Échos du 11 septembre : de Bush à Obama
L’événement du 11 septembre 2001 a placé l’alternative entre la guerre et la politique au cœur de nos réflexions et des décisions qui ont engagé la décennie qui allait suivre1. Comment y répondre ? Le choix du gouvernement Bush s’est clairement porté sur la première option, qui est également la plus facile, en déclarant une « guerre au terrorisme » sans se demander à quoi pouvait ressembler la victoire, ni quels seraient les coûts, économiques et moraux, d’une telle réaction. C’était tomber dans le piège de Ben Laden qui voulait provoquer une réponse démesurée confirmant sa dénonciation des croisades antimusulmanes menées par les Occidentaux.
Cette difficulté est apparue dans l’usage répété du passif dans les discours de Bush. Le 20 septembre 2001 par exemple, il déclara que « cette guerre contre nous a été déclarée furtivement, par la ruse et par le meurtre … Ce conflit a été mené dans des termes décidés par d’autres. Il se terminera à notre manière, quand nous le déciderons ». La victime passive de la trahison allait écrire l’histoire de sa guérison, et retrouver sa vigueur d’antan. Cette rhétorique guerrière a suffi à Bush pour être réélu en 2004, mais en 2008 sa popularité avait atteint de tels abîmes que John McCain ne lui a jamais demandé de participer à sa campagne vouée à l’échec. La « guerre contre le terrorisme », solution la plus facile, pouvait sembler satisfaisante sur le plan moral, mais en termes politiques, elle ne pouvait durer, quels que soient les résultats de sa mise en œuvre.
La campagne victorieuse de Barack Obama en 2008 a semblé représenter l’autre alternative, le versant politique. Mais que peut signifier, dans l’après-11 septembre, un projet politique mobilisateur, de l’importance, par exemple, du mouvement des droits civiques dans les années 1960 ? Le 11 septembre a mené les États-Unis à une prise de conscience. Si Bush père avait déjà parlé d’un « nouvel ordre mondial » après la chute de l’Union soviétique, il considérait que la puissance militaire d’État-Unis surpuissants et hégémoniques était le meilleur outil pour le mettre en œuvre2. Une telle approche encouragea les citoyens américains à adopter une attitude quasi autiste, au sens où elle reflétait une totale incapacité à prendre en compte le point de vue et les intérêts de l’autre. Sous la présidence de Clinton, quelques changements se sont produits mais la justification des interventions en Bosnie et au Kosovo avait quelque chose de paradoxal : l’empathie immédiate à l’égard de l’autre s’y trouvait associée à la défense des droits humains envisagée comme obligation morale universelle mais abstraite. Il n’y a jamais eu de « doctrine Clinton », et il n’y aurait jamais pu en avoir, malgré tous les efforts de Madeleine Albright.
Le 11 septembre a tiré la sonnette d’alarme, en révélant que les États-Unis font partie du monde3, et que le monde est un endroit compliqué, chaotique, dont la violence et la haine ? comme toutes les autres « passions » auxquelles s’intéressaient les philosophes du xviiie siècle ? ne peuvent être éradiquées une fois pour toutes, « quand nous le déciderons », comme l’a dit Bush fils. C’est en cela que l’entrée des États-Unis dans le monde s’est faite sur un mode tragique. Et c’est exactement pour cette raison que la morale est insuffisante et que la politique est nécessaire. Le but de l’action politique n’est pas de mettre un terme au mal (et donc à l’histoire) de manière définitive ; son objectif est de nous apprendre à vivre dans une histoire mouvante qu’aucune puissance ne peut contrôler seule, en gardant notre esprit critique. Quand le « monde » est venu frapper à la porte des États-Unis le 11 septembre, démontrant que même une hyperpuissance ne saurait ignorer les vicissitudes de ce que Machiavel appelait la fortuna, les Américains ont dû apprendre à accueillir cet invité inattendu et souvent non désiré qui ne peut être ni ignoré ni éliminé. Au lendemain du 11 septembre, tel était le défi majeur à relever.
Où en est-on aujourd’hui ? Les Américains ont-ils retenu quelque chose de la décennie qui a suivi le traumatisme ? Ce dernier a-t-il contribué à l’élection de Barack Obama, qui a promis une nouvelle politique fondée sur l’« audace de l’espoir » ? C’est en tout cas ce que le comité Nobel a pensé en attribuant à Obama le prix Nobel de la paix en 2009. Ou bien faut-il voir dans son élection l’expression d’une prise de conscience de la part des Américains, qui savent à présent qu’ils font partie du monde et qu’ils ne peuvent pas se contenter d’entretenir avec lui un rapport guerrier ? C’est ce que semblait promettre le discours du Caire de juin 2009. Une telle reconnaissance de la nécessité de prendre en compte le point de vue des autres peut-elle donner lieu à une renaissance de la démocratie intérieure des États-Unis ? Malheureusement, il nous faut répondre non, et craindre que cette réponse ne s’applique également aux rapports avec les autres pays.
