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La finance est aussi une question démocratique

novembre 2010

#Divers

Il est un lieu commun, proclamé à droite, chuchoté à gauche : dans les sociétés modernes, les problèmes sont devenus si complexes que toute approche démocratique est exclue. L’attitude réaliste consisterait à bien choisir des experts et des spécialistes, en fonction de leur formation, de leur expérience et accessoirement de leur couleur politique et à leur faire confiance.

L’exigence du secret, liée à la complexité, afin d’éviter les effets pervers, blocages politiques et réactions publiques nuisant à l’efficacité, renforcerait la nécessité d’exclure du circuit les instances démocratiques.

La finance et les choix démocratiques

La finance est le domaine par excellence de la complexité et du secret, où la démocratie est bannie sous toutes ses formes. Les parlements sont silencieux, à l’exception des aspects fiscaux et de l’épargne. Les banques centrales se taisent ou récitent des propos convenus. Les gouvernements finissent par se ranger à l’avis d’une majorité d’experts et ceux qui font preuve d’indépendance sont généralement punis (mais pas toujours).

Quant aux banques, elles affirment qu’en dehors de leurs palais et de leurs comptoirs en marbre il n’y a rien à voir. Leurs bilans sont peu lisibles et, même après le versement de fonds publics, l’appréciation de leur situation financière et de leurs risques reste difficile. Les spécialistes y occupent une place stratégique. Leurs cursus sont en général impressionnants et faits pour rassurer. En France, chaque année, par centaines, les diplômés les plus brillants de nos grandes écoles choisissent de faire carrière dans la banque ; certains mettront au point les modèles sophistiqués qui seront l’armature technique de nouveaux produits de marchés conduisant à la prochaine catastrophe.

La grande dépression avec ses krachs bancaires est une nouvelle illustration des dangers du refus de toute démocratie. C’est dans le secteur de l’économie le plus opaque que la crise a été la plus violente. On a pu le constater : moins il y a de démocratie et de transparence, plus le risque est élevé et les dégâts considérables.

Cette déficience a plusieurs origines. D’abord, les hommes. Relisons J. K. Galbraith et ses portraits des gouverneurs des banques centrales dans les années 1930, remarquables par leur suffisance et leur médiocrité. Cette espèce a peut-être disparu. Au moins A. Greenspan a un mérite que ses prédécesseurs n’avaient pas : il reconnaît ses erreurs lorsqu’il constate l’échec du marché et les erreurs des spécialistes. Il n’empêche que le monde bancaire est riche en professionnels médiocres et suffisants dont la capacité de nuire n’a d’égal que leurs revenus. Et peu ont été éliminés, les États ont payé sans faire tomber de têtes (à l’exception de la Grande-Bretagne). De ce point de vue, la France est mieux lotie que bien d’autres pays.

Et ces fameux experts au QI exceptionnel ? Ils se meuvent dans l’abstraction des chiffres et travaillent le plus souvent seuls, avec peu d’interlocuteurs compte tenu de la complexité de la matière, dans une perspective de rentabilité à court terme, leur seul aiguillon étant le profit individuel ou collectif. Leur péché le plus grave est probablement l’immodestie intellectuelle, la réalité ne pouvant être formalisée dans des modèles mathématiques répondant à toutes les situations possibles. L’accumulation des hypothèses et des axiomes limite fortement la validité de modèles qui ne devraient être que des outils auxiliaires et ne sauraient se substituer à une expérience fondée sur la connaissance d’un long passé. Ainsi, le risque élémentaire de « liquidité » n’avait pas été prévu. Leur prétention, comme leur mode de travail et leurs rémunérations ont conduit à un échec collectif.

Mais le manque de recours aux procédures démocratiques s’explique aussi par l’idéologie. La conviction que le bon fonctionnement du marché est incompatible avec une régulation stricte et une certaine transparence induit les comportements que nous venons d’évoquer. Il en est résulté une démission des États et des régulateurs. Or, cette conviction n’a guère été affaiblie par la crise. Les mêmes hommes sont toujours aux leviers de commande et l’appétit pour le gain et des taux de rentabilité du capital sans rapport avec les progrès de la productivité est intact.

Les progrès de la régulation

Aussi, faut-il évaluer avec précaution les quelques progrès accomplis dans le domaine de la régulation, sans toutefois les sous-estimer. Après le temps de la grande peur des opérateurs, les États occidentaux sont de nouveau sur la défensive. Ils sont sous la surveillance permanente des marchés qui ne leur font plus confiance en raison de leur endettement élevé. S’ils sont incapables de rembourser et de se gérer, pourquoi seraient-ils capables de fixer des règles pertinentes et de les imposer aux autres ? Quel retournement en quelques mois ! Cela montre la puissance de l’idéologie néolibérale.

Le progrès le plus significatif est que « la régulation financière est devenue un objet politique identifié » selon la formule de Jean-Pierre Jouyet. Le G 20, qui se tenait au niveau des ministres des Finances, réunit depuis 2008 les chefs d’État ou de gouvernement. Certes, ils ne traitent pas de l’ensemble des aspects techniques mais ils décident d’orientations… qui mettent beaucoup de temps à être mises en œuvre. Les politiques ont élargi leur champ, il faut s’en féliciter.

