Une infinité de nations
Dans l’exposition « Une infinité de nations » du Musée national des Indiens d’Amérique (New York), le visiteur est supposé participer à une expérience pour ainsi dire totale pour représenter la multitude de sociétés et de cultures américaines.
« Une infinité de nations » : c’est ainsi que les premiers explorateurs français au xviie siècle de l’Amérique exprimaient leur étonnement à la diversité des populations qu’ils rencontraient au fur et à mesure de leurs voyages au sein du Nouveau Monde. On sait que ces explorateurs devenus conquérants finirent par imposer une exploitation capitaliste et une homogénéisation à cette diversité naturelle et culturelle. Les commissaires de l’exposition « Une infinité de nations » reprennent ce concept de nation pour éveiller l’imaginaire du visiteur au cours de sa rencontre avec des œuvres sélectionnées parmi les riches collections du Musée national des Indiens d’Amérique1.
Le visiteur découvre le site new-yorkais du musée lorsqu’il quitte les gratte-ciels de Wall Street, au sud de Manhattan, pour marcher vers le port d’où partent les ferries qui permettent une visite de la statue de la Liberté. Le superbe bâtiment de style Beaux-Arts, construit en 1907, où est logé depuis 1989 le musée, reflète la grandeur passée de la Maison des douanes, dans une ville qui était devenue la capitale du commerce mondial. L’institution privée à l’origine du musée, créé à Manhattan à la fin du xviiie siècle par des collectionneurs amateurs (dont George Gustav Heye, qui donnera son nom au centre new-yorkais du musée), fut incorporé en 1922 au sein de la Smithsonian Institution, une fondation fédérale qui chapeaute la plupart des musées nationaux du National Mall à Washington D.C2. C’est sur cette esplanade que fut édifiée, en 2004, un nouveau bâtiment pour accueillir la collection du musée, qui s’était entretemps agrandie. Pourtant, son prédécesseur newyorkais continue d’abriter le souvenir d’un passé qu’on croit à tort dépassé : il maintient vivant le souvenir de « l’infinité des nations » au sein d’une ville qui attire désormais des touristes d’une infinité de mondes contemporaines3.
Une Amérique plurielle alors ? La diversité naturelle des deux continents joints par l’isthme de Panama (traversé depuis 1914 par un canal) saute aux yeux, de même que celle des cultures qui s’y rencontrent. On se rend compte de l’impossibilité de réduire la singularité de chacune des « nations » à une identité simple, par exemple celle d’une civilisation tribale supposée « primitive », telle que les premiers ethnologues l’imaginaient. Créditons l’exposition d’avoir évité de telles simplifications, qui traitent les diverses productions de cette « infinité de nations » comme de beaux objets à contempler et oublient ainsi qu’il s’agit d’œuvres qui sont des marqueurs culturels des sociétés humaines.
Ce n’est pas par hasard que les commissaires de l’exposition, ainsi que le personnel sur place avec lequel le visiteur peut discuter, se présentent comme parties prenantes de la pluralité américaine. Tous affichent leur appartenance « nationale » (Cherokee, Iroquois, Crow…). Bien que les objets soient présentés selon les méthodes curatoriales classiques sous un éclairage sophistiqué, il ne s’agit pas d’offrir au visiteur la simple beauté objective, ni la surprise subjective, et pas plus une image tellement autre ou étrangère qu’on ne s’y reconnaîtrait pas. Le visiteur est supposé participer à une expérience pour ainsi dire totale – on pense à l’expression de Marcel Mauss de « fait social total » – pour représenter la multitude de sociétés et de cultures américaines. Ce que l’on perçoit dans les trois salles du musée, ce sont plutôt des symboles, qui font signe au-delà de leur être empirique. Cette fonction symbolique donne à l’objet un sens qui dépasse son être brut pour en faire une œuvre de culture, ce qui devrait encourager l’exploration participative. Plus encore, l’objet symbolique représente à la fois une culture passée et une ouverture dans le présent, qui peut devenir source de richesse pour l’avenir. Ainsi en va-t-il d’une « chemise de guerre » (war shirt) créée par Bently Spang, un jeune membre de la nation des Cheyennes du Nord né en 1960. Ces chemises traditionnelles ne peuvent être portées par n’importe qui, parce qu’elles représentent des actions inscrites dans la tradition qu’elles réactivent. L’œuvre de Bently Spang vise à prolonger, tout en les modernisant, des histoires apprises de ses grands-parents. Autrement dit, il ne s’agit pas pour le musée de vanter la créativité d’un artiste que d’apprécier une culture, ses origines, sa fonction et parfois son actualité.
