Vous n'avez encore rien vu, d'Alain Resnais
Quand cessera-t-on de vouloir à tout prix faire d’Alain Resnais un réalisateur intello ? Comme tous les grands artistes, Resnais est un poète. Pour entrer dans ses films, il suffit de se laisser porter. L’écran s’allume : on est ailleurs. Dans un monde qui ressemble au nôtre, mais n’est pas tout à fait le nôtre. Un monde régi par des règles qui changent de film en film puisque chaque film, pour Resnais, est un jeu et que chaque jeu a sa propre règle.
Je suis, dit-il, un bricoleur du cinéma. On a souvent dit que je jouais avec lui comme on jouait autrefois avec son meccano. J’ai envie de voir ce qui va se passer si je mets tel type d’engrenage avec tel type de démultiplication1.
Bricoleur, certes, mais c’est moins sur la technique qu’Alain Resnais se livre à des expériences que sur la vie même de ses personnages.
C’est vrai, dit-il, que je ne sépare pas beaucoup l’art et la vie. J’aime bien cette définition, de Jean Giraudoux je crois : « Le théâtre n’est pas l’imitation de la vie, c’est la vie2. »
François Truffaut disait exactement la même chose du cinéma. Et je pense que chaque artiste, quel que soit son art, pourrait reprendre cette définition à son compte. Resnais en est si bien convaincu que dans son dernier film en date, Vous n’avez encore rien vu, il mêle de façon inextricable fiction et réalité, cinéma et théâtre, passé et présent et même la vie et la mort, osant faire de la mort ce dont nous rêvons tous : la quintessence de la vie… Compliqué tout cela ? Oh non. Ce film coule comme une eau limpide.
Première image : gros plan de deux comédiens vus de dos, au téléphone. « Allô, Pierre Arditi ? – Oui, c’est moi. – Je vous appelle pour vous faire part d’une sombre nouvelle. Votre ami Antoine d’Anthac est mort… » Treize fois, comme une formule magique, les mêmes mots vont se répéter, invitant tour à tour Pierre Arditi, Lambert Wilson, Anne Consigny, Michel Robin, Michel Piccoli, Mathieu Amalric, Jean-Noël Brouté, Anny Duperey, Hippolyte Girardot, Gérard Lartigau, Jean-Chrétien Sibertin-Blanc, Michel Vuillermoz et Sabine Azéma à se rendre chez le dramaturge Antoine d’Anthac pour y connaître ses dernières volontés.
D’abord amusés, puis agacés par cette litanie qui n’en finit pas, nous nous calmons peu à peu. Et c’est détendus, disponibles, presque en état d’hypnose que nous entrons dans la superbe maison d’Antoine, perchée sur un rocher dans quelque coin perdu de la France profonde. Miracle de ce film : très vite nous allons nous identifier à tel ou tel personnage. Exactement comme Pierre Arditi, Sabine Azéma et les autres vont s’identifier à ceux d’un film que le majordome d’Antoine va leur projeter. Double mise en abyme.
Mais n’allons pas trop vite. Nous voici donc, en compagnie de nos nouveaux amis, dans l’immense hall, salon, home cinéma d’Antoine d’Anthac. Brouhaha. Soudain une voix se distingue, qui raconte une de ces histoires sans queue ni tête – c’est le cas de le dire – qu’affectionnaient les surréalistes : « Tu prends un chien. Tu lui coupes la tête. Tu lui coupes la queue. Tu as un petit banc. » Cette voix ? Non, ne le cherchez pas, André Dussolier n’est pas là. Retenu par d’autres obligations professionnelles, il n’a pas pu participer au tournage. Mais Resnais a voulu que ses vieux compagnons soient au complet et lui a fait enregistrer une phrase qu’aurait pu dire l’inquiétant personnage qu’il incarnait dans son précédent film, les Herbes folles3.
Peu à peu tout le monde s’assied et se tait. Toujours nostalgique des vieux films muets, Resnais place alors un intertitre : « Quand ils eurent passé le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre. » On aura reconnu, à peine modifié, l’intertitre célèbre de Nosferatu le vampire (1922), de Murnau4.
Retour au salon où le tableau qui masquait l’écran glisse sur le côté. Surprise : Antoine (Denis Podalydès) apparaît et s’adresse à ses amis très émus. Il commence par les remercier d’être tous là (lui qui semblait souvent, paraît-il, douter de leur affection en doutait-il vraiment ?). Puis il les prie de bien vouloir visionner un film.
