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Les islamistes tunisiens suivront-ils l’exemple des démocrates-chrétiens ?

décembre 2011

#Divers

Le parti Ennahda étant arrivé en tête des élections du 23 octobre, sans obtenir cependant la majorité puisque ses députés ne représenteront que 41 % des mandats à la Constituante tunisienne, les spéculations vont bon train autour de la nature de cette formation : est-elle périlleuse pour la démocratie et les libertés ? Un des arguments qui revient régulièrement dans le débat porte sur une analogie possible entre le parti islamiste et la démocratie chrétienne en Europe: l’apprentissage de la démocratie a été long pour les croyants, comme en témoigne la lente acclimatation des chrétiens aux régimes démocratiques à travers l’Europe. L’Akp en Turquie ne représente-t-il pas actuellement l’exemple le plus proche d’un parti qui affirme la référence religieuse, capable de se couler, à la faveur de l’exercice du pouvoir, dans le moule républicain kémaliste ?

Certes, l’Akp turc, issu de la branche locale des Frères musulmans, a accepté la laïcité de l’État. Encore faut-il souligner les spécificités de l’héritage kémaliste, c’est-à-dire une séparation radicale de la religion et de l’État inspirée de notre IIIeRépublique. Aussi ce modèle, dont se réclame Ennahda en Tunisie, n’est-il pas mécaniquement transposable.

Il faut également se souvenir que la réconciliation des chrétiens avec le régime républicain, à partir de la fin du xixe siècle, ne s’est pas opérée en un jour.

Des catholiques s’étaient prononcés pour la République tôt dans le siècle. En 1848, le courant « catholique libéral » (Lacordaire, Maret, Montalembert, Corbon), inspiré par les disciples de Buchez ou de Lamennais, se rallie avec enthousiasme à la République. Le coup d’État de décembre 1851 et le virage conservateur de Pie IX sonneront le glas de ce mouvement, définitivement condamné par le Syllabus (1864), qui proclame l’incompatibilité du dogme catholique avec le libéralisme, la démocratie, le socialisme et la liberté de conscience.

En 1890, l’archevêque d’Alger, Mgr Lavigerie, porte un toast à l’escadre française de passage dans cette ville en prônant l’union des Français et en acceptant de ce fait la République : c’est le début de ce qu’on appellera le « ralliement », qui provoque d’ailleurs une grave crise au sein de l’Église de France. L’argument avancé est le suivant : quand la volonté d’un peuple s’est exprimée et que rien dans le gouvernement qu’il a choisi ne contredit les principes de la civilisation, alors il faut considérer ce gouvernement comme légitime.

Sous le pontificat de Léon XIII (1878-1903), le Vatican inaugure une politique de prise de distance avec le capitalisme libéral (Rerum Novarum, 1891) et promeut une politique de présence au sein des institutions démocratiques, là où elles existent (États-Unis, France). Le souverain pontife déclare dans une « Lettre apostolique » (1898) :

Si ce fut jamais le cas, c’est bien en notre temps que le salut des États repose pour une bonne part sur le peuple.

Mais l’idée du Vatican était d’accepter la démocratie procédurale, et non les principes de la Révolution française. Il fallait en effet assurer la représentation des catholiques par le suffrage universel, en attendant que l’entreprise de rechristianisation par le bas, lancée à l’aide des mouvements d’action catholique, ait pu porter ses fruits. Comme l’écrit l’historien Jean-Marie Mayeur :

Ainsi, dans les dernières années du siècle une « seconde » démocratie chrétienne a trouvé naissance… Elle doit fort peu à la démocratie chrétienne de 1848, d’Ozanam, de Lacordaire et de Maret, mais beaucoup plus à l’antilibéralisme du Syllabus, à l’œuvre des Cercles et au catholicisme social des contre-révolutionnaires1.

On trouvera confirmation de cette analyse aussi bien chez Paul Vignaux2, que chez Émile Poulat3. C’est la logique de l’action au sein des masses populaires qui fera peu à peu dériver la démocratie chrétienne vers des positions réellement républicaines et démocratiques, aussi bien dans le cadre du Sillon de Marc Sangnier puis du Parti démocrate populaire, qu’au syndicat chrétien Cftc.

La leçon pour aujourd’hui est limpide : une telle évolution est toujours possible dans d’autres contextes, mais elle n’est jamais instantanée. Ce n’est pas uniquement la « sincérité » des acteurs qui est en cause, mais le travail sur soi de toute une société.

  • 1.

    Jean-Marie Mayeur, Des partis catholiques à la démocratie chrétienne, xixe - xxe siècles, Paris, Armand Colin, 1980, p. 88

  • 2.

    Paul Vignaux, Traditionalisme et syndicalisme, essai d’histoire sociale 1884-1941, Paris, Éditions de la Maison française, 1943.

  • 3.

    Émile Poulat, Église contre bourgeoisie; introduction au devenir du catholicisme actuel (1996), Paris, Berg international, 2005.

Daniel Lindenberg

Historien, ses travaux de prédilection portent sur l'histoire des idées politiques et les controverses intellectuelles. Son livre sur le Marxisme introuvable (Paris, Calmann-Lévi, 1975) a participé d'une relecture de la place du marxisme dans les idées politiques en France. Il a consacré de nombreuses études aux interférences et aux croisements entre visions religieuses et idées poitiques,…

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