Nous ne sommes pas en paix
À propos de this is not a time of peace de Deb Margolin
This is not a time of peace de Deb Margolin, présentée par le New Light Theater Project au Theater Row (New York) du 20 février au 16 mars 2024, met en scène le maccarthysme, la chasse aux sorcières anti-communiste du début des années 1950.
La Nouvelle Gauche des années 1960 croyait, comme le jeune Marx, saisir l’essence d’une pensée radicale dans la formule : « Le personnel est politique » (“The personal is political”). Ses critiques, aujourd’hui comme hier, y voient un truisme, exprimant le narcissisme d’une génération qui a mal vieilli. Ne voit-on pas qu’une politique pragmatique, prétendument rationnelle, sans racines traditionnelles ni sources passionnelles, conduit à l’impasse bureaucratique ? On a beau chercher une synthèse qui satisfasse tout le monde, par exemple en rallongeant le cadre temporel : l’avenir vient toujours trop tard. D’où la tentation d’une fuite en avant souvent arbitraire…
C’est le génie du théâtre classique d’avoir insisté sur les règles de l’unité de lieu, de temps et d’action, afin de faire face à ce que Maurice Merleau-Ponty appelait « le maléfice de la vie à plusieurs1 ». Bien que la bourgeoisie ait cherché une synthèse qui invoque « les mœurs » par opposition à « la société », l’antinomie du personnel et du politique demeure. Dans cette perspective, la figure du narcissisme apparaît aussi impuissante, froidement abstraite, et offre autant de fausses et dangereuses synthèses que le tout politique.
On est tenté de résoudre ce genre d’antinomie par une théorie générale de la morale. Qui veut éviter de se salir les mains risque de rompre ses liens avec le monde vécu de ses contemporains. Ce dilemme m’a attiré vers this is not a time of peace, une pièce écrite par Deb Margolin et présentée par le New Light Theater Project au Theater Row du 20 février au 16 mars 20242. On parle beaucoup de paix depuis quelques années, mais on ne voit pas pour autant s’ouvrir un horizon qui définirait le cadre d’une politique de la paix. En effet, depuis l’essai sur la « paix perpétuelle » de Kant, on sait que le pacifisme n’offre qu’une satisfaction morale (quitte à se maquiller en donneur de leçons). Quant aux pessimistes, parfois cyniques, leur « réalisme » cache un narcissisme incapable d’imaginer une paix publique en partage. Dans un contexte où il est difficile de voir au-delà de la guerre imposée à l’Ukraine par une Russie qui retrouve les traits totalitaires en guise de rêve nationaliste et de la violence impitoyable à Gaza, où une nation victime d’une violence atavique prétend rendre la justice face à une communauté elle aussi longtemps victime qui refuse de céder à une paix imposée, le titre de la pièce ne chercher pas à leurrer avec la promesse de solutions.
Le purgatoire
Je me trouvais donc parmi le public peu nombreux de cette pièce un soir de février 2024, au moment où la guerre de conquête déclenchée par la Russie en Ukraine était devenue une guerre d’usure et alors que l’attention de l’Occident s’était tournée vers la réponse ultra violente d’Israël à l’agression de Hamas du 7 octobre. Israël, agressé, semblait s’être transformé en agresseur ; l’ancienne victime, bouc-émissaire depuis l’Antiquité, était (enfin ?) assimilée à l’Occident moderne ; David s’était montré plus fort que Goliath, tout comme le malin Ulysse sut triompher des Troyens.