Ce film est la captation de la dernière répétition d’une pièce de théâtre, Eurydice, jouée par une jeune troupe : la compagnie de la Colombe. Eurydice est l’une des premières pièces écrites par Antoine d’Anthac et souvent reprise. Chacun des treize comédiens assis dans son salon l’a jouée au cours de sa carrière. C’est pourquoi Antoine leur demande de visionner le film à sa place pour s’assurer que la pièce n’a pas vieilli, que ces jeunes comédiens sont à la hauteur et qu’on peut donc les autoriser à la jouer.
L’Eurydice d’Antoine d’Anthac n’est autre que la pièce de Jean Anouilh créée à la fin des années 1930 et qui, en 1942, bouleversa si fort le jeune Resnais qu’en sortant du théâtre il sauta sur sa bicyclette et fit le tour de Paris. Quant à cette idée d’invitation post mortem, Resnais l’emprunte à une autre pièce d’Anouilh, Cher Antoine ou l’amour raté.
L’Eurydice d’Anouilh est une pièce magnifique et magnifiée encore par le regard de Resnais. Sur le petit écran du salon d’Antoine, nos amis et nous pouvons lire un intertitre : « 1er acte. » Et une grosse boule d’or apparaît qui se balance au bout d’un fil. Cette boule est l’invention de Bruno Podalydès5, à qui Alain Resnais a demandé de mettre en scène quelques extraits de la pièce d’Anouilh et de choisir pour les jouer de très jeunes acteurs.
J’avais été fasciné, dit Bruno Podalydès, par le pendule de Foucault qui se trouve au Panthéon. Il a une très grande amplitude, une lenteur de balayage impressionnante, il se déplace comme en apesanteur. Celui des Arts et Métiers, plus petit, est très beau aussi. Je les avais gardés en mémoire et je me suis dit que ce mouvement, qui marquait physiquement le temps, pouvait intéresser Alain. Un pendule de Foucault, c’est introuvable. Il fallait le fabriquer nous-mêmes. J’en ai parlé à François Philippi, qui s’était occupé des effets spéciaux mécaniques sur mes derniers films. Je tenais à ce que le pendule soit autonome, qu’il mène sa vie, que les comédiens s’écartent pour le laisser passer. Quel que soit le rythme de la scène, il y avait, visible, un temps objectif, inéluctable6.
Le temps, que pour mieux le combattre Resnais explore depuis ses premiers films, est donc incarné là, suspendu dans une sorte d’entrepôt désaffecté, où de jeunes comédiens roulent de vieux bidons rouillés pour en faire les tables d’un buffet de gare. C’est un lieu ouvert où tout est possible. Un jeune homme y joue du violon, sans cesse dérangé par son père qui ne dit que des pauvretés désolantes et exige des réponses que le « petit Orphée » limite à des « oui, papa », « non, papa » désolés. À bout de patience, il sort, préférant attendre sur le quai le train qui doit les emmener, son père et lui, musiciens ambulants, jouer aux terrasses des cafés d’une autre ville.
À peine Orphée est-il sorti qu’une jeune fille entre en coup de vent : « Pardon, monsieur, c’est ici qu’il y avait quelqu’un qui jouait du violon ? […] Comme c’était joli ce qu’il jouait ! » Soudain, comme un écho, une voix douce venue du salon répète la dernière phrase, suivie par un deuxième écho : « Comme c’était joli ce qu’il jouait ! » Sabine Azéma et Anne Consigny se souviennent et redeviennent les Eurydice qu’elles furent autrefois. Puis c’est au tour d’Anny Duperey et de Michel Vuillermoz de rejouer les rôles qu’ils ont tenus jadis : ceux de la mère d’Eurydice et de son amant. Des rôles de comédiens en tournée.
Quand Orphée revient au buffet de la gare, deux autres Orphée se lèvent dans le salon : Pierre Arditi et Lambert Wilson. Ils prennent de l’assurance et finalement s’adressent aux acteurs, là-bas, sur l’écran – on se croirait dans la Rose pourpre du Caire, de Woody Allen – et ils leur demandent de s’en aller…
Arrêtons avant la fin du premier acte. Ça y est : nous sommes entrés dans le jeu. Nous sommes tous – les jeunes comédiens de la compagnie de la Colombe sur l’écran, les invités d’Antoine dans son salon et nous dans la salle de cinéma – des Orphée et des Eurydice à tous les âges de la vie. Quelques autres aussi. Ne ressemblons-nous pas, parfois, au père d’Orphée ou à la mère d’Eurydice ? N’avons-nous jamais été ce jeune homme timide qui, sous les traits et avec la voix du vieillard qu’il est devenu (Gérard Lartigau), supplie l’horrible Duval, l’impresario de la tournée (Hippolyte Girardot), de ne pas le renvoyer : il a un petit frère de dix ans à charge.
