Manifestation liée aux Ouïghours dans le parc central de Shinjuku, Syced, Domaine public via Wikimedia
Manifestation liée aux Ouïghours dans le parc central de Shinjuku, Syced, Domaine public via Wikimedia

Les Ouïghours : « minorité » ou colonisés ?

Désigner les Ouïghours comme une minorité chinoise est une violence symbolique qui nie le caractère colonial de la relation sino-ouïghoure. Issue d’une incapacité à considérer un pays non-européen comme colonisateur, cette méprise justifie la criminalisation de la résistance, et le processus génocidaire en cours.


Début 1949, alors que la République du Turkestan oriental (Xinjiang) semblait prospérer grâce à sa gestion économique et structurelle du pays, Mao Zedong s’inquiétait de son départ du giron chinois, comme de celui de la Mongolie extérieure. C’était aussi ce que projetaient ses dirigeants, qui n’avaient aucune envie de voir leur pays redevenir une colonie chinoise. Mao Zedong et le commandant de l’armée du Nord-Ouest Peng Dehuai ont souvent parlé, au printemps 1949, des défis pratiques liés à une invasion terrestre du Turkestan oriental : le pays ouïghour étant trop loin, il n’y avait aucun moyen de transport fiable, il commençait à faire froid et le moral des troupes de l’Armée populaire de libération (APL) était au plus bas. Les discussions au sein du Parti communiste chinois prévoyaient une invasion pour l’été 1950, voire en 1951. Déjà, l’indépendance de la Mongolie extérieure était restée en travers de la gorge des Chinois, qu’ils soient des républicains du Kuomintang ou des communistes. Et Mao Zedong n’avait pas abandonné l’idée de convaincre Staline de « rendre la Mongolie extérieure à la Chine ». Mais l’urgence actuelle était d’envahir le Turkestan oriental, dont l’indépendance n’était encore reconnue par aucun pays.

Cependant, de nouveaux documents traduits des archives russes offrent les détails précis de l’assistance soviétique à l’invasion chinoise du Turkestan oriental. Fin septembre 1949, Mao envoie une lettre à Staline : « Les chemins de fer dans cette région sont médiocres, les conditions difficiles, nous avons peu de monde et nous n’avons pas de nourriture. Nous avons grandement besoin et espérons que vous nous aiderez avec trente à cinquante avions de transport pour expédier de la nourriture, des vêtements, du personnel clé et une partie des troupes. » Staline a fourni à Mao tout ce qu’il lui manquait, y compris du carburant pour l’aviation et 10 000 tonnes de céréales pour nourrir l’APL. Sans l’assistance soviétique, l’invasion communiste du Turkestan oriental n’aurait pas été possible1. De plus, Staline avait déjà préparé le terrain avec le mystérieux crash d’avion en août 1949, qui a fait disparaître cinq dirigeants de la République du Turkestan oriental, dont son président Ahmetjan Qasimi.

Que se serait-il passé si Mao n’avait pas obtenu l’aide soviétique ? Il avait prévu d’envahir le pays quand même, mais plus tard, par exemple en 1951. De son côté, la République du Turkestan oriental disposait d’une puissante armée nationale équipée avec des armes soviétiques et avait déjà battu l’armée nationale chinoise du Kuomintang : elle aurait pu se défendre à la suite de sa guerre de libération. Alors, les Ouïghours n’auraient pas été désignés comme une « minorité chinoise » – une désignation partisane, comme l’appellation « Xinjiang », qui est une violence symbolique qui nie le caractère colonial de la relation sino-ouïghoure.

Qu’est-ce qu’une minorité ?

Malgré l’histoire coloniale du dernier empire, le souci des nationalistes chinois de faire disparaître les identités « non conformes » des peuples « barbares »2 et l’invasion militaire de la République du Turkestan oriental en 1949, la Chine populaire a pu se ranger du côté des « victimes de l’impérialisme occidental » et ainsi éviter la question de la décolonisation des territoires ouïghours, tibétains et mongols. Les principaux peuples de ces territoires colonisés sont ainsi présentés, y compris par les chercheurs, comme des « minorités chinoises ».

La complaisance académique a commencé à changer suite à la contestation du statut de « minorité » des Tibétains3. Dans les études ouïghoures, cette question a commencé à se poser depuis le début de la politique génocidaire de la Chine en région ouïghoure et le blocage de l’accès au terrain d’études pour les chercheurs étrangers. Les colloques internationaux des études ouïghoures organisés chaque année par l’Institut ouïghour d’Europe en témoignent : les chercheurs sont nombreux et enthousiastes à contribuer à ce nouveau champ d’étude du colonialisme chinois au Turkestan oriental.

