Toutes nos envies, de Philippe Lioret et Les neiges du Kilimandjaro, de Robert Guédiguian


Le lendemain, au petit déjeuner, elle a ri, vraiment ri, et m’a dit : je te trouve drôle. Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l’amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d’instance de Vienne, c’est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J’ai bien résumé ? C’est ça l’histoire ?

J’ai confirmé : c’est ça.

Eh bien, Emmanuel Carrère n’est plus le seul à trouver ce sujet en or. Philippe Lioret, le réalisateur de Je vais bien, ne t’en fais pas (2006) et de Welcome (2008), vient d’en tirer un film, Toutes nos envies.

Au départ, donc, un roman d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne2, dont est extraite la citation qui ouvre cet article. L’histoire des deux petits juges n’en constitue qu’une partie. C’est un livre foisonnant. À la fois étonnamment libre et totalement maîtrisé. Carrère y prend sans cesse la parole à la première personne et pourtant, paradoxalement, D’autres vies que la mienne est un livre humble. On y apprend comment, grâce aux autres, à la vie des autres, Carrère accepte enfin de s’aimer lui-même – et donc de se laisser aimer. Confession bouleversante qui fait de ce livre un chef-d’œuvre.

Chef-d’œuvre inadaptable au cinéma, mais dont Philippe Lioret a su tirer un autre chef-d’œuvre.

Quand j’ai lu le livre d’Emmanuel Carrère, dit-il, j’ai été impressionné et bouleversé […] Comme je connaissais Emmanuel, je l’ai appelé pour lui dire à quel point son livre m’avait touché, puis nous avons évoqué une éventuelle adaptation au cinéma et sommes tombés d’accord qu’elle était impossible. D’abord parce que la réussite du livre tenait plus aux commentaires et aphorismes de l’auteur qu’à l’histoire elle-même […] et surtout parce que le livre d’Emmanuel était autobiographique, que tous les personnages, proches d’Emmanuel, existaient et qu’il n’était pas question de les incarner.

Nous en sommes donc restés là […].

Quelques mois plus tard […] l’idée de la transposition m’est venue : changer les personnages, en inventer d’autres et ne rien garder du livre si ce n’est l’esprit qui me plaisait tant et quelques mots clés : deux juges (un homme et une femme mais différents), le surendettement et l’urgence due à ce mal violent qui frappe l’un d’eux (encore qu’il s’agisse déjà là d’une transposition du livre). Ne pas l’adapter mais s’en inspirer librement […]. J’ai alors appelé Emmanuel pour lui en parler et il m’a donné son accord pour cette « trahison ». Puis, avec Emmanuel Courcol, mon complice d’écriture, nous avons écrit le scénario en six mois, sans rouvrir le livre3.

Résultat : un film totalement fidèle à l’esprit du livre. Une œuvre d’un style classique (au beau sens du terme), pleine d’émotion et de pudeur, qui s’achève sur la mort d’une jeune femme, mais est un hymne à la vie et un chant d’espoir.

Claire (Marie Gillain, magnifique, bouleversante dans ce rôle qui devrait marquer pour elle l’aube d’une nouvelle carrière) conduit sa gamine à la maternelle. Une jeune femme qu’elle ne connaît pas lui tend douze euros, trop fière pour accepter que la mère de la meilleure copine de sa fille lui ait payé une sortie d’école. L’après-midi, Claire, juge au tribunal d’instance, voit arriver sa première cliente : c’est la jeune femme aux douze euros. Elle s’appelle Céline, n’a évidemment pas d’avocat et est poursuivie par une boîte de crédit qui, elle, a un avocat très arrogant…

Claire va tout faire pour tirer Céline des griffes, non pas d’un, mais de six établissements de crédit. Elle lui conseille même, avant de commencer à rembourser – mais comment rembourser 440 euros par mois quand on en gagne 600 et qu’on a deux enfants ? – de payer d’abord son loyer. L’avocat, furieux, renvoie l’audience. Claire encourt une mesure disciplinaire. Sa greffière lui conseille de contacter un certain Stéphane qui, lui, a déjà eu, pour la même raison, trois mesures disciplinaires. Stéphane (Vincent Lindon, toujours aussi juste), plus âgé que Claire, s’est peu à peu découragé. Claire lui redonne l’envie de se battre.

