Leonardo Sciascia. L'inquisiteur et l'hérétique


L’inquisiteur et l’hérétique

L’œuvre de l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia (1921-1989) explore le lien entre violence et pouvoir. Ses romans policiers et ses romans historiques font la chronique fidèle de la résistance impuissante de quelques opinions tenaces contre l’imposture des pouvoirs, que ce soit ceux de l’Inquisition espagnole, des barons siciliens ou des Brigades rouges.

Si l’on excepte deux minces plaquettes, les Fables de la dictature en 1950 et les brefs poèmes de la Sicile, son cœur, le premier livre consistant de Leonardo Sciascia est, en 1956, les Paroisses de Regalpetra, qui commence par ces deux phrases :

Dans l’église du Carmine, on trouve un massif sarcophage de granit, que soutiennent deux panthères renfrognées. Là repose « l’illustrissime don Girolamo del Carretto, comte de cette terre de Regalpetra, qui mourut, tué dans sa demeure par un serviteur, le 6 mai 1622 ».

Pouvoir et violence

Tout est déjà dit, avec cette scène fondatrice de l’univers de l’écrivain sicilien : un opprimé tue son oppresseur, un crime de sang met fin à un crime d’injustice. Il y aura par la suite des variantes. Le vengeur pourra être l’opprimé lui-même, comme dans l’autre cas historique de frère Diego La Matina, dans Mort de l’Inquisiteur (1964)1. Le héros pourra être un simple enquêteur chargé par sa fonction même de rechercher un coupable : gendarme comme le Bellodi du premier roman policier de Sciascia, le Jour de la chouette (1961), ou policier comme le Rogas du Contexte (1971), comme encore l’anonyme inspecteur adjoint du Chevalier et la mort (1988), ou enfin le brigadier d’Une histoire simple, son dernier « polar », sorti des presses le jour même de la mort de son auteur, le 20 novembre 1989. Un simple particulier pourra aussi se charger spontanément de l’enquête, comme le professeur Laurana dans À chacun son dû (1966), et même, peut-être, de l’exécution, comme le peintre (et accessoirement auteur de romans policiers) protagoniste de Todo modo (1974).

Né en 1921, un an avant la marche sur Rome, comme il le rappelle lui-même, Sciascia a rencontré dès son enfance ce lien entre pouvoir et violence. Un jour de 1925, un cousin de son père avait apporté à la maison un portrait de Matteotti et avait expliqué comment le député socialiste avait été assassiné sur ordre de Mussolini. Une des tantes du petit Leonardo conservait ce portrait, caché dans le panier où elle gardait son fil à coudre, et quand il demandait à le voir, elle mettait un index devant sa bouche et disait invariablement : « C’est celui-là qui l’a fait tuer » (L’ha fatto ammazzare quello). Et l’enfant comprenait qu’elle parlait de Mussolini, l’homme qu’elle appelait aussi mussu di porcu (museau de porc).

Cette violence, institutionnalisée au niveau suprême par le régime totalitaire, Leonardo devenu instituteur puis écrivain sent qu’il peut et doit s’y opposer par le moyen dont il dispose, l’écriture : la plume peut être une épée. Mais pas question de la mettre au service d’une idéologie ou d’un parti. Sciascia suivra une voie obstinément autonome dans un contexte, les années 1950 et au-delà, où il est facile de tomber dans tous les pièges de l’engagement, du réalisme socialiste et de ses héros positifs. L’intellectuel organique de Gramsci n’est pas son fort. Il est candide, mais à la façon intransigeante du héros de Voltaire (« Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin ») et comme le sont les personnages de Pirandello, autre Sicilien né comme lui dans l’Agrigentin.

L’âme candide [dit Massimo Bontempelli à propos des héros pirandelliens], ouvrant les yeux sur le monde, le voit aussitôt à sa façon : l’impression et le jugement des autres, fût-ce de tous les autres, du monde entier qui se hâte d’aller à sa rencontre et cherche à lui apprendre tant de choses, tant de jugements tout faits, tout cela ne l’émeut pas, elle peut tout au plus s’en étonner2.