Les opérations les plus spéculatives (les Cds qui couvrent le risque de défaut d’un emprunteur) devraient être concentrées sur des marchés organisés avec des chambres de compensation et des dépôts de garantie significatifs. Les fonds alternatifs (hedge funds) pourraient cesser d’être des boîtes noires et être soumises à des règles de reporting et de transparence sur leurs prises de positions. Il devrait en être de même avec les agences de notation qui seraient soumises à évaluation. La supervision en Europe fera des progrès substantiels avec trois agences spécialisées (banques, marchés, assurances) et un dispositif de surveillance des risques macroéconomiques.

Bien sûr, le temps des institutions et des procédures n’est pas celui des marchés qui ont eu tout le temps de se préparer à contourner les nouvelles règles. L’harmonisation entre l’Europe et les États-Unis est loin d’être complète. Certains marchés restent mal ou peu régulés. Il en est ainsi du marché des actions ou des matières premières (pétrole notamment) dont la volatilité est particulièrement préoccupante, illustrant la corrélation entre opacité et danger.

Et avec l’explosion des liquidités, engendrée par la politique des banques centrales, le volume des opérations financières n’est nullement circonscrit et les traders (dont les rémunérations ont juste été rabotées) ont encore de beaux jours devant eux.

Ce qui reste acquis, c’est l’entrée dans la sphère démocratique de la régulation et de la finance. Pour l’instant, seuls les gouvernements sont directement impliqués. Relevons néanmoins l’heureuse et notable exception que représente le Parlement européen, qu’il s’agisse de diagnostiquer la crise, de faire des suggestions ou contrepoids au conseil de ministres (pouvoir et localisation des agences de notation). Autre exception majeure, le Congrès des États-Unis qui a adopté une législation de plusieurs milliers de pages relative à la régulation financière. Il est ainsi démontré que des parlements démocratiques peuvent et doivent jouer un rôle dans le domaine financier comme dans tous les autres.

De nouvelles alliances

Ne peut-on imaginer des dispositifs ou des procédures qui permettraient de faire « descendre » le débat et de l’élargir ? La régulation financière est-elle plus compliquée que le réchauffement climatique ou la diversité biologique qui étaient au menu du Grenelle de l’environnement qui a su associer élus, experts, Ong et administrations ?

Une telle démarche est complexe. Il ne s’agit pas de consulter à la Ségolène Royal ni à la Jacques Chirac en interrogeant ex abrupto tout un chacun et en faisant la synthèse de réactions spontanées. Une phase préalable d’études et de discussions est indispensable. Sous quelles formes et dans quels lieux ?

Des alliances entre experts et instances démocratiques sont à forger. On peut penser à la maïeutique du Commissariat du Plan des années 1950. Les experts fournissaient de façon pédagogique les éléments techniques. Les représentants de la société civile non seulement débattaient mais pouvaient commander des études complémentaires et des variantes. Un subtil cocktail de pédagogie et de politique facilitait l’apparition de convergences au moins au niveau du diagnostic. Les conseils des retraites et de l’emploi se rapprochent de cette expérience. Mais des lieux et des modalités sont à réinventer. Le Parlement européen, dont les attributions ont été accrues, en est un. Il va, par exemple, débattre dans les prochains mois de la réforme de la Politique agricole commune ; l’expertise se situant pour l’instant principalement à la Commission et au Conseil des ministres (les ministères nationaux), il est urgent de renforcer la sienne propre.

Une vision stratégique élargie

Une des difficultés est que la décision se prend encore pour une part à l’échelle nationale alors que nous vivons dans un capitalisme mondialisé. Sans une vision partagée du stade actuel du capitalisme globalisé, les analyses et les propositions seront tronquées et irréalistes.

Et pour l’instant les réflexions menées en France sont principalement hexagonales auxquelles on rajoute un volet international. Ce n’est pas le repli qui nous fera progresser.

Le ressort du capitalisme a toujours été la recherche du taux de profit le plus élevé. Pour l’instant, c’est en Chine, du fait du niveau des salaires, que la plus-value est la plus forte. Les capitalistes et les capitaux vont donc s’orienter de plus en plus vers la Chine (et vers de grands marchés comme l’Inde et le Brésil). Les entreprises chinoises investiront et exporteront de plus en plus dans le reste du monde, dont l’Afrique et l’Amérique latine en utilisant les techniques occidentales dont elles ont acquis la maîtrise, au détriment de ces firmes.

Certes, il existe des limites à cette concentration du capitalisme, temporelles (la montée progressive des salaires chinois), techniques (délais et coûts des transports), sectorielles (le savoir-faire occidental pour certaines activités) voire politiques (risques de tensions et de désordres). Mais cette logique qui pousse à la baisse des salaires des secteurs industriels dans les pays occidentaux est implacable.

Ou on l’ignore, et l’on va vers une fermeture des frontières et un isolement qui sont synonymes de régression et de baisse du pouvoir d’achat. Ou nous l’admettons, et nous devons élaborer une stratégie en conséquence exploitant toutes nos marges de manœuvre et nos avantages spécifiques. Cette stratégie ne saurait être exclusivement nationale, elle doit être en cohérence avec l’Europe et les États-Unis qui restent le centre principal du capitalisme mondial.

Dans cette stratégie, l’organisation et la régulation du monde financier occupent une place.

« Faire descendre le débat » implique donc l’élargir afin de lui donner une pertinence. Sans un diagnostic précis sur l’état actuel du capitalisme, on ne peut prétendre débattre démocratiquement de la régulation à tous les niveaux.

L’ambition peut paraître excessive mais promouvoir la démocratie jusqu’au bout, n’est-ce pas une ambition démesurée, celle qui à toutes les époques a fait avancer la démocratie ?