En réfléchissant sur les paradoxes mis en scène, je me demandais si l’autrice, Deb Margolin, ne nous enjoignait pas de réfléchir au retour de la tragédie. J’étais frappé par la reprise d’une structure classique, surtout l’unité de lieu, de temps et d’action principale. En effet, l’action se déploie simultanément à trois moments, définis par les effets d’une paix menacée. Il s’agit de 1950, l’époque du maccarthysme, quand des scientifiques, souvent d’origine juive, soupçonnés de sympathies communistes, furent pris dans les rets des commissions d’investigation du Congrès, auditionnés et interrogés en public, pour finir par perdre leur honneur sinon leur emploi. La chronologie de la pièce reflète les répercussions de cette chasse aux sorcières sur la vie des individus et de la communauté. Les contemporains vivaient alors dans une sorte de purgatoire : leur avenir était bloqué, leur passé dévalué. Deux questions les taraudaient : pourquoi moi ? Comment purger ma peine ? Cela affectait leurs enfants et leurs proches, les uns trouvant refuge dans la routine familiale, les autres se cherchant dans un érotisme libertin, incapables d’obtenir une satisfaction sereine3.
Nous rencontrons d’abord Alina, une belle femme âgée de 49 ans, mariée à Moses, 48 ans, météorologue, qui est à la fois le meilleur des maris – brave homme, fiable, serviable, qui ne faillit jamais à ses obligations – et le plus ennuyeux. Alina annonce qu’elle va passer l’après-midi avec son grand-père, Hillel, 84 ans. Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle va surtout profiter de l’occasion pour retrouver son jeune amant, Martin, un intellectuel critique. L’âge des protagonistes détermine différentes temporalités des attentes : alors qu’Alina se projette dans son aventure romantique et que Martin se perd dans la jouissance immédiate, Hillel, dans sa maison de retraite, ressasse son passé qui continue de le hanter. Ce spectre est personnifié dans l’imagination de Hillel (et sur scène par des acteurs) par le sénateur Joseph McCarthy, maître d’œuvre de la chasse aux sorcières anti-communiste du début des années 1950, opposé à l’avocat Adolf Berle.
Partie en début d’après-midi pour son rendez-vous illicite, Alina se retrouve tout d’abord petite-fille chez son grand-père déprimé, qui refuse de se nourrir, consumé par la pensée de son retour honorable de la guerre antifasciste et du tort qui lui a fait perdre son emploi de métallurgiste fédéral. Sa petite-fille lui pose des questions affectueusement naïves, auxquelles il oppose ses oublis, prétexte des failles de mémoire et se perd dans des souvenirs vagues, comme s’il avait quelque chose à se faire pardonner. Mais à qui la faute ? Et quelle est cette faute ? On ne le saura pas tout de suite : alors que ses questions ravivent la mémoire de Hillel – questions qui ne sont pas nocives contrairement à celles des commissions d’enquête du Congrès, mais simplement l’expression d’une curiosité –, Alina s’empresse de rejoindre les bras de Martin. Bien que la nuit commence à tomber, l’appel de la jeunesse et de sa jouissance ne la laissent pas insensible et lui fait oublier l’avertissement de son mari concernant les conditions météorologiques. La nuit et la neige qui tombent la font disparaître.
Revenez demain
La pièce nous renvoie à une Amérique où Hillel, revenu à la fin de la guerre, ne vivait pas pour autant « un temps de paix ». Les alliés d’hier s’étaient mus en adversaires et l’Amérique s’était relancée dans une course au réarmement à laquelle devait contribuer la science. Qui était alors l’ennemi ? Cette question, qui nourrissait la chasse aux sorcières nationale, ouvrait les portes aux démagogues comme McCarthy. Parmi les ennemis potentiels figuraient des scientifiques qui, comme Hillel, avaient combattu les nazis. En ce temps où la guerre n’était pas déclarée, le souvenir de l’alliance perdurait et la paix formait l’horizon, les scientifiques poursuivaient leurs échanges et maintenaient leurs solidarités sur la base de leur attachement à l’entreprise scientifique, leur refus du manichéisme aveugle et, pour Hillel, une fidélité plus ancienne aux Juifs condamnés à vivre derrière le rideau de fer.