Aujourd’hui la démocratie américaine est divisée par un conflit de légitimités. Barack Obama a été élu pour un mandat de quatre ans qu’il a dit vouloir consacrer à « changer la manière dont fonctionne Washington ». Pour atteindre cet objectif, il lui faudra mener une politique qui aille plus loin que l’acclamation des foules enchantées par ses belles paroles. L’opposition républicaine a commencé par remettre en cause la légitimité du Président, puis, voyant l’économie péricliter en dépit des efforts du gouvernement, son aile droite s’est mobilisée et a remporté d’étonnantes victoires (à tous les niveaux du gouvernement) lors des élections de mi-mandat. Cela lui a permis de prétendre à une légitimité plus forte que celle du Président, qu’elle est déterminée à détrôner en 2012. Tout cela a abouti à un conflit radical, récemment incarné par le débat autour du relèvement de la dette, et par l’impasse poli-tique qui a amené Standard & Poors’ à abaisser la note des États-Unis4.
Obama semble avoir perdu ce dernier combat. Sa manière de négocier cherche à trouver un compromis « libéral » au sens défini par le poète Robert Frost, de quelqu’un qui est altruiste au point de refuser de défendre ses propres arguments ! Le résultat est que le Président est également en train de perdre le soutien de l’aile gauche de son parti et des jeunes dont l’enthousiasme et le militantisme furent essentiels à sa victoire. Bien que M. Obama semble penser qu’il a encore le temps d’inverser la tendance, il se trouve face à un dilemme politique.
Le Président et son entourage répètent inlassablement qu’il est « le seul adulte dans cette pièce » emplie d’hommes politiques querelleurs, obstinés, centrés sur leurs propres intérêts peuplant ce « Washington » qu’il voudrait transformer. Les Républicains de l’opposition se présentent évidemment comme des gens aux convictions solides pour qui le compromis représenterait une trahison des principes qu’ils partagent avec leurs électeurs. C’est un exemple de ce que le sociologue allemand Max Weber définissait comme une « politique de conviction ». Lorsque Barack Obama propose d’arriver à un compromis avec eux, se mettant dès le début en position de faiblesse pour négocier, il illustre ce que Weber appelle une « politique de responsabilité ».
Le Président veut ainsi montrer que sa politique de responsabilité a pour objectif l’intérêt général, c’est-à-dire celui du peuple dans sa diversité, là où la politique de conviction des Républicains est fondée sur une adhésion personnelle à des convictions morales bien particulières qu’ils veulent imposer urbi et orbi et qui ne sont pas nécessairement partagées par tous les citoyens. Dans une démocratie pluraliste, l’affirmation selon laquelle on exprime des valeurs morales universelles doit prendre en compte le fait que d’autres vont faire de même, en arguant également de l’universalité de leurs valeurs. En ce sens, la voie politique proposée par Barack Obama est fondée sur l’expérience du 11 septembre et l’échec de la « guerre » au terrorisme.
Malheureusement, bien que cette logique politique sous-tende les choix de Barack Obama, il a oublié la conclusion paradoxale de la sociologie politique de Max Weber. La politique de responsabilité doit répondre à deux questions : responsable envers qui ? Responsable de quoi ? Pour y répondre, le président devrait abandonner sa quête du compromis raisonnable ; il lui faudrait choisir son camp. Il ne l’a pas fait, et c’est pour cette raison que ses propositions politiques sont souvent floues. Elles manquent de cohérence narrative à long terme, et apparaissent comme des improvisations du moment. C’est une situation inattendue pour tous ceux qui ont placé leurs espoirs dans un candidat à la présidentielle dont les premiers succès publics sont venus de ses écrits. Serait-il possible que le fait qu’il identifie sa biographie à l’histoire des États-Unis l’empêche de reconnaître et de combattre les divisions qui ? comme le disait Machiavel à propos de Rome ? sont à la source de la croissance et des transformations du pays ? Serait-il possible qu’Obama ne se rende pas compte que la politique ne peut vaincre les divisions ni éliminer la violence et l’injustice ; qu’elle ne peut que rendre possible la recherche ? le combat, peut-être, mais sûrement pas la « guerre » ? de la paix et de la liberté ? S’il en est ainsi, il fera lui aussi partie de ceux qui n’ont pas écouté les échos du 11 septembre, qui appellent à un renouveau du politique5.
- 1.
Voir Dick Howard, »Krieg oder Politik ?« , Kommune, octobre 2001, p. 6-9.
- 2.
Il peut être utile de rappeler que deux ans avant la chute du mur de Berlin et la disparition du communisme comme force et comme menace, l’historien Paul Kennedy publia The Rise and Fall of the Great Powers, lançant ainsi un débat passionné autour de la question du déclin américain à venir.
- 3.
D. Howard, « Quand l’Amérique rejoint tragiquement le monde », Esprit, octobre 2001, p. 8-14. Il s’agit de la version originale de l’article allemand cité ci-dessus (voir note 1) que j’avais écrit dans les jours qui suivirent le 11 septembre. Les deux titres choisis par les rédactions reflètent sans doute deux cultures politiques différentes.
- 4.
Ce conflit de légitimités peut aussi être vu comme une opposition entre une politique qui cherche sa justification dans l’avenir et une autre qui est orientée vers la restauration du passé. En ce qui concerne certains Républicains, ce passé date d’avant le New Deal ; pour d’autres ? comme le gouverneur du Texas Rick Perry, qui caracole dans les sondages des primaires républicaines ?, il est antérieur au vote des 16e et 17e amendements (qui introduisirent l’impôt sur le revenu et l’élection des sénateurs au suffrage direct, tous les deux ratifiés en 1913).
- 5.
La version anglaise de cet article a été publiée sur le forum du Social Science Research Council : http://essays.ssrc.org/10yearsafter911/echoes-of-911-anti-politics-and-politics-frombush-to-obama/