Qui dit colonialisme dit minorisation. L’importation du concept de minorités de la réalité locale européenne, d’où il a émergé, et de la réalité nord-américaine, d’où il a pris une impulsion transnationale, impose de réinterpréter ce concept à la lumière de l’histoire chinoise récente. Mais qu’est-ce qu’une minorité ?

Les principales caractéristiques d’une minorité sont démographiques (l’infériorité numérique) et sociales (la subordination). Mais le critère démographique est insuffisant, puisque les femmes constituent la majorité numérique dans la plupart des pays du monde, mais sont rarement dans une situation d’égalité avec les hommes. Il en va de même pour les personnes noires qui, tout en étant majoritaires dans certains pays, n’en sont pas moins dans une position subordonnée. Pour Philippe Hambye, « un groupe social est minorisé lorsque les individus qui en font partie ne sont pas reconnus (par l’État et/ou par la société) comme des égaux sous prétexte qu’ils ne forment qu’une minorité et qu’ils ne jouiraient pas du même statut (officiel ou symbolique) et, dès lors, des mêmes droits que les membres du groupe majoritaire4 ».

Gilles Deleuze et Félix Guattari proposent une conception de la minorité comme émergeant d’un processus de minorisation, lui-même compris comme divergence par rapport à une norme5. La majorité et la minorité ne sont pas définies par la démographie, mais bien par le pouvoir institutionnel. La majorité est composée des individus dont les choix sont protégés et relayés par les institutions, à savoir les habitudes, les coutumes et les lois. Ces institutions forment un système dominant et homogène qui protège un petit nombre d’individus – ce que Deleuze et Guattari appellent un segment. La société est donc segmentée selon une série de normes auxquelles se rapportent ses membres.

Faire partie de la majorité, c’est avoir le droit de décider, droit qui est exercé sur les minorités afin de mettre un frein à leur devenir, à leur fluidité, de limiter leur existence à leur divergence par rapport à la norme – bref, de les définir de l’extérieur. Cette minorisation limite leur capacité à agir et les présente comme ayant besoin d’inclusion et d’intégration, donc comme devant ressembler davantage à la majorité. L’assimilation forcée et la mission civilisatrice sont les tentatives des colonisateurs pour élargir les frontières de la majorité et accepter en son sein une partie des minorités considérées comme suffisamment éloignées de leur culture et identité d’origine. Au sein des groupes minorisés, celles et ceux qui résistent à l’assimilation sont considérés comme des « ennemis » ou des « déviants ».

L’utilisation du terme « minorité » n’est jamais innocente, puisqu’elle revient à attribuer un certain statut social et politique à un groupe sans que celui-ci ait son mot à dire. Cette minorisation des peuples colonisés est une violence supplémentaire, notamment vis-à-vis de leur diaspora qui lutte à la fois pour une reconnaissance de leur statut de colonisés et pour leur droit à l’autodétermination.

Sortir du néo-orientalisme

Cependant, l’ensemble des chercheurs cités, ou encore Bourdieu et Wacquant qui appellent à critiquer cet impérialisme culturel qui diffuse et qui impose le concept de minorité6, réfléchissent au colonialisme à travers un prisme eurocentriste. Ils considèrent l’impérialisme et le colonialisme comme des produits occidentaux et ne peuvent pas imaginer qu’ils puissent exister ailleurs, notamment en Asie. Cet eurocentrisme, notamment à l’extrême gauche, les conduit à rejeter tout ce qui est défendu par les États-Unis. Cette idéologie aveuglément anti-américaine et anti-occidentale implique une défense de l’impérialisme et du colonialisme des États non occidentaux, et méprise les peuples sous leur joug. Elle contribue à expliquer le déni d’une partie de l’extrême gauche occidentale face à la politique génocidaire de la Chine et de la Russie, mais elle est également présente à droite et à l’extrême droite. C’est probablement l’une des seules idéologies sur laquelle s’accordent les décoloniaux, l’extrême droite occidentale et les anti-occidentaux du Sud global, tous unis pour minoriser les peuples colonisés par l’impérialisme non occidental, notamment chinois. Appelons-la « néo-orientalisme », parce qu’elle implique un même regard orientaliste envers les peuples toujours colonisés par les « mauvais » colonisateurs.

