Yannick Bellon ou le temps retrouvé
Enfin ! Enfin un coffret de huit Dvd1 nous permet de retrouver – ou, pour les plus jeunes, de découvrir – les films d’une réalisatrice qui compte parmi les grands auteurs du cinéma français. Que son nom soit moins connu du grand public que ceux de Rohmer, Truffaut ou Varda n’est pas à l’honneur des programmateurs des salles de cinéma et des chaînes de télévision.
Huit Dvd, donc, pour voir ou revoir ses huit longs métrages, de Quelque part quelqu’un (1972) à L’affût (1992), en passant par La femme de Jean, Jamais plus toujours, L’amour violé, L’amour nu, La triche et Les enfants du désordre. Plus six courts et moyens métrages et de nombreux entretiens. Ce que l’on découvre alors, c’est l’actualité d’une œuvre qui n’a pas pris une ride, alors qu’elle a toujours été en prise directe avec son époque. C’est qu’avant d’être documentariste, féministe, militante, Yannick Bellon est poète.
Poète vient du verbe grec ποιειν : faire. Être poète, c’est donc très concret. Ça consiste à fabriquer du visible pour dire l’invisible. La poésie – la vraie – se joue des modes et se moque du temps. Or, justement, le grand sujet de Yannick Bellon, c’est le temps. Le temps qui passe et qui, sous sa caméra, doucement, finit par basculer dans l’éternité.
Donc, Yannick Bellon est poète et dès son premier long métrage, Quelque part quelqu’un, elle le prouve. Qu’y a-t-il derrière ces fenêtres closes, filmées en de longs panoramiques, caméra à l’épaule ? Des gens que la vie use peu à peu, comme elle a usé ces murs lézardés. Des gens seuls, des gens qui pleurent, qui attendent, qui aiment, qui rient. Des gens qui vivent côte à côte, mais isolés, chacun dans sa case. Et quand ces gens sortent de leurs cases, leurs chemins, qui se croisent et s’entrecroisent, dessinent la pire des solitudes : la solitude dans la foule.
Au cœur de cet opéra unanimiste, de temps en temps, un solo : un personnage ou un couple sur lequel la caméra s’attarde. Il y a Raphaèle (Loleh Bellon, la grande comédienne de théâtre que fut la sœur de Yannick Bellon), dont l’amour est impuissant à sauver Vincent (Roland Dubillard), qui noie son mal de vivre dans l’alcool. Il y a Germaine et Albert (Hélène Dieudonné et Paul Villé), vieux couple amoureux, expulsé de son logis vétuste.
Et puis la caméra reprend sa course et nous saisissons seulement, de-ci, delà, de petites phrases qui, dit Yannick Bellon, « symbolisent toute une vie ». De petites phrases sans joie : « Il a bien réussi dans la vie », « C’est une question d’habitude » ou « J’ai l’impression que c’était hier ». Film d’émotions, film de sensations, Quelque part quelqu’un fait surgir en nous ce regret, presque ce remords, que nous éprouvons parfois, dans la rue, devant tous ces visages inconnus que nous ne connaîtrons jamais et qui nous ressemblent tant.
Tout Yannick Bellon est déjà là : la caméra mouvante, l’attention à l’autre et, on l’a dit, le sens du temps. Mais, ici, elle n’en montre que la face noire : l’usure. Dans La femme de Jean, elle lui rend sa double fonction : il délite, mais aussi recrée. Le temps a érodé l’amour de Jean (Claude Rich) pour Nadine (France Lambiotte). Après dix-huit ans de mariage, il la quitte. Nadine, qui l’aime encore, sombre dans le désespoir. Elle était la femme de Jean, elle n’est plus rien.
« Ça m’étonne toujours qu’on m’invite, dit-elle à son fils. Avant, il y avait ton père. Mais, moi, je n’ai rien d’intéressant. – Ce que tu peux être maso ! », répond tranquillement Rémi (Hippolyte Girardot), avec son bon sens d’adolescent.
Cet étonnement de Nadine est le point de départ d’une prise de conscience qui lui permettra de renaître. Ou plutôt de naître : avant, on invitait la femme de Jean ; maintenant, on invite Nadine ; donc Nadine existe. À l’époque du Mlf, mais non dans son sillage, Yannick Bellon réussit un film toujours actuel. Combien existe-t-il encore, aujourd’hui, de « femmes de Jean » à travers le monde ?