En conséquence, « l’âme candide ne fait pas de concession ». Le Contexte, en 1971, suscite de violentes réactions dans la critique de gauche, et avec Candido ou Un rêve fait en Sicile, en 1977, où il renvoie dos à dos communisme et catholicisme comme les deux « religions de notre temps », la rupture est consommée. En effet son héros, Candido Munafò, qu’il fait naître en 1943 au moment du débarquement allié en Sicile, entre au parti communiste parce qu’il aime rencontrer des gens vrais, mais, comme dans la société bien-pensante qu’il vient de quitter, il se retrouve en liberté surveillée et vite exclu, après un vote qui « ressemblait fort à une lapidation ». Comme par hasard, don Antonio, l’archiprêtre défroqué qui avait d’abord veillé sur son éducation et l’avait même suivi jusqu’au sein du parti, choisit, lui, d’y rester : « Me défroquer à deux reprises en l’espace de quelques années, ce serait un peu excessif. » Et puis, confesse-t-il, « je me sens de plus en plus prêtre, et l’évolution du parti m’y aide »… Candido est d’abord abattu, mais une réflexion toute bête de sa compagne Francesca va l’aider à s’affranchir de tout regret : « Et si c’étaient seulement des imbéciles ? » Et « ce fut le début de la libération, de la guérison ».

Histoire et réécritures

Ce conte écrit deux siècles après Candide ou l’Optimisme de Voltaire (1759), un des écrivains phares de Sciascia, est une forme de passage à la limite de ce qu’il pratique de fait depuis toujours : la réécriture. Dès le début, il sait que l’écrivain agit sur des signes, et qu’en manipulant des mots, il est en même temps toujours déjà pris, bon gré mal gré, dans le réseau des rapports sociaux et politiques, de toute manière engagé, « embarqué » dirait Pascal, un autre de ses écrivains de chevet. D’où son projet fondamental : déplacer les signes, déconstruire et reconstruire en permanence le grand jeu de Meccano préexistant. Lui-même a raconté la genèse des Paroisses de Regalpetra dans son « Avant-propos » de 1967.

En 1954, tandis que je rédigeais le registre de classe, ce document administratif qu’est la « chronique », un banal compte rendu à l’enseigne du « tout va bien », il me vint à l’idée d’écrire une chronique plus fidèle de cette année d’école qui allait s’achever.

« Une chronique plus fidèle. » L’écriture comme version plus juste de la situation réellement vécue, comme rectification du Ras habituel, refus de l’imposture qui soutient et maintient en l’état le désordre établi. Les Paroisses montreront donc, par exemple, des enfants physiquement incapables d’apprendre parce qu’ils ont faim, qu’ils s’ennuient et ne pensent qu’à la cantine, et un instituteur désespéré :

J’entre dans la salle de classe avec le même état d’esprit que le mineur qui descend dans les obscures galeries de la mine de soufre.

Une métaphore qui n’a rien de gratuit : Sciascia sait de quoi il parle.

Pendant des siècles, les hommes de mon sang ont été carusi, mineurs dans les soufrières, ouvriers agricoles dans les campagnes. Jamais la bonne carte, toujours la pioche et la bêche, la nuit de la soufrière ou la pluie sur le dos.

Son propre grand-père a été carusu au fond de la mine, puis contremaître (enfin la bonne carte) ; son père, employé au bureau de la mine : les hommes de son sang ont cessé de « voir leur destin se refléter dans leurs enfants ». Et lui, enfin, « lit le monde à travers des livres » et à présent le restitue sous la forme d’un livre, en appelant un chat un chat, comme son Candido qui ose voir l’imposture familiale, sociale et politique quand il découvre dans son village l’injustice dont il est sans le savoir le bénéficiaire, et quand plus tard, voyageant avec Francesca après avoir tout quitté, il constate ébahi qu’au Caire, où pullulent les « conseillers » soviétiques, on arrête des étudiants soupçonnés de communisme, tandis qu’à Madrid l’ambassadeur de la Chine de Mao assiste aux cérémonies organisées par Franco pour commémorer sa victoire sur la République…