Deux batailles, tel est le sujet de ce film qui ne parle que d’amour. Amour tout court (Claire, son mari, ses enfants ; Stéphane, sa femme et son chien). Amour-amitié (Claire et Stéphane : il y a des coups de foudre d’amitié comme il y a des coups de foudre d’amour). Amour-solidarité (Claire et Céline). Car la précarité, elle l’a connue, Claire, dans son enfance. Sa mère (Laure Duthilleul qu’on est content de revoir) était une perpétuelle surendettée – et l’est toujours. Aujourd’hui encore, ne vient-elle pas de s’acheter une nouvelle télé ? Et Claire, discrètement, emporte sa quittance d’électricité…

Le but de la première bataille est de tirer les pauvres des griffes des nouveaux usuriers. Des usuriers malins qui appâtent leurs victimes avec des slogans aguichants : « Cédez à toutes vos envies », « Frais d’ouverture gratuits », « Taux d’intérêt : 3 % »… Oui, pour le premier mois. Personne ne lit la suite, écrite en corps 5, c’est-à-dire en caractères si petits qu’ils sont quasi illisibles. Dommage, car les intérêts montent vite à 35 %. Or, dit la loi, toutes les conditions du prêt doivent être en corps 8.

Forts de cette découverte, Stéphane et Claire veulent en appeler à la Cour de justice de la Communauté européenne (Cjce). Mais ils comprennent vite que l’Europe, c’est d’abord le marché. La publicité mensongère et la défense du plus faible n’intéressent personne. Par contre, la concurrence déloyale entre sociétés de crédit (certaines arnaquant plus que d’autres), ça, ça peut marcher. Sous la caméra de Philippe Lioret, cette bataille juridique devient aussi passionnante qu’un bon polar.

D’autant plus qu’il y a urgence. Nous sommes seuls, avec Claire, à savoir qu’elle a au cerveau une tumeur inopérable et que ses jours sont comptés. La seconde bataille se livre donc, non pas contre la mort programmée, inexorable, mais contre la montre. Quand il apprend le mal dont souffre Claire – ce mal qu’elle veut cacher le plus longtemps possible à son mari et ses enfants –, Stéphane va tout faire pour hâter la réponse de la Cjce. Que Claire parte au moins en sachant qu’elle a réussi ce à quoi elle a consacré sa courte vie : un jugement qui ferait jurisprudence.

Et puis, il y a un autre enjeu dans cette bataille contre le temps. Deux fois, Stéphane va permettre à Claire de vivre encore intensément : une baignade dans un lac glacé, au bord duquel Claire, dans son enfance, passait ses vacances. Et… un match de rugby.

Peu importe que l’on aime ou non le rugby, l’essentiel pour Philippe Lioret, c’est de montrer que la solidarité peut encore exister. Dans ce film, elle existe le temps d’un match. Elle existe entre Stéphane et Claire. Elle existe entre les deux cents petits juges d’instance à qui Stéphane a envoyé par courriel le premier argument de Claire : le corps 5 au lieu du corps 8. Et bientôt ils pourront tous ensemble s’appuyer sur le jugement de la Cjce.

Le mari de Claire, qui est cuistot, a tout compris :

La vraie cuisine, ça se fait en équipe. Tout seul, on bricole.

Voilà bientôt dix ans que le cinéma français nous renvoie l’image d’un monde sinistre où chacun est solitaire et non plus solidaire. Il y eut – pour ne citer que les meilleurs – Violence des échanges en milieu tempéré, de Jean-Marc Moutout en 2003 ; Rien de personnel, de Mathias Gokalp, en 2009 ; et tout récemment, encore de Jean-Marc Moutout, De bon matin.

On aimerait pouvoir revenir à quelques slogans d’antan : « L’imagination au pouvoir », « Les copains d’abord », « Peace and Love ». Mais comment faire ? Une histoire illustre bien cette société nouvelle où il n’y a plus de place pour la fraternité.

Un petit garçon qui vient d’entrer au CP revient tout content de l’école et raconte à sa mère qu’il s’est fait un copain. Et c’est mon petit copain par-ci, mon petit copain par-là. La mère écoute et soudain l’interrompt : « Mais tu sais, mon chéri, ce n’est pas un copain, c’est un concurrent. »

Vraie ou fausse, cette histoire terrifiante reflète exactement notre temps où l’on ne peut accéder à aucun métier sans être bardé de diplômes, où tout est fondé sur la concurrence, où le goût du pouvoir et de l’argent s’étale sans honte – et même avec fierté – et où, sous couvert de modernité – pardon, de postmodernité –, on a régressé d’un siècle et demi. Pourtant, si nous sommes revenus au temps des Misérables, elle devrait refleurir cette fraternité. N’est-elle pas le sujet même du film de Robert Guédiguian, qui s’est inspiré des « Pauvres gens », un poème de la Légende des siècles ?

Elle dit : « À propos, notre voisine est morte. / C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe, / Dans la soirée, après que vous fûtes partis. / Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. / L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine ; / L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine. »

[…]

L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin / Son bonnet de forçat mouillé par la tempête : / « Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête, / Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. / Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait / De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?

