Crédit : Canva
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La carte « migrant » dans le jeu du Kremlin

Pour répondre au besoin d’hommes sur le front ukrainien, la Russie recrute au sein de son étranger proche et de ses minorités ethniques. L’effort de guerre dirigé, à l’extérieur, contre l’Ukraine, s’articule à l’intérieur avec un plan de gestion des populations mis au service d’un projet nationaliste et identitaire.


Après l’éclatement de l’Union soviétique, il y eut des délicatesses de langage pour nommer les républiques soviétiques qui prenaient leur indépendance : Moscou parla d’« étranger proche » ou de « compatriotes de l’étranger », des termes plus doux à entendre que « zone d’influence », même s’ils n’étaient pas exempts d’ambiguïté. Mais alors que sur le front ukrainien la demande de « chair à canons » s’amplifie, un nouvel usage est fait de recrues venues du pourtour de la fédération de Russie, ainsi que des minorités ethniques en son sein. Un des moyens pour contraindre les uns et les autres à aller se battre – et surtout les indésirables – est de mettre en balance leur titre de citoyenneté russe contre leur engagement.

Un indice criminogène

Mais qui est étranger au sein de la fédération ? La définition est en cours d’extension pour les besoins de la cause militaire : il