Le mythe d’Orphée a inspiré les artistes depuis Eschyle, paraît-il – mais on n’a jamais retrouvé cette tragédie dont on ne connaît que le titre : les Bassarides –, jusqu’à Cocteau, en passant par Ovide, Virgile, le poète anglais Chaucer et tant et tant d’autres. Des musiciens aussi : Monteverdi, Glück, Offenbach… Pour chaque œuvre, l’éclairage change. Il suffit de comparer les deux Orphée de Cocteau, la pièce, créée en 1926 par Georges et Ludmilla Pitoëff, et le film – inoubliable – sorti en 1950. Dans le film, ce n’est plus d’Eurydice qu’Orphée est amoureux, mais de sa Mort. Et comment en serait-il autrement puisqu’elle a le visage et la voix de Maria Casarès ?
Ici, Alain Resnais choisit – à travers la pièce d’Anouilh – une vision plus classique, mais dans le droit-fil de ce qui l’intéresse depuis toujours : comment sauver les morts ? En les sauvant de l’oubli, dit-il d’abord à travers ses courts métrages : Les statues meurent aussi (1953), Nuit et brouillard (1955), Toute la mémoire du monde (1956). Peu à peu, Resnais a remonté le cours du temps. Après Hiroshima mon amour (1959), qui faisait mémoire des victimes de la bombe atomique, et Muriel ou le temps d’un retour (1963) celle des victimes de la guerre d’Algérie, il se tourne vers le futur. La mort, toujours, mais la nôtre.
L’imagination, qui est le sujet de Providence (1976) et de La vie est un roman (1983), est une nouvelle arme pour tenter d’arrêter le temps. Et si Resnais s’est intéressé aux travaux de Laborit au point de leur consacrer un film, Mon oncle d’Amérique (1980), c’est qu’il n’est pas indifférent à un homme, hanté par l’idée de la mort, de savoir ce qui le fait courir, comme un rat pris au piège, pendant soixante ou quatre-vingts années qui ne sont qu’une seconde par rapport à l’éternité.
Enfin, en 1984, c’est l’Amour à mort. Un chef-d’œuvre. Une épure. Un jeu aussi.
Le jeu, dit Alain Resnais, consistait à tourner un film avec une musique qui n’accompagnait jamais l’action, qui s’arrêtait dès que la voix humaine résonnait. Un jeu avec soixante-deux petits morceaux de musique ! Les acteurs terminaient sur certaines notes, avec des intonations très ouvertes, de manière à ce que le compositeur, Hans Werner Henze, puisse le rattraper et continuer7.
L’histoire ? Celle de Simon (Pierre Arditi) et Elisabeth (Sabine Azéma), qui s’aiment passionnément. Simon connaît une mort clinique de quelques minutes. La vie du couple, peu à peu, se modifie. D’avoir touché la mort et d’en réaliser la proximité rend dérisoire tout ce qui n’est pas sincère.
Simon est archéologue ; Elisabeth fait des expériences biologiques sur les plantes. L’un était tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir. Mais désormais, seul compte le présent. Et, dans ce présent, ils élaguent de plus en plus.
Parmi leurs amis, ils ne comptent plus qu’un couple : Jérôme (André Dussolier) et Judith (Fanny Ardant), tous deux pasteurs. Mais ni l’un ni l’autre ne pourront répondre aux questions de Simon pris de vertige devant la mort comme il le serait devant le vide : à la fois terrifié et attiré. Pas plus qu’ils ne pourront après la deuxième mort de Simon – définitive celle-là – convaincre Elisabeth de renoncer à le rejoindre. « Je ne veux pas mourir, crie-t-elle, je ne veux pas vivre sans lui… Avez-vous compris que si je veux mourir, c’est que je suis folle d’espoir ? »
Car les questions posées demeurent sans réponse. Ou plutôt les réponses ne peuvent contenter que celui qui les donne. Quand il est question de Dieu, de la foi ou de la résurrection, aucun savoir livresque ne peut nous satisfaire. Chaque question renvoie chacun à sa propre expérience : ce qu’il a vécu ; comment il l’a vécu.
