverait en apothéose à Paris. En attendant, le spectacle se rôde au Havre, à Nantes, La Rochelle… Des villes portuaires, comme les aimait Jacques Demy, car, disait-il, « de la mer tout peut venir ». Mais l’univers d’Amalric n’a rien à voir avec celui de Demy. Et ce qui vient, ce ne sont pas les hommes connus ou inconnus attendus par Lola ou les demoiselles de Rochefort, ce qui vient, c’est le sentiment quasi physique de ce perpétuel entre-deux, de ce temps suspendu que, par son style, Colette nous faisait aussi éprouver physiquement.

Or, il n’est suspendu, ce temps, que grâce au mouvement. Les rares pauses que s’octroient les filles sont presque toujours interrompues : « Oh, les filles, il fait froid dehors, faut pas risquer la pneumonie ! » Quand ce n’est pas Joachim qui les rappelle, Ulysse, le factotum, celui qui transporte les bagages en voiture tandis que la troupe voyage en train, prend le relais : « Les filles, il est temps d’aller faire dodo […] les filles, il est temps d’aller dormir ! » Sans succès, d’ailleurs.

Car les filles tiennent à leur indépendance. Joachim est l’organisateur de la tournée. Mais là s’arrête son rôle. Malheur à lui si, au cours d’une répétition, il veut intervenir. Le spectacle, c’est leur affaire à elles.

Comme l’explique Dirty Martini dans le film, le New Burlesque, c’est « des femmes qui font des shows pour les femmes. L’homme ne décide plus de rien. On conçoit nos propres numéros. On s’exprime en tant que femmes ». Du strip-tease féministe, en quelque sorte. Politique, même. « C’est l’affirmation du girl power, affirme Mimi Le Meaux. À l’origine, il y avait pas mal de lesbiennes dans le New Burlesque. Les hommes payaient pour les voir, mais ne pouvaient pas les avoir. Elles tenaient ainsi leur revanche6. »

Joachim en prend donc pour son grade. « Tu vas pas m’apprendre mon métier », gueule Kitten on the Keys, pianiste et chanteuse. Puis vient l’affront suprême : « On n’a pas besoin de toi, petite grenouille. »

Mais qui a besoin de Joachim ? De retour en France, il espérait arriver en triomphateur. Un coup de téléphone reçu dans le train le fait hurler de rage : il comptait sur une salle parisienne, plus question. Alors, laissant pour quelques jours sa petite troupe sous la garde d’Ulysse, Joachim loue une voiture et file à Paris.

Mais d’abord il doit faire le plein d’essence. Et c’est la plus belle scène du film : la rencontre de Joachim et de la caissière de la station-service. Soudain, entre eux, quelque chose se passe. Loin de tout, sur une aire d’autoroute, séparés par une glace, deux êtres se comprennent à demi-mots. Mais dans une heure, elle retrouve son copain. Dans une heure, il sera à Paris. Scène écrite en pointillé, magnifique et drôle grâce à un dialogue superbe, certes, mais aussi à ceux qui le disent. L’éloge du comédien Amalric n’est plus à faire depuis Comme je me suis disputé… (ma vie sexuelle) de son ami Desplechin, mais on ne parle pas assez – et on la voit trop peu – d’Aurélia Petit, formidable : « Reste pas trop longtemps, sinon on va s’attacher. »

À Paris, on s’en doutait un peu, ça se passe mal. Joachim croyait retrouver des amis, il n’a que des ennemis. À raison, sans doute. Mais, comme disait Renoir : « Ce qui est terrible dans la vie, c’est que chacun a ses raisons. » On apprend que Joachim a des enfants : Baptiste et Balthazar. Deux pauvres gamins qui l’attendent tout seuls dans un café en jouant au flipper. Et qui, manifestement, n’en ont rien à faire de leur père. D’ailleurs, personne, on l’a vu, n’en a rien à foutre de Joachim.

Avec un œil au beurre noir et flanqué, pour quelques jours seulement, de Baptiste et Balthazar, Joachim rejoint sa petite troupe à Rochefort. Et là, grâce à ces filles dont il n’y a pas que les formes qui sont généreuses, sa vie va peut-être changer. Grâce à Mimi Le Meaux surtout, la plus chaleureuse, couverte de tatouages.

Après beaucoup de mésaventures et les enfants repartis pour Paris, Joachim et Mimi s’embrassent, à Fouras, devant le bateau blanc qui va les emmener à l’île d’Aix. Un peu plus tard, après avoir fait l’amour dans une chambre d’hôtel, Mimi tente machinalement d’enlever à Joachim sa petite moustache. Impossible, ce n’est pas un postiche. Ce qui n’empêche pas Joachim de se cacher derrière elle.