Mais l’histoire de Candido, qui esquive tous les pièges avec une légèreté de chat, n’est qu’« un rêve fait en Sicile », une exception dans l’œuvre de Sciascia. Ses autres récits sont des descentes dans un labyrinthe où le héros-enquêteur, dépourvu de fil d’Ariane, finit dévoré par le Minotaure. Aussi bien ses premiers romans, qui dévoilent le pouvoir occulte de la mafia (le Jour de la chouette, À chacun son dû) que la parodie du Contexte, trois romans policiers auxquels s’ajouteront le Chevalier et la mort et Une histoire simple, ou encore son roman historique le Conseil d’Égypte (1963). Mais aussi ses recueils de textes critiques, articles, recensions et interventions politiques : le Cliquet de la folie (1970), Noir sur noir (1979), Mots croisés (1983), En futur mémoire (1989) : à leur manière, eux aussi décrivent un monde où tout s’écrit « noir sur noir ». La situation fondamentale qui structure ces récits se retrouve à l’état pur dans le cauchemardesque Mort de l’Inquisiteur : publiée en 1964 et complétée en 1967, cette étude est destinée à demeurer inachevée, prise qu’elle est entre le document d’histoire (l’Inquisition espagnole en Sicile) et l’ébauche de roman historique comme Sciascia venait de le réussir avec le terrible Conseil d’Égypte. Il tente ici de faire la lumière sur le cas de frère Diego La Matina, né comme lui dans le bourg de Racalmuto, en 1622, l’année même où le tyrannique comte del Carretto mourait sous les coups d’un de ses serviteurs. Devenu moine, frère Diego, bientôt convaincu d’hérésie par l’Inquisition, est exécuté à Palerme en 1658, au cours d’un « bel autodafé », pour le dire à la Voltaire3. Mais auparavant, au cours d’un interrogatoire sans doute assez poussé, il réussit l’exploit presque unique dans l’histoire (on en connaît un seul autre exemple) de tuer le Grand Inquisiteur de Sicile Juan Lopez de Cisneros, en retournant comme armes contre son persécuteur les menottes mêmes dont on l’avait chargé. « Accident du travail », note Sciascia, impassible et implacable, « comme cela peut arriver à un sbire, un argousin »…

Avant de réussir cette sortie grandiose, frère Diego a vécu dans sa chair une longue Passion dans un monde réduit à un face-à-face entre l’Inquisiteur tout-puissant et l’Hérétique totalement impuissant. Pris dans la souricière, dans le même piège que cette pauvre « sorcière » dont l’écrivain rapporte les réponses désespérées :

Je ne sais que dire… Si je le savais, je le dirais… Que voulez-vous, seigneur, que je vous dise par force ?…

Et pendens tacebat, note laconiquement le scribe. « Enregistrement impassible d’un moment atroce qui a dû se répéter des milliers et des milliers de fois », ajoute Sciascia. Jusqu’en plein siècle des Lumières. Dans le Conseil d’Égypte, l’avocat Di Blasi fera la même expérience, après l’échec de sa tentative révolutionnaire contre le pouvoir des barons siciliens. L’administration de la Sicile, de 1781 à 1786, par le vice-roi éclairé Caracciolo, ami des philosophes français qu’il a fréquentés à Paris de 1781 à 1786, n’est pas parvenue à amoindrir les privilèges de la noblesse terrienne. Quand il a signé la suppression de l’Inquisition, il ne s’est attiré que colère et mépris de la part des barons :

Un certain d’Alembert a publié dans Le Mercure de France une lettre que notre cuistre lui a écrite… Figurez-vous qu’il dit avoir pleuré lorsque le secrétaire du gouvernement a lu coram populo le décret d’abolition…

Di Blasi, partisan d’une évolution libérale du régime, désespéré par l’immobilisme de sa caste, en vient à imaginer une République de Sicile que soutiendrait la France révolutionnaire, mais sa conjuration est dénoncée et il se retrouve réduit à la même impuissance que toutes les sorcières et tous les hérétiques qui l’ont précédé, lui qui a lutté et écrit contre la torture et la peine de mort, à l’instar du milanais Beccaria, dont Des délits et des peines4 a enflammé Voltaire et toute l’Europe philosophique.