L’honnêteté des héros – et de leur créateur : Alain Resnais – est telle qu’elle entraîne la nôtre. L’amour peut-il vaincre la mort ? Le Christ a-t-il vaincu la mort ? Personne ne répondra à notre place.
Comment Resnais n’aurait-il pas été tenté, un jour, par le mythe d’Orphée ? Par cet espoir fou de retrouver, après la mort, ceux que l’on aime ? Il aura attendu près de vingt ans. Et après quatre films enchanteurs – Smoking, No Smoking, On connaît la chanson et Pas sur la bouche8 –, il tourne cette énième version des amours d’Orphée et d’Eurydice. Une version qui exige notre participation et nous offre cette ultime image qu’il nous refusait dans l’Amour à mort : les retrouvailles des amants.
On a souvent dit que l’Eurydice d’Anouilh était une pièce misogyne. Pourquoi ? Là, il faut retourner un peu en arrière et se souvenir de ce jeune homme, qui ne parle guère et est toujours assis au fond du buffet de la gare. C’est la Mort d’Eurydice, l’exact contraire de la Mort d’Orphée dans le film de Cocteau. Leur seul point commun, c’est de transgresser tous les deux, par deux fois, les ordres de l’au-delà. Mais pour des raisons bien différentes. La Mort d’Eurydice n’est amoureuse ni d’Eurydice ni d’Orphée. Elle a le visage de Mathieu Amalric et n’est que douceur et compassion.
Après avoir obéi aux ordres et laissé Eurydice mourir dans un accident de car, devant le désespoir d’Orphée, Amalric la lui rend, à la fameuse condition qu’il ne la regarde pas avant le lever du jour. C’est là que les choses se gâtent. Orphée et Eurydice parlent. Eurydice raconte sa vie. Et Orphée se met à voir des fantômes partout. Comment ? Son Eurydice a connu d’autres hommes avant lui ! Et elle risque de céder à nouveau au chantage de l’ignoble Duval ? Alors, volontairement, il se retourne malgré le cri d’Eurydice : « Ne te retourne pas : je veux vivre. »
C’est Orphée qui est misogyne, pas la pièce. Immédiatement, d’ailleurs, il se donne tort et n’a plus qu’un désir : mourir pour retrouver Eurydice. Alors, outrepassant encore ses droits, la Mort d’Eurydice devient la Mort d’Orphée.
Trois fins successives nous ravissent. Et ce retour à des décors naturels : un étang, un petit bois d’oliviers où les amants se retrouvent. « Enfin », dit une voix devant la façade d’un théâtre qui affiche Eurydice. Resnais nous l’avait bien dit : « Le théâtre, c’est la vie. »
- *.
Vous n’avez encore rien vu (1 h 55), film français d’Alain Resnais, avec Mathieu Amalric, Pierre Arditi, Sabine Azéma, Jean-Noël Brouté, Anne Consigny, Anny Duperey, Hippolyte Girardot, Gérard Lartigau, Michel Piccoli, Michel Robin, Jean-Chrétien Sibertin-Blanc, Michel Vuillermoz, Lambert Wilson (eux-mêmes), Denis Podalydès (Antoine d’Anthac), Andrzej Seweryn (le majordome), Vimala Pons (l’Eurydice de la troupe de la Colombe). Sortie : 26 septembre 2012.
- 1.
Propos recueillis par Claude-Marie Trémois, Télérama, 14 juin 1995, no 2370.
- 2.
Cl.-M. Trémois, Télérama, op. cit.
- 3.
Voir Cl.-M. Trémois, « The Limits of Control, de Jim Jarmush et les Herbes folles, d’Alain Resnais », Esprit, décembre 2009.
- 4.
L’intertitre du film de Murnau était : « Une fois passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »
- 5.
Bruno Podalydès a réalisé, entre autres films, la saga d’un indécis, jouée par son frère Denis : Versailles rive gauche (1992), Dieu seul me voit, Versailles chantier (1998) et Adieu Berthe, l’enterrement de mémé (2012).
- 6.
Propos recueillis par François Thomas, extraits d’un livre à paraître sur Alain Resnais.
- 7.
Propos recueillis par Pierre Murat et Claude-Marie Trémois, Télérama, 15 décembre 1993, no 2292.
- 8.
Voir Cl.-M. Trémois, « Pas sur la bouche, d’Alain Resnais », Esprit, décembre 2003.