Un dénouement semble se préparer, d’abord par les illusions de Hillel, ensuite par la passion d’Alina. L’un sera pris dans les rets de solidarités contradictoires, l’universalité des valeurs scientifiques se montrant impuissante face aux fidélités communautaires. L’autre sera menacée par l’oubli du réel, quand la passion veut imposer ses droits à la science météorologique. La désillusion prépare-t-elle la paix ? L’intrigue suggère à l’Américain de 2024, dans un contexte de campagne présidentielle, qu’il ne faut pas se laisser avoir une seconde fois par ceux qui invoquent des pseudo-menaces pour faire taire la voix des citoyens. Est-ce le moment de parler de la paix en Ukraine et à Gaza ? Le théâtre ne peut pas professer une thèse, mais il peut examiner les opinions et leurs enjeux, inscrits dans leur histoire.
Hillel a invité un collègue russe à passer la nuit chez lui. La conversation s’est engagée, anodine et plaisante. Peu à peu, les questions du Moscovite deviennent pressantes et portent sur l’utilisation du titanium dans les avions hypersoniques. Hillel, prudent, refuse d’en parler, même quand son interlocuteur lui rappelle leur foi scientifique, leur antifascisme et leur origine religieuse en commun. En désespoir de cause, le Russe lui fait comprendre que sa famille restée au pays est en danger s’il n’accomplit pas la mission qui lui a été confiée. Hillel hésite : « Revenez demain, je vous donnerai quelque chose. » En effet, le lendemain, sans mot dire, Hillel lui met entre les mains une enveloppe blanche. Ils ne se reverront plus jamais.
Interrogé par sa petite-fille, Hillel se souvient que l’une des accusations portées contre lui faisait état de cette rencontre avec le Moscovite et cette enveloppe blanche. Le coup de théâtre viendra plus tard, lorsqu’on apprendra ce que contenait l’enveloppe blanche : des dollars, qui devaient servir à payer la liberté de la famille menacée. Ce n’était pas pour rien que le grand-père s’appelait Hillel4 !
Le dénouement de cette journée pour Alina n’est pas simplement la vie sauve face à la tempête grâce au secours de son mari fidèle dont le nom, Moses, n’est pas plus fortuit que celui de Hillel. Moïse a su guider les Juifs, esclaves en Égypte, vers la Terre promise, bien qu’à la suite d’un moment de doute (l’épisode du Veau d’or), il se condamne à entrevoir la Terre promise sans pouvoir s’y établir. Si le questionnement d’Alina a permis au vieux Hillel de se libérer du sentiment de honte d’avoir perdu son travail envers ses proches, Alina est pour sa part toujours « esclave » de ses passions, saisie d’un désir immédiat et irréfléchi alors qu’elle savait, sans vouloir se l’avouer, qu’on n’échappe jamais aux forces de la nature (en l’occurrence, une tempête de neige prévue). L’arrivée de Moses lui sauve la vie ; mais cela ne garantit en rien un happy ending, la réconciliation du couple et le retour d’Alina à une routine enfin libérée de l’esclavage des passions. Au-delà des deux voies représentées par l’histoire de Hillel et celle d’Alina, la promesse de l’audacieuse liberté de la vie de l’intellectuel critique représentée par Martin n’a pas été accomplie. C’est elle qui, selon la phrase menaçante de McCarthy qui donne son titre à la pièce de Deb Margolin, reste au fondement de la Nouvelle Gauche. Celle-ci pourra se reconstruire malgré la répression de la pensée critique, sans reddition face à la puissance des armes et au-delà des impasses politiques actuelles en Ukraine et à Gaza.
- 1. Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur. Essai sur le problème communiste, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1947 ; et Étienne Tassin, Le maléfice de la vie à plusieurs. La politique est-elle vouée à l’échec ?, Paris, Bayard, 2012.
- 2. Sur les petites salles de théâtre de New York (Off- et Off-Off-Broadway), voir Dick Howard, « Du mot à la parole. Chronique transatlantique XII », Esprit, octobre 2011.
- 3. La pièce de Deb Margolin est dédiée à son père, un scientifique mis en cause dans le contexte du maccarthysme avant d’être disculpé grâce à l’avocat Adolf A. Berle, un des architectes du New Deal.
- 4. Hillel le Sage, qui vécut à Jérusalem du temps d’Hérode, était renommé pour ses contributions talmudiques, dont l’aphorisme suivant : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? » (Pirke Avot 1:14).