Tu as écrit que la torture est contraire au droit, contraire à la raison, contraire à la nature humaine, mais l’ombre du déshonneur s’étendrait sur tout ce que tu as écrit, si maintenant tu ne résistais pas.

C’est l’heure de vérité.

Maintenant, tu dois répondre avec ton corps, subir la question dans ta chair, dans tes os, dans tes nerfs, et te taire…

Mais réécrivant une page de l’histoire de Sicile, Sciascia ressuscite, parallèlement à la figure d’un Di Blasi luttant par la raison contre l’imposture du pouvoir des barons, la contre-figure de l’abbé Vella, auteur d’une fabuleuse imposture littéraire. Sous couleur de traduire un code arabe ancien, il commence par détourner un texte existant ; puis, mis en appétit par son succès, il se lance dans la création totale d’un second code, le Conseil d’Égypte. Ces textes de pure imagination qui réécrivent l’histoire produisent des effets bien réels sur l’histoire au présent : évoquant la Sicile de l’époque arabe, du ixe au xie siècles, avant que les Normands ne viennent y installer la féodalité, la version qu’en donne Vella prive de fondement bien des privilèges ancestraux de la noblesse qui parade à Palerme, certaine de ses droits sur ses terres et sur ses paysans. Quelques-uns de ces droits deviennent alors des usurpations à la lumière de ces « révélations » : une imposture nouvelle en révèle une autre. « C’est un des faits qui servent à définir une société, un moment historique », analyse Di Blasi quand l’imposture est révélée par Vella lui-même, « fatigué et vide comme un acteur qui a tenu le rôle principal dans une comédie à succès » et ravi de voir la révolution que provoque son œuvre de fiction. Cette aventure aurait été impossible, poursuit l’avocat,

si en Sicile la culture elle-même n’était pas plus ou moins consciemment une imposture, si elle n’était pas un instrument aux mains du pouvoir seigneurial, c’est-à-dire une fiction, une fiction constante, et une falsification du réel, de l’histoire.

Avec ce qu’on pourrait appeler le « syndrome de l’abbé Vella », l’écriture pulvérise le réel, tout n’est plus que fable, et l’abbé en vient à penser :

L’histoire n’existe pas… Le travail de l’historien n’est qu’un imbroglio, une vaste imposture.

Mais dans un tout autre contexte, l’écriture d’un faux peut servir à la manifestation de la vérité. Un faux aveu fabriqué de toutes pièces par ses gendarmes aide le capitaine Bellodi à confondre un suspect mafieux dans le Jour de la chouette. Mieux, le faux peut se mettre au service de la vie. Dans le Chevalier et la mort, le protagoniste se souvient que pendant son enfance, en 1939, un an après la promulgation des lois raciales, un homme était arrivé de Rome dans le village de Sicile où il était né, dans l’espoir fou de trouver dans l’état civil un papier qui prouverait qu’il n’était pas juif. « Et comme il n’existait pas, on le créa. » Tout le monde s’y met : officier d’état civil, maire, archiprêtre, gardes municipaux.

Tous fascistes, mais tous d’accord : on ne devait pas abandonner M. Rieti, sa famille, ses enfants, à cette loi qui voulait leur ruine.

Une autre loi écrite est spontanément créée, qui parodie la première, parce que celle-ci n’était elle-même qu’une parodie de loi, puisque dirigée contre la vie.

Cela ne signifiait rien pour eux qu’un homme soit juif, s’il était en danger, s’il était désespéré.