Ni la langue, ni les concepts, ni la science ne sont politiquement neutres. Grada Kilomba, l’artiste portugaise, affirme avec justesse que « la langue, aussi poétique soit-elle, a aussi une dimension politique de création, de fixation et de perpétuation des relations de pouvoir et de violence, puisque chaque mot que nous utilisons définit la place d’une identité7 ». Lorsqu’on désigne un groupe politique et ethnique, notamment un peuple sous colonisation comme les Ouïghours et les Tibétains, il s’agit de réfléchir non seulement à ce que l’on dit quand on parle de « minorités », mais aussi à ce qu’on ne dit pas : les rapports de force qui créent et déterminent qui est minoritaire et qui est majoritaire. Ainsi, la notion de nationalité han ne trouve son sens qu’au regard de la définition d’une altérité minoritaire8. Donner le statut de « minorité chinoise » aux Ouïghours et aux Tibétains revient donc à nier la colonisation de leur pays et ainsi à effacer leur histoire et leurs droits.

Le « discours scientifique » et l’inversion normative

Les conséquences de la désignation des peuples colonisés par la catégorie de minorité sont dévastatrices pour les Ouïghours. La protection juridique des groupes minoritaires associés à la religion, à l’ethnie et aux groupes linguistiques était guidée par le modèle libéral de non-intervention, avec la prédominance des droits civils et politiques. Alors que les preuves d’un processus génocidaire s’accumulent depuis quelques années, la Chine poursuit ses crimes avec un sentiment d’hyperpuissance et d’impunité totale, balayant toutes les critiques au prétexte que c’est une « affaire intérieure ». La minorisation permet un droit de vie et de mort d’un État totalitaire sur un peuple, rendant impossible l’intervention des autres États.

La résistance des dominés conduit à des représailles et à une contre-insurrection qui peuvent être génocidaires. Cette résistance des victimes contre le groupe dominant ou colonial est toujours présentée comme criminelle, dangereuse pour la sécurité nationale. Dans le cas des Ouïghours, dans un contexte de lutte mondiale contre le terrorisme, la résistance ouïghoure, réelle ou imaginaire, est présentée comme terroriste. On ne trouve presque aucun article de presse ou reportage dans les médias occidentaux sur les répressions chinoises contre les Ouïghours sans que le récit chinois du danger terroriste ne soit mentionné. C’est la magie du « régime de vérité » orientaliste9, selon lequel le colonisateur connaît les autochtones mieux qu’eux-mêmes et contrôle leurs discours. Le colonisateur est épaulé en cela par les autorités du savoir et les organes de diffusion du savoir à l’étranger, en reprenant son vocabulaire, ses discours et ses normes. En effet, le colonisateur détient le « savoir scientifique » et le colonisé ne peut pas parler pour lui-même – quand il parle, sa parole n’a aucune valeur ni légitimité.

Cette justification des violences coloniales dans l’opinion est une « inversion normative10 ». Aujourd’hui, elle est plus subtile et déguisée, les Ouïghours étant officiellement désignés comme une « minorité » et une menace terroriste. L’inversion normative sert de base aux revendications d’autorité morale et de compétence politique exclusives des puissances colonisatrices, en dépit de leur barbarie manifeste. Selon Albert Memmi, une telle justification suggère une tentative claire d’auto-absolution collective des crimes11. L’objectif de l’inversion normative est de nier la légitimité politique des défis posés par les colonisés, à la fois en criminalisant leurs luttes et en niant leur capacité d’action politique et leur moralité sur une base raciale. Comme pour l’orientalisme, les productions intellectuelles et académiques, en tant que « discours scientifique », jouent un rôle crucial dans le maintien de l’inversion normative.


En 2016, bien avant la révélation de crimes génocidaires dans les médias, j’ai mené une étude auprès de la diaspora ouïghoure sur l’avenir de leur pays : 86 % des près de trois cents personnes interrogées ont répondu vouloir un État indépendant, 12 % souhaitent un État chinois fédéral et démocratique, 2 % espèrent une véritable autonomie et aucune ne souhaite le statu quo. Concernant l’identité d’un futur État indépendant, 48 % d’entre eux préfèrent un État démocratique, multiculturel et multiconfessionnel, contre 14 % qui souhaitent un État musulman, tandis que 37 % veulent un État laïc et 1 % un État athée. Alors que le terme « ouïghour » n’était pas connu, 46 % se présentaient comme venant de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, 39 % du Turkestan oriental, 12 % de l’Ouïghouristan et 3 % comme Chinois. Après les crimes génocidaires que la Chine a commis et continue de commettre, il n’est désormais pas difficile d’apprécier le souhait des Ouïghours de la diaspora pour leur pays.

