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Métamorphoses de la politique

février 2012

#Divers

Ma génération avait une conception ambitieuse de la politique. Elle a milité pour une transformation de la société et s’est mobilisée pour de grandes causes : décolonisation, autogestion, Europe, désarmement nucléaire, aide au tiers monde.

Ces objectifs étaient les bons. La décolonisation n’avait que trop tardé. La redistribution des pouvoirs au profit des niveaux les plus proches possibles des acteurs sociaux était une exigence démocratique et fonctionnelle. Le désarmement nucléaire était (et reste) le moyen pertinent d’empêcher la prolifération et la catastrophe finale. L’Europe était à la fois la voie de la paix sur notre continent et de la construction d’un ensemble fédéral adapté aux nouveaux équilibres mondiaux. L’aide au tiers monde était une forme d’internationalisme contribuant à la lutte contre la pauvreté et au développement de nouveaux partenaires.

Certes, ces objectifs ne pouvaient être atteints que dans le moyen et le long terme. Ils impliquaient des compromis (il y en a de bons et de mauvais)… et des compromissions. Il fallait verser du vin nouveau dans les outres de la Ve République et contourner nos adversaires de gauche : les sectaires et les maximalistes qui voulaient tout, tout de suite, sans grande considération des moyens, et les opportunistes fascinés par le seul exercice du pouvoir.

Bien sûr, les erreurs et les naïvetés n’ont pas été absentes : illusions sur le devenir des pays décolonisés, simplisme sur les exigences de l’exercice du pouvoir, ressassement du catéchisme européen devenu obsolète du fait des élargissements successifs et de la chute de l’Union soviétique. L’ascension du néolibéralisme et de l’individualisme a été sous-estimée. Et si l’apparition de nouveaux grands ensembles comme la Chine avait été prévue, la rapidité de cette émergence a surpris. Comme souvent, les phénomènes d’accélération n’avaient pas été correctement évalués.

Il y eut des succès : certaines opérations de décolonisation (Tunisie, Nouvelle-Calédonie…), l’essor des libertés individuelles et collectives, le développement de la décentralisation. Le spectacle de ces grandes villes françaises qui se sont embellies, modernisées et qui fourmillent d’initiatives dans les domaines économique, social et culturel en est une illustration frappante.

Les limites de l’action politique aujourd’hui

Une conception aussi ambitieuse de l’action politique n’est plus de mise, au moins dans le domaine économique et social. Des données nouvelles liées notamment à la crise conduisent à une approche plus modeste, plus limitative mais tout aussi volontaire. L’action politique est aujourd’hui circonscrite par trois réalités incontournables.

La complexité

La financiarisation et la mondialisation ont accru le rythme des changements et les interdépendances entre les phénomènes et entre les pays. Les problèmes sont devenus trop complexes pour les politiques qui devraient simultanément avoir une vision du monde globalisé, proposer des politiques réalistes et être à même de les présenter de façon convaincante aux citoyens. Leur incapacité à définir une stratégie de sortie de crise est une illustration de cette paralysie des politiques dans les sociétés démocratiques. Réduire notre endettement et assurer la croissance sont deux exigences, mais faire les deux en même temps est malaisé, voire contradictoire. Limiter la sphère des opérations financières est impératif : certaines doivent être interdites, toutes doivent être régulées, sans étouffer le financement de l’économie et en choisissant le niveau pertinent, national, européen ou mondial. Les recettes du passé sont insuffisantes, qu’elles soient keynésiennes ou non. Politiques conjoncturelles et politiques structurelles doivent être combinées dans le temps. Le succès d’une politique de désendettement ou de régulation se joue sur une décennie, durée très supérieure au temps politique dans une démocratie. Obtenir dans ces conditions l’accord des citoyens est difficilement compatible avec le jeu démocratique habituel.

