Impunité pour l'oligarchie ?


Deux séquences récentes, d’importance inégale, ont rappelé la force ravageuse de l’événement. Les révolutions arabes ont mis en marche un monde qu’on croyait pour toujours en marge de l’histoire ; l’affaire Strauss-Kahn a vu un scénario imparable de marche au pouvoir suprême se détraquer en quelques instants. Dans un cas comme dans l’autre, des certitudes ont été balayées. L’effet de sidération qui a saisi l’opinion française à l’occasion de l’incroyable coup de théâtre survenu à New York dans la nuit du 14 au 15 mai 2011 mérite qu’on y revienne, quelle que soit l’issue de l’enquête et du procès.

Les catastrophes en direct fascinent toujours (on vient encore de le voir au Japon), mais il serait un peu court de s’en tenir là. Sans préjuger de l’issue finale de l’affaire, toute cette agitation met en évidence que le célèbre adage attribué à Bernard de Mandeville, dans la Fable des abeilles, « à vices privés, vertus publiques », est interprété de façon extrêmement différente des deux côtés de l’Atlantique, voire du Channel.

Dans le monde anglo-saxon imprégné de puritanisme, cette maxime signifie que la recherche de l’intérêt égoïste, sur le plan économique, contribue à la prospérité de tous : chaque abeille butine dans son coin mais, au final, la ruche regorge de miel. Dans nos vieux pays latins, cela s’entend plutôt comme l’acceptation d’un double standard moral, un voile jeté sur des comportements qui ne relèvent pas de la morale ordinaire, pour autant qu’il s’agisse de haute politique. Main invisible d’un côté, raison d’État de l’autre : il y a bien un gouffre entre ces deux logiques. Certes, la raison d’État ne couvre en principe que les actes destinés au salut public. Mais, en pratique, elle s’étend, avec le consentement tacite de la communauté, à la vie privée des hommes publics. On l’a bien vu dans le cas exemplaire de François Mitterrand. C’est là une des nombreuses survivances de l’Ancien Régime dont est tissée notre culture politique nationale.

C’est ce qui expliquerait que les tragédies touchant les politiques n’ont pas manqué dans l’histoire de la Ve République. Un régime reposant sur la conquête et la conservation du trône, fût-il républicain, ne peut qu’engendrer les plus sombres intrigues, allant jusqu’au crime. Il faut se souvenir des meurtres des ministres Fontanet et de Broglie (sous Giscard), de l’affaire Boulin et des interrogations qui persistent à son sujet, sans compter le halo de mystère qui continue, à tort ou à raison, d’entourer telle ou telle disparition plus récente. Ces parts d’ombre tendent pourtant à laisser la place à plus de lumière, car la société du spectacle tend à imposer sa dynamique, ici comme ailleurs, à la vieille culture du secret. Il y avait donc les poignards du mélodrame, il y a maintenant les rebondissements du boulevard. Comment oublier que les problèmes de couple ont interféré avec la chronique politique de ces dernières années ? Ségolène et François, Cécilia et Nicolas… Et il peut advenir dans des circonstances exceptionnelles que ce qui n’était que vétille dans une logique aristocratique (usage des feux du pouvoir à des fins de « séduction », voire « troussage de domestique ») devienne un délit, surtout si la chose se produit, non pas chez nous, où la justice sait regarder ailleurs, mais sous la lumière crue d’une autre approche des crimes de harcèlement ou de viol pur et simple.

On sait que les orages sont le produit du choc entre deux atmosphères de température contraire. Les époques de transition, où se combattent l’ancien et le nouveau, sont pareillement propices aux tempêtes. Dans le cas présent, les mœurs oligarchiques bénéficient de moins en moins de la complaisance traditionnelle qui les entouraient, comme le montre le regain actuel du féminisme. Mais les réflexes de caste ou de clan ont encore de beaux jours devant eux. De ce point de vue, le soutien ostentatoire, de certains politiciens ou intellectuels médiatiques, venant après les déclarations des mêmes en faveur de Roman Polanski fait penser à l’immunité que réclamaient, au nom d’une essence supérieure, les aristocraties d’antan. Voilà qui explique la violence des passions qui s’expriment à l’occasion des mésaventures de l’époux d’Anne Sinclair.

Une dernière interrogation pour conclure ces brèves remarques. Va-t-on vers une réhabilitation de la vertu en politique ? Si cela signifie, non pas « ordre moral », mais un peu plus d’esprit démocratique, moins de mépris, dans les rapports entre ceux « d’en haut » et ceux « d’en bas », pourquoi pas ?