Commençons par le plus facile, dit Mimi. Et un jour, si tu n’es pas trop découragé, on finira par se trouver.

Puis elle tire les rideaux. Joachim, le visage encore tout badigeonné du rouge de Mimi, pleure doucement et s’endort, apaisé.

Le lendemain matin, les autres arrivent. Joachim descend : « Bienvenu au paradis. » L’hôtel est désert, sans clients et sans employés. Un fantôme d’hôtel. « Je pourrais rester ici, dit quelqu’un. – Tu ne devrais pas, c’est une coquille vide. » Ils boivent du champagne, ils échangent de petites phrases de rien, mais si importantes.

J’aurais aimé vous montrer mon pays, mais ça s’est passé autrement. – Parfois, je me sens si seule dans ma loge. – Travailler seul, c’est merdique.

Et enfin ces mots que Joachim n’attendait plus : « Notre prince grenouille, vraiment. »

C’est alors que quelqu’un dit : « On devrait bouger un peu, y a que ça de vrai. » Bien sûr, puisque durant tout le film, on l’a dit, c’est le mouvement qui fait échapper au temps. En vivant dans l’instant, on l’éternise. Roky Roulette s’élance. Il patine dans la piscine vide. Musique. Fin.

Fin ? Non, c’est impossible. Le spectacle doit continuer. Toujours. Quoi qu’il arrive. Le spectacle ? Non, la vie.

Là, je le sens bien, je sors de mon rôle de critique. Elle est belle, cette fin et Mathieu Amalric a bien le droit de terminer son film comme il l’entend. Par exemple, en faisant de cet hôtel désert l’antichambre de la mort. Mais je ne veux pas. Non comme critique, mais comme spectatrice.

Car il s’est passé un drôle de phénomène. A priori, rien n’est plus éloigné de nous que les personnages de Tournée. Or, que l’on rie ou que l’on soit ému – et souvent les deux en même temps –, c’est à notre propre vie que nous renvoie ce film. À nos échecs et nos malentendus, nos regrets et nos remords. Nos joies parfois : ces moments de grâce où l’amitié et la tendresse ressemblent étrangement à l’amour.

Alors, on voudrait que cette tournée n’en finisse jamais. Et ce film magique7, on a envie de se le repasser en boucle.

  • 1.

    Tournée (1 h 51), film français. Réalisation : Mathieu Amalric. Scénario : Mathieu Amalric, Philippe Di Folco, Marcelo Novais Teles, Raphaëlle Valbrune. Avec Mimi Le Meaux, Kitten on the Keys, Dirty Martini, Julie Atlas Muz, Evie Lovell, Roky Roulette, dans leur propre rôle ; Mathieu Amalric (Joachim Zand) ; Damien Odoul (François) ; Ulysse Klotz (Ulysse) ; Simon Roth (Baptiste) ; Joseph Roth (Balthazar) ; Aurélia Petit (la caissière de la station-service) ; Jean-Toussaint Bernard (le réceptionniste de tous les hôtels) ; Anne Benoît (la caissière du supermarché) ; Florence Ben Sadoun (femme à l’hôpital) ; Erwan Ribard (le commissaire) ; André S. Labarthe (patron de cabaret) ; Pierre Grimblat (Chapuis). Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2010. Sortie : 30 juin 2010.

  • 2.

    De 1906 à 1912, Colette, qui venait de divorcer de Willy, gagne sa vie comme mime avec et sous la direction de Georges Wague. Elle débute au Moulin Rouge et fait de nombreuses tournées, qui lui inspireront deux chefsd’œuvre : la Vagabonde et l’Envers du music-hall, dans lesquels Wague devient Brague.

  • 3.

    Les deux citations de Mathieu Amalric sont tirées du dossier de presse.

  • 4.

    Il a donné à son personnage le nom de sa mère, la journaliste Nicole Zand, et s’est laissé pousser une petite moustache, clin d’œil à son ami Paolo Branco auquel il avait d’abord pensé pour interpréter le rôle.

  • 5.

    Chaque spectateur a signé l’autorisation d’être filmé.

  • 6.

    Extrait de l’interview de Mimi Le Meaux, par Olivier Bonnard, Télé Paris Obs. du 3 au 9 juillet 2010.

  • 7.

    Dans presque tous les films de François Truffaut, il se trouve un personnage pour citer la fameuse phrase d’Audiberti : « Toutes les femmes sont magiques. » Tournée en apporte une nouvelle preuve. Hors mode, n’obéissant à aucun des canons de la beauté en vigueur aujourd’hui, les vedettes féminines du film de Mathieu Amalric sont, en effet, magiques. Et leur magie est contagieuse.