Cette même unité dans la diversité est maintenue, bien que de manière différente, dans chacune des trois salles. La première s’adresse surtout à un public jeune, notamment les écoliers qui apprennent qu’ils habitent une ville établie sur des terres où évoluèrent d’autres nations. Une grande carte de New York l’illustre en surimposant la carte des nations indigènes (une quinzaine) sur celle de la ville actuelle. Les terres de l’actuel Manhattan était le territoire des Lennape qui, contrairement à la légende, n’avaient pas contracté avec les colons hollandais pour vendre leurs terres à un prix évalué à 24 dollars, payé en bibelots sans valeur.
Cette première salle décille les yeux comme prélude à la deuxième, plus grande et plus difficile à embrasser à partir des représentations géographiques. À la parcourir, on se prend à douter que l’exposition tienne ses promesses. Le romantisme de la tribu primitive conduit facilement à fantasmer l’unité d’une communauté organique et harmonieuse, à l’inverse d’une modernité composée d’une « infinité » de différences. L’exposition parvient-elle à le dépasser ? Hélas, la troisième et plus petite salle du musée, qui se focalise sur le contemporain et qui est censé apporter la preuve de la créativité toujours actuelle de la vie des « nations », ne permet pas d’apporter une réponse définitive, parce que les œuvres exposées changent fréquemment et que la thématique de la nation n’y figure pas. Toutefois, notons que les grands musées d’art contemporain découvrent et présentent des artistes jusqu’alors négligés, parmi lesquels des « Indiens »4.
Pourquoi continuer à désigner ce musée comme un conservatoire d’art « indien » ? On comprend que les souvenirs des dernières guerres de « la frontière » restaient vifs dans la mémoire des fondateurs, qui ont choisi le nom du musée. On peut imaginer qu’ils voulaient effacer de la mémoire collective les atrocités et injustices commises. Plus tard, la popularité des westerns et, chez les enfants, du jeu des cowboys et des indiens marquait la génération venue à la maturité avant les années 1960. Faudrait-il changer le nom de l’institution ? Mais le concept d’une « nation » vise un contexte symbolique, pas une réalité existante ni une solution d’avenir. Les « nations » indiennes ne se laissent pas définir par des marqueurs empiriques, sinon on se retrouverait face aux « Peaux rouges » des légendes du début du cinéma. On peut toujours imaginer des réalisations possibles du symbolique, mais elles restent alors discutables et modifiables. L’exposition « Une infinité de nations » montre bien la pertinence de la distinction entre le symbolique et sa réalisation. Et c’est bien ainsi, car la signification des œuvres d’art et des mots du langage ne sont pas plus immédiatement compréhensibles que la couleur de la peau.
- 1. Le commissaire de l’exposition Kevin Gover et son associé Tim Johnson s’appuient sur « les recherches de l’historien de l’université de Michigan, Michael Witgen… tirées des documents coloniaux des archives français du xviie siècle ».
- 2. Les survivants de cette « multitude de nations » qui habitent encore des « réserves » reconnues par l’État fédéral n’acquièrent la citoyenneté qu’en 1924.
- 3. L’ouverture d’un Musée de l’histoire et de la culture afro-américaine en 2016, suivie par l’annonce en 2022 d’un Musée de l’histoire latino-américaine et d’un Musée de l’histoire de la femme américaine, pose la question de la visée politique de ces institutions. Est-ce un signe du fait que les « nations », qui furent unifiés à partir de la constitution de 1787 comme « États-Unis d’Amérique », cherchent toujours la bonne figure pour comprendre une unité qui perdure ?
- 4. Ainsi, le musée Whitney de New York vient de consacrer une exposition aux œuvres de la peintre Jaune Quick-To-See Smith. Signe d’une reconnaissance tardive, car le Musée national des Indiens d’Amérique détenait déjà presqu’une douzaine d’œuvres de l’artiste.