L’endettement

La France a perdu la maîtrise de son budget et de sa politique économique et financière du fait de son endettement. Elle restera dépendante de ses créanciers1 tant qu’elle n’aura pas desserré la contrainte de l’endettement. Sa position en Europe est affaiblie. Certes, les politiques ont le choix des moyens et des modalités pour s’efforcer de concilier rigueur et équité, ce qui n’est pas une mince affaire. Mais s’ils ne veulent pas rester dans l’incantatoire et l’impuissance, ils doivent à la fois reconnaître cette perte relative d’autonomie et définir de nouvelles politiques. S’agissant d’équité, la gauche a un défi à relever, à propos de la fiscalité comme des prestations sociales et du logement. Il faut redistribuer plus et mieux, tout en rétablissant la compétitivité des entreprises.

L’écologie

La sauvegarde de notre environnement s’impose à tous. Le rythme et le contenu de notre croissance sont à redéfinir en fonction de cet impératif. Le retour à la croissance d’antan est interdit. Le « toujours plus » n’est pas viable. Des politiques et des financements nouveaux sont à inventer. Le problème de l’emploi ne peut plus être résolu par la seule croissance ; le partage du travail, le temps partiel, la formation permanente sont encore plus nécessaires.

Des politiques aveugles ?

Ce changement inéluctable de perspective et de contenu est-il en cours ? Rien ne permet encore de le croire. La campagne présidentielle pourrait se dérouler comme si de rien n’était, avec un affrontement de programmes illusoires et une compétition stérile sur des objectifs inaccessibles, le vrai débat et les vrais choix étant renvoyés au lendemain des élections.

Certes, rien n’est joué. Une aggravation plausible de la crise de l’euro peut bousculer la scène politique. Si la France se retrouve dans la situation de l’Italie, à devoir s’endetter à un taux de 6 à 7%, si elle perd son triple A, si la Grèce ne fait pas face à sa prochaine échéance de remboursement, comment les candidats « sérieux » réagiront-ils ? Se contenteront-ils d’échanger des insultes et des accusations, pour le plus grand profit des candidats extrêmes, Marine Le Pen en particulier, et de gagner du temps ?

L’incident turc ne rend pas optimiste sur la capacité de la majorité et de l’opposition socialiste à apprécier de façon réaliste les limites de l’action politique et à traiter les problèmes du pays. Le vote de l’Assemblée nationale ne favorise nullement la cause de l’Arménie. En revanche, le coût pour la France de ce vote gratuit est élevé. La Turquie est devenue une puissance stratégique sur le plan économique et diplomatique, particulièrement au Moyen-Orient. Une brouille durable compromet des intérêts importants, affaiblit notre capacité d’influence et peut susciter des représailles verbales à propos de nos « génocides » coloniaux. Tout cela pour obtenir le vote arménien à l’élection présidentielle ! L’Assemblée nationale a préféré débattre de l’Arménie plutôt que de la crise de l’euro…

Faut-il miser sur l’aggravation de la situation économique pour que les esprits se convertissent, avant que le populisme ne balaie la classe politique en place ? C’est bien d’une véritable conversion et d’un changement du jeu politique dont il s’agit tant la situation est nouvelle et exceptionnelle. Elle passe par un effort pour maîtriser des problèmes complexes et interdépendants à partir de débats et d’échanges, sans considérations partisanes, effort qui n’aboutira pas à des certitudes mais à une délimitation du champ des possibles et des urgences. Une telle transformation implique de mettre en œuvre des politiques associant rigueur, croissance et équité, à court et à moyen terme, ce qu’aucun politique n’a fait pour l’instant. Elle suppose une pédagogie active à l’égard d’une opinion inquiète à juste titre.

La perspective d’une décennie de crise et de déclin pour la France est devenue forte après l’accord réalisé en Europe pour réduire les déficits publics en mettant la croissance entre parenthèses. Le combat politique prioritaire consiste à empêcher un renouvellement des années 1930 pour combiner rigueur et croissance. Ce combat va-t-il commencer lors du débat présidentiel ou être renvoyé au futur gouvernement ? Puisse au moins, faute de métamorphose, le débat des prochaines semaines ne pas lui compliquer la tâche.

  • 1.

    Voir Pierre-Yves Cossé, « L’élection présidentielle sous l’ombre portée de la crise de l’euro », Esprit, janvier 2012, p. 19-24.