[…]

Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés, / Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. / C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ; / Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous, / Cela nous grimpera le soir sur les genoux. Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres. / Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres / Cette petite fille et ce petit garçon, / Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. / Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche, / C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ? / D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.

– Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà ! »

Un sujet en or pour Robert Guédiguian comme celui de Carrère le fut pour Philippe Lioret. On comprend qu’il lui ait inspiré, après Dieu vomit les tièdes, Marius et Jeannette et une quinzaine d’autres, son nouveau film : Les neiges du Kilimandjaro. Guédiguian retrouve avec bonheur – et nous aussi – Marseille et le quartier de l’Estaque qu’il avait abandonnés dans ses derniers films : Le promeneur du Champ-de-Mars, Le voyage en Arménie et L’armée du crime. Il retrouve aussi ce ton qui lui est personnel : mélange de drame et de comédie, culte de l’amitié.

Dès la première image, on plonge dans l’absurdité de notre monde. Michel (Jean-Pierre Darroussin), délégué syndical, tire au sort les noms des vingt ouvriers qui vont constituer une première charrette de licenciements. Et là, tout de même, on s’interroge. Dans la conjoncture actuelle, on le sait, la marche de manœuvre des syndicats est terriblement réduite. Le plus souvent, leur rôle consiste à négocier les meilleures conditions de départ, d’abord pour ceux qui désirent partir – il y en a toujours – puis pour ceux à qui cela causera le moins de préjudice. Mais le tirage au sort ? Y a-t-il vraiment eu un précédent ?

Les spécialistes répondront à cette question. En tout cas, ce qui est vrai et c’est sur ce postulat qu’est bâti – presqu’à la façon d’un conte – Les neiges du Kilimandjaro, c’est l’inefficacité inévitable et toujours plus grande des syndicats. Un monde bascule. Et les vieux de la vieille, Michel, sa femme Marie-Claire (Ariane Ascaride) et leurs amis de toujours, Raoul (Gérard Meylan) et sa femme Denise (Marilyne Canto), n’y comprennent plus rien. Quand ils sont victimes d’un hold-up et qu’ils découvrent que l’un des deux agresseurs n’est autre que l’un des tirés au sort et, pire, qu’ils passent à ses yeux non pour des héros de la classe ouvrière mais pour de petits bourgeois, c’est toute leur vie qui est remise en question.

C’est alors qu’ils comprennent qu’il faut revenir en arrière. Il n’y a plus de classe ouvrière. La lutte des classes n’existe plus. Reste ce qui fut à l’origine de tous les mouvements sociaux : l’entraide. Alors, chacun de son côté, Michel et Marie-Claire vont se comporter exactement comme le mari et la femme des « Pauvres gens ». Ils vont recueillir les petits frères de leur bourreau. Mais leurs propres enfants, eux dont la vie – encore un phénomène nouveau – sera plus dure que celle de leurs parents, comment vont-ils réagir ?

L’espoir, semble dire Guédiguian, viendra peut-être de ceux qui ont vingt ans aujourd’hui. La plus belle scène du film est un dialogue entre Marie-Claire et un tout jeune garçon de café (Pierre Niney). Sa façon de décrire l’action de la Marie-Brizard sur les chagrins d’amour est un moment de pure poésie − et de vraie amitié quand Marie-Claire, lui ayant dit qu’il s’agissait d’un « chagrin de la vie », il lui conseille le Metaxa, un apéritif grec. « Toujours deux verres, dit-il, le deuxième est pour moi. »

  • 1.

    Toutes nos envies (2h), film français de Philippe Lioret, librement inspiré du livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne. Avec Marie Gillain (Claire), Vincent Lindon (Stéphane), Amandine Dewasmes (Céline), Yannick Rénier (Christophe), Isabelle Renauld (le médecin), Laure Duthilleul (la mère de Claire). Sortie : 9 novembre 2011. Les neiges du Kilimandjaro (1h47), film français de Robert Guédiguian, inspiré du poème de Victor Hugo « Les pauvres gens ». Avec Jean-Pierre Darroussin (Michel), Ariane Ascaride (Marie-Claire), Gérard Meylan (Raoul), Marilyne Canto (Denise), Grégoire Leprince-Ringuet (Christophe), Anaïs Demoustier (Flo), Adrien Jolivet (Gilles), Robinson Stévenin (le commissaire), Karole Rocher (la mère de Christophe), Julie-Marie Parmentier (Agnès, la voisine de Christophe), Pierre Niney (le garçon de café). Sortie : 16 novembre 2011.

  • 2.

    Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, Paris, Pol, 2009 (rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2010).

  • 3.

    Propos tirés du dossier de presse.