Notons au passage que Sciascia, d’ordinaire si dur envers son pays, lâche alors ce compliment, dans une parenthèse :

(Quel grand pays avait été en ce domaine, peut-être l’était-elle encore, l’Italie !)

Si l’on ne peut sauver une vie parce qu’il est trop tard, la réécriture littéraire permet de préserver une mémoire à partir du matériau écrit laissé par le passé, grâce au déchiffrement possible après coup des signes et des indices, même des plus obscurcis par l’omertà obstinée des témoignages. Celui qui sait lire peut réussir à faire parler ces phrases anciennes comme, dans le mythe rabelaisien, Panurge et Pantagruel réchauffent entre leurs mains les « paroles gelées » solidifiées par l’hiver. C’est l’expérience que fait Sciascia quand il se plonge dans les archives siciliennes à Palerme et espagnoles à Madrid. S’il reconnaît la quasi-impossibilité de déterminer la forme d’hérésie reprochée à frère Diego – peut-être une contestation de l’injustice sociale établie, traduite par les chroniqueurs en révolte contre Dieu (Deus est injustus) – en revanche, il parvient à lire très clairement l’indéniable résistance physique et intellectuelle d’un esprit libre. Un contemporain témoigne involontairement :

Les discussions avec les premiers théologiens de la ville, les discours et les persuasions [lire : interrogatoires et tortures] des ministres du Saint-Office ne réussirent pas à ébranler l’opinion tenace de cet homme véritablement de pierre.

Sciascia, bon lecteur :

« L’opinion tenace » (il tenace concetto) : cela est bien dit. Il faut en convenir : ce père Matranga qui écrit si mal, sa plume s’affine, devient efficace et précise dès qu’elle évoque la force et la résistance de frère Diego.

L’affaire Moro

Une autre vertu de l’écrit que le lecteur actif sait aussi saisir : tous les jeux de va-et-vient entre le pôle historique, factuel et le pôle romanesque, fictif. Car si le cas de frère Diego La Matina est sorti des oubliettes du passé, c’est sans doute grâce aux travaux de l’historien sicilien Luigi Natoli ; mais si Sciascia a été saisi par le personnage, c’est parce qu’il a lu dans sa jeunesse le roman-fleuve écrit sur le même sujet par William Galt, l’autre signature de Natoli, qui lui permettait de recycler tous les clichés de la littérature populaire.

Et nous n’hésitons pas, ici, à confesser notre dette envers William Galt : c’est depuis la lointaine lecture de ses romans que des personnages comme Francesco Paolo Di Blasi et frère Diego La Matina nous fascinent et nous poursuivent.

Mais Sciascia ne devait pas alors se douter que l’actualité allait lui donner l’occasion de rencontrer au présent le cas tout aussi tragique d’un prisonnier doté de tenace concetto en la personne d’Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne, enlevé le 16 mars 1978 par les Brigades rouges, qui abattaient froidement les cinq hommes de son escorte, le séquestraient durant cinquante-cinq jours dans une « prison du peuple », le « jugeaient », l’exécutaient puis abandonnaient son corps dans le coffre d’une petite R4, garée ironiquement à égale distance du siège de la DC et de celui du Parti communiste. À la fin août, car il écrit toujours l’été, il a terminé l’Affaire Moro, où travaille avec la même intensité sa capacité à s’identifier totalement à son personnage, intelligence et compassion intimement mêlées. Compassion pour l’homme seul à la Pirandello, séparé du monde, privé de tout repère externe (mis à part les journaux triés avec soin) et fascination fraternelle pour la belle mécanique d’une intelligence qui fonctionne parfaitement, analysant les rapports de force, les réactions possibles des différents acteurs sur la scène politique et tâchant de les diriger de loin, jouant en aveugle sur un échiquier inexistant, comme le héros du Joueur d’échecs de Zweig. L’écrivain s’identifie sans effort avec cet homme qui domine de si haut la situation que personne ne peut le suivre. Les jeunes brigadistes réagissent comme de vieux staliniens et se méfient de lui à contretemps ; ses « amis » de la DC adoptent une posture imprévue d’intransigeance, partageant soudain avec le PC une « statolâtrie » (adoration de l’État) inédite et refusant toute tractation pour le libérer. Moro a compris : « Cela signifie ma condamnation à mort, en substance avalisée par la DC. » Et, n’abandonnant jamais l’analyse politique et historique :

De cette manière, on réintroduit la peine de mort, qu’un pays civilisé comme le nôtre a rejetée depuis Beccaria et extirpée de nos lois dans l’après-guerre, comme le premier signe d’une authentique démocratisation.