Suivirent L’amour violé et L’amour nu, deuxième et troisième volets d’un triptyque destiné à rendre à la femme sa dignité. Aux yeux de l’homme, bien sûr, mais aussi, mais surtout, à ses propres yeux. Certains, avec un peu de mépris, les ont qualifiés de « films à thèse ». Or les films à thèse ne sont pas a priori méprisables. Et, qui plus est, seul L’amour violé développe une thèse. Ce qu’il démontre, finement, patiemment, clairement, c’est le mécanisme qui peut conduire au viol des hommes réputés bons maris et bons pères, et qui pousse ensuite la femme violée à se taire.
Ce mécanisme, dit Yannick Bellon, est la conséquence logique de l’éducation des enfants. On élève garçons et filles dans l’idée de la supériorité du mâle et on leur donne une image dévalorisée de la femme.
Qu’est-ce que le viol, sinon l’aboutissement extrême de cette double attitude ? À travers l’histoire d’une jeune infirmière (Nathalie Nell) qui, après plusieurs mois de désespoir et de honte, se décide à porter plainte, Yannick Bellon en fait la formidable démonstration. Après l’extrême violence de la séquence du viol (violence indispensable pour faire comprendre le traumatisme subi par la victime), Bellon déchire en douceur, mais inexorablement, le manteau de silence dont la société recouvre les drames qu’elle a elle-même engendrés. Encore un film qui – hélas ! – n’a pas vieilli.
Quant à L’amour nu, d’après un scénario de Françoise Prévost, il tente de persuader les femmes que l’intérêt qu’elles suscitent ne tient pas seulement à leur anatomie. La preuve : le ravissant avis de recherche lancé par un océanographe (joué par le dessinateur-poète Folon) à la femme qu’il aime (Marlène Jobert) et qui le fuit, parce qu’elle a dû subir l’ablation d’un sein :
C’est une sirène… Elle s’appelle Claire… elle est un peu amochée… il lui manque une nageoire, mais ça ne fait rien… je l’aime.
« Je l’aime », trois petits mots lumineux, mais qui ne sont pas facile à dire, ni même à s’avouer, quand on est flic et macho et qu’on se découvre amoureux d’un garçon. C’est ce qui arrive à Michel (Victor Lanoux) dans La triche. Yannick Bellon y filme, magnifiquement, la montée du désir, les quais de Bordeaux la nuit, la danse d’un ivrogne, un meurtre… En quelques plans, elle recrée le film noir, son angoisse existentielle, ses personnages insolites, parfois ignobles, toujours blessés.
Les personnages de L’affût aussi sont blessés – d’ailleurs dans quels films de Yannick Bellon ne le sont-ils pas ? Mais la lumière dorée de la Dombes remplace les éclairages nocturnes de La triche. C’est un film feutré, où chacun guette chacun. Une chronique au fil des saisons. À la fois manifeste écolo et film d’amour à la Grémillon. Dominique Blanc y a d’ailleurs de faux airs de Madeleine Renaud.
Entre ces deux derniers films, Yannick Bellon a renoué avec ses débuts de documentariste. Elle fait pour la télévision un reportage sur le Théâtre du Fil, une compagnie théâtrale chargée de la réinsertion de jeunes délinquants. Il est passionnant de voir coup sur coup ce reportage – Évasion – et le film qu’il lui a inspiré – Les enfants du désordre – où Emmanuelle Béart a trouvé l’un de ses plus beaux rôles.
On le voit, l’œuvre de Yannick Bellon oscille de l’air du temps au temps qui passe. Et voilà qu’à force de passer, ce temps, il nous entraîne de l’autre côté du miroir. Il y a dans Jamais plus toujours, dans ce poème doux-amer – mais plus doux qu’amer – tant de correspondances subtiles qu’il est bien difficile de le conter sans le trahir. La mort brutale d’Agathe (« C’était mon amie », dit Claire) a fait rentrer Claire en France après une absence de six années. Elle rachète à l’Hôtel Drouot quelques-uns des objets familiers d’Agathe : un lama fétiche, un album de photos… Agathe, apparemment si calme, si sereine, reprochait jadis à Claire « de demander trop, d’exiger toujours ». Et Claire disait à Agathe : « Toi, tu sais te protéger, tu as ta petite armure. » Mais Claire est là et Agathe – peut-être – s’est suicidée.
Sans cesse, Yannick Bellon entremêle le passé, le présent et même le futur. Claire a le visage blessé de Bulle Ogier. Agathe possède la limpidité mystérieuse de Loleh Bellon. Elle est comédienne. Et quand, devant le paravent fait de quatre glaces, elle répète la scène de la mort de Phèdre – quelle Phèdre admirable eût été Loleh Bellon ! –, nous ressentons d’évidence que les histoires des hommes se reproduisent, éternellement les mêmes, de génération en génération, comme dans un perpétuel jeu de miroirs.
En cherchant Agathe, Claire retrouve Mathieu (Jean-Marc Bory). Il n’était pas temps, voilà six ans, que naisse entre eux quelque chose de durable. Mais aujourd’hui, « ni trop tôt et ni trop tard », comme chantait Jeanne Moreau, peut-être bien qu’il est temps. Peut-être aussi que c’est grâce à Agathe ; et que le « jamais plus » d’Agathe a fait naître le « toujours » de Mathieu.
À moins qu’il ne faille jamais plus dire toujours. Car celui-ci ne peut naître que si l’on vit dans un éternel présent, sans s’accrocher, sans exiger… Qu’est-ce qu’un poème sinon une façon de jouer avec les mots, les combiner à l’infini pour les rendre neufs et riches de tant de sens ?
Non contente de jouer avec les trois mots du titre, Yannick Bellon joue avec les objets. Inlassablement sa caméra glisse des uns aux autres. Objets aimés, objets témoins, qui nous survivent et passent de main en main. Tel ce paravent de glaces qui, après avoir reflété la vie et la mort d’Agathe, sera le témoin de la naissance d’un jeune couple : Denis (Bernard Giraudeau) et Sylvie (Marianne Epin).
Si, parfois, le cœur se serre devant ces épaves d’une vie morte, d’un bonheur perdu, du temps qui fuit et, plus encore, devant ces maisons qu’on abat, ces meubles qui passent au concasseur, il se dégage peu à peu de ce film une étrange sérénité. C’est que nous apparaît alors la relativité du temps. « Allez, ma douce, tout ça n’est pas tragique », disait Agathe à Claire avec la voix modulée de Loleh si semblable à celle de Yannick.
Il y a une douceur à se laisser glisser dans ce film qui coule comme de l’eau, sans à-coup, lisse et fragile. Il ressemble au visage de Loleh Bellon.
Bien que ce ne soit que son troisième film, Jamais plus toujours est un peu, dans l’œuvre de Bellon, ce qu’est à Proust le Temps retrouvé. Un apaisement. Et comme un testament. Rien d’étonnant donc à ce que lui fasse écho, vingt-cinq ans plus tard, Le souvenir d’un avenir. Ce film de quarante-deux minutes, que Yannick Bellon a coréalisé avec Chris Marker en 2001, est un hommage à la grande photographe que fut Denise Bellon, sa mère. Ses photos couvrent une grande partie de l’histoire du xxe siècle : des années 1930 à l’après-guerre. En commentant les photos de sa mère, Yannick se penche sur le passé, mais elle nous montre – c’est le sens du titre – que ce passé contenait en germe l’avenir. Les surréalistes, dont Denise Bellon avait photographié toutes les expositions, étaient des visionnaires : leurs œuvres annonçaient l’apocalypse hitlérienne.
Ce film précieux, Yannick l’a dédié à sa sœur Loleh et à son beau-frère Claude Roy2. Sans doute avaient-ils tous trois l’esprit de famille, en tout cas ils appartenaient à la même famille d’esprit. Leurs œuvres respectives avaient un point commun : la place accordée au temps. Loleh, la comédienne, n’avait jamais oublié ce que lui avait dit son vieux maître Gregory Chmara : « La pause, c’est ton texte à toi. » Autrement dit, il faut savoir prendre son temps. Loleh, l’auteur dramatique, dans ses huit pièces, des Dames du jeudi à L’une et l’autre, la plupart créées par Suzanne Flon3, faisait entendre une petite musique que l’on disait tchekhovienne, précisément parce que le temps y tenait le rôle principal. Quant à Claude Roy, son dernier roman, sublime, la Traversée du pont des Arts4, est l’histoire d’un amour fou qui veut vaincre la mort. Pour cela, remonter le temps, l’inverser, le nier…
De ces quatre guerriers du temps – Denise, Yannick, Loleh et Claude – seule reste Yannick, veilleur vigilant.
- 1.
Doriane films (environ 80 €).
- 2.
Claude Roy est mort en 1997 et Loleh l’a rejoint un an et demi plus tard.
- 3.
Suzanne Flon, qui était l’amie de la tribu et sur qui Claude Roy a écrit un si joli poème dans Permis de séjour, vient aussi de nous quitter.
- 4.
Toutes ses œuvres sont éditées chez Gallimard et existent en poche.