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L’année du Draghi

octobre 2012

#Divers

À Davos, un des dirigeants de la planète avait prophétisé : 2012 ne sera pas l’année du Dragon mais l’année du Draghi. Pronostic qui, en cet automne, se révèle pertinent.

Dès la fin 2011, il était clair que le répit pour l’euro n’avait pas pour origine la « règle d’or » telle qu’elle était définie dans un traité, rigide à l’excès et inapplicable sur une longue période, mais les premières annonces du nouveau président de la Banque centrale européenne (Bce).

La Bce est la seule institution européenne capable de réagir en temps réel aux pressions de marchés, alors que la mise en œuvre effective de la moindre décision du Conseil prend des années. C’est aussi la seule à caractère fédéral.

La personnalité et le profil de Mario Draghi sont adaptés à sa fonction en situation de crise. Sa subtilité latine et son caractère apparemment serein sont des atouts par rapport à un Jean-Claude Trichet rigide et parfois colérique. Sa formation, chez les Jésuites, et son parcours, notamment comme vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs, identiques à ceux de l’autre Mario, le président du conseil italien, l’ont préparé aux manœuvres par gros temps, dans le tumulte.

Un doute a pu venir à l’esprit du téléspectateur qui a regardé sur Arte l’excellent et terrifiant documentaire sur Goldman Sachs, préparé par le correspondant du Monde, Marc Roche1. Les deux Mario sont présentés comme des créatures de « la pieuvre » ou tout au moins des hommes sous l’influence d’un géant qui, demain comme hier, peut jouer contre l’euro, si cela est conforme à ses intérêts. Sans disposer d’aucune preuve, je parierai plutôt que le « voleur » passé dans le camp des « gendarmes » a mis tout son talent et son savoir acquis pour une mauvaise cause au service de l’institution qu’il dirige.

Une semaine historique

Ce financier est aussi un metteur en scène qui ménage ses effets. Au début de l’été, il annonce que la Bce « fera tout ce qui sera nécessaire pour sauver l’euro… et, croyez-moi, cela suffira ». Les marchés s’apaisent, ayant reconnu la voix d’un manœuvrier aussi puissant qu’eux. Après ce résultat spectaculaire obtenu par une simple déclaration, il est passé à l’acte deux : la Bce rachètera des obligations d’une durée de un à trois ans pour un montant illimité à la demande des États qui se soumettront à un programme d’ajustement. Ces créances seront considérées comme des créances ordinaires, ne passant pas avec les créances bancaires, ce qui est une novation particulièrement appréciée des marchés.

Le 6 septembre 2012 sera considéré comme une date dans l’histoire de l’Europe, le jour où elle s’est dotée – ou presque – d’une véritable banque centrale. La prochaine étape pourrait être le contrôle des banques sous sa houlette.

Les marchés ont retenu les qualificatifs « illimité » « ordinaire » et accessoirement le mot « programme ». Ils hésiteront à prendre le risque de jouer contre la Bce. La menace d’une disparition de l’euro est ainsi écartée pour les prochains mois et Draghi a sauvé son fonds de commerce. Le bénéficiaire immédiat est l’Italie (la complicité entre les deux Mario est évidente) dont le spread (écart de taux d’intérêt) par rapport à l’Allemagne devrait se réduire. Ce devrait être aussi l’Espagne si son Premier ministre fait preuve de réalisme et adresse une demande auprès des autorités européennes. Cela ne concerne pas la Grèce, qui ne peut plus accéder aux marchés.

Ce succès est-il durable ? Pas forcément. Un blocage de l’Allemagne, qui est vent debout contre ce dispositif, reste possible, même si le tribunal de Karlsruhe n’a pas mis son veto à la ratification du traité européen ; il se présentera plusieurs occasions pour elle de prendre sa revanche, montant et conditions d’attribution des aides, mise en place de l’union bancaire. Mais elle semble de plus en plus isolée.

Le cas grec n’est nullement réglé, une instabilité sociale et politique pourrait conduire à une sortie précipitée et dangereuse de l’euro. Et nul ne sait quels seraient les effets exacts de sa sortie de l’euro. Dans une moindre mesure, cela est possible également pour l’Espagne.

Difficultés à venir

Ce succès résout-il tous les problèmes financiers et économiques de l’Europe ? Évidemment non.

Le problème des écarts de compétitivité reste majeur. Il faudrait que les prix montent plus vite dans les pays d’Europe du nord, dont l’Allemagne, que dans ceux d’Europe du sud, dont la France, pour qu’ils se réduisent.

Le problème de la croissance également. Il faudrait un « Draghi » ministre des Finances et de l’Économie de la zone, aussi hétérodoxe que le premier, qui réduise le risque de la récession en allongeant les délais de réduction des déficits et désendettement, en adoptant une interprétation souple du traité. Nul ne voit ce « sauveur » à l’horizon, surtout dans un cadre intergouvernemental. Nul ne voit non plus un traitement démocratique de la crise, ce qui n’est pas sans danger.

En rendant improbable la disparition de l’euro, Mario Draghi a substantiellement allégé la tâche de nos gouvernants. Il leur reste à régler nos considérables problèmes spécifiques, déficits et compétitivité (le plus grave), dans l’urgence et avec une marge de manœuvre faible. À 90 %, voire plus, de taux d’endettement, nous sommes dans une zone dangereuse, dont il faut impérativement sortir. Il ne fallait peut-être pas fixer à 3 % le déficit 2013 dans le contexte dépressif de l’Europe. Y renoncer après l’avoir annoncé et s’y être engagé serait suicidaire et déclencherait tôt ou tard des spéculations de grande ampleur. L’assouplissement ne peut venir que de Bruxelles. L’allongement des délais qui vient d’être consenti – discrètement – au Portugal montre que cela n’est pas exclu, au moins dans quelques mois lorsque la récession sera installée en Europe et à condition que la France ait fait un bout du chemin. L’étalement dans le temps permettrait d’engager une réduction des déficits sans détérioration supplémentaire de notre compétitivité, suite notamment à un alourdissement de la fiscalité des entreprises.

L’année 2013 (et 2014) serait alors un peu moins dure que ce qui est actuellement prévisible.

  • 1.

    Marc Roche et Jérôme Fritel, « Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde », diffusé sur Arte le 4 septembre 2012. Voir aussi son livre : la Banque, Paris, Albin Michel, 2010.