Les Ouïghours ont le droit de vivre librement dans leur pays sans être mis sous la tutelle d’un État colonial. Et personne n’a le droit de les enfermer dans un statut de « minorité » qui les condamne à la criminalisation lorsqu’ils protestent contre l’injustice coloniale.

Cette étude a été menée dans le cadre du projet Migration et nous : mobilité, réfugiés et frontières du point de vue des sciences humaines (no d’enregistrement CZ.02.01.01/00/23_025/0008741), mis en œuvre à l’Institut de littérature tchèque de la CAS, cofinancé par l'Union européenne.

 

  • 1. Charles Kraus, “How Stalin elevated the Chinese Communist Party to power in Xinjiang in 1949” [en ligne], Wilson Center, 11 mai 2018. Voir aussi Nabijan Tursun, “Occupation or peaceful liberation? PRC in East Turkestan/Xinjiang under Stalin-Mao Alliance in 1949”, communication au colloque international des études ouïghoures, International Uyghur Studies 2022, université de Genève, 10 novembre 2022.
  • 2. Voir Peter C. Perdue, China Marches West: The Qing Conquest of Central Eurasia, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2005 ; Nicola Di Cosmo, Ancient China and Its Enemies: The Rise of Nomadic Power in East Asian History, Cambridge, Cambrige University Press, 2002 ; et Bill Hayton, The Invention of China, New Haven (CT), Yale University Press, 2020.
  • 3. Voir notamment Stéphane Gros, « Terres de confins, terres de colonisation. Essai sur les Marches sino-tibétaines du Yunnan à travers l’implantation de la Mission du Tibet », Péninsule, no 33, 1996, p. 147-211 ; Katia Buffetrille et Charles Ramble (sous la dir. de), Tibétains. 1959-1999 : 40 ans de colonisation, Paris, Autrement, coll. « Monde », 1999 ; Anne-Marie Blondeau et K. Buffetrille, Le Tibet est-il chinois ?, Paris, Albin Michel, coll. « Sciences des religions », 2002 ; Tenzin Kunchap et Michel Fainberg, « Le Tibet aujourd’hui : bilan de 50 ans d’occupation chinoise », Labyrinthe, no 5, hiver 2000, p. 11-22 ; Joseph D. Lawson, “Warlord colonialism: State fragmentation and Chinese rule in Kham, 1911-1949”, The Journal of Asian Studies, vol. 72, no 2, 2013, p. 299-318.
  • 4. Philippe Hambye, « La minorisation linguistique, entre discrimination et domination symbolique. Différences et enjeux de deux lectures des inégalités », Minorités linguistiques et société, no 12, 2019, p. 17.
  • 5. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », 1980. Voir Jérôme Melançon et Sean E. Moore, « Théoriser un sentiment de minorisation : les francophonies canadiennes entre philosophie politique et psychologie sociale », Lien social et Politiques, no 86, 2021, p. 206-224.
  • 6. Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, « Sur les ruses de la raison impérialiste », Actes de la recherche en sciences sociales, no 121-122, mars 1998, p. 109-118.
  • 7. Entretien avec Grada Kilomba, “We cannot escape our history: Artist Grada Kilomba shines new light on old stories” [en ligne], propos recueillis par Fi Churchman, ArtReview, 6 octobre 2020 (nous traduisons). Voir Grada Kilomba, Mémoires de la plantation. Épisodes de racisme ordinaire [2008], trad. Paula Anacaona et Inès Duflot, Paris, Anacaona, coll. « Época », 2021.
  • 8. Voir Pascal Bouchery, « L’exhibition des minorités ethniques en Chine », dans Charles Illouz et Françoise Martinez (sous la dir. de), Peuples en vitrine. Une approche comparée du montrer/cacher, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Enquêtes & documents », 2018, p. 179-189.
  • 9. Edward W. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident [1980], trad. Catherine Malamoud, préface de Tzvetan Todorov, Paris, Points, coll. « Essais », 2015.
  • 10. Voir Heloise Weber et Martin Weber, “Colonialism, genocide and International Relations: The Namibian-German case and struggles for restorative relations”, European Journal of International Relations, vol. 26, no 1, septembre 2020, p. 91-115.
  • 11. Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1973.