Dans cet homme de pouvoir (qui n’aimait pas le pouvoir) aux antipodes de sa position politique personnelle, Sciascia ne peut éviter de voir le bouc émissaire d’un scénario tragique trop connu. Le couperet s’abat sur « celui qui (par une énigmatique corrélation) apparaît comme le moins impliqué de tous dans les actes horribles organisés de 1969 à aujourd’hui », disait Pasolini en 1975, dans le fameux « article des lucioles » (repris dans les Écrits corsaires). Et Sciascia, qui salue au passage la clairvoyance de son frère en écriture, lui aussi lynché, constate :

À présent, nous savons que la « corrélation » était une contradiction : et Moro l’a payée de sa vie.

À la manière de saint Pierre reniant le Christ (« Je ne connais pas cet homme »), la DC déclare en chœur que l’auteur des lettres écrites dans la « prison du peuple », « n’est pas l’homme que nous connaissons ».

C’est alors un homme finalement détaché de toutes ses chaînes humaines, trop humaines, qui s’en va, libre et léger, comme dans la belle séquence finale du Buongiorno, notte que réalise Marco Bellocchio en 2003. Cette liberté, Sciascia, en homme de langage, en détecte les signes dans l’écriture de Moro : langage subtil et complexe qui lui était devenu naturel, mais sans le moindre sentimentalisme quand il s’adresse à sa femme et à sa famille, lucide, ferme et souple à la fois, dur, même, quand il est contraint de s’adresser au monde politique. Le langage des Brigades rouges au contraire est « pauvrement pétrifié, fait de slogans, d’idées reçues provenant de la palingénésie révolutionnaire, de débris de manuels de sociologie et de guérilla ». Leur italien « est tout simplement, il faut le dire comme M. de La Palice, l’italien des Brigades rouges ». Une langue de bois, seul point commun, mais décisif, avec la DC, une forme du stalinisme. Or, Castoriadis nous l’a rappelé fermement et simplement, lui aussi :

Il suffisait de lire cinq lignes de Staline pour comprendre que la révolution ne pouvait pas être ça5.

Pour lire Sciascia en français

Ses Œuvres complètes ont été publiées en trois volumes par Fayard entre 1999 et 2002.

Le Contexte, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1979.

Les Paroisses de Regalpetra – Mort de l’Inquisiteur, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1986.

1912 + 1, Paris, Fayard, 1989.

En future mémoire, Paris, Fayard, 1993.

Les Oncles de Sicile, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 2002.

Le Conseil d’Égypte, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2003.

Une histoire simple, Paris, 10/18, 2004.

À chacun son dû, Paris, Denoël, 2009.

Todo modo, Paris, Denoël, 2014.

  • *.

    Professeur de lettres classiques.

  • 1.

    Pour les références aux œuvres de Sciascia traduites en français, voir l’encadré en fin d’article.

  • 2.

    Massimo Bontempelli, « Hommage à Pirandello » [1937], cité par Sciascia, Pirandello et la Sicile [1961], Paris, Grasset, 1980, p. 189-190.

  • 3.

    Voltaire, Candide, chapitre vi : « Comment on fit un bel autodafé pour empêcher les tremblements de terre et comment Candide fut fessé ».

  • 4.

    Cesare Beccaria, Des délits et des peines [1764], trad. par l’abbé Morellet (1765).

  • 5.

    Dans un entretien avec Olivier Morel, dans Cornelius Castoriadis, Un monde à venir, Paris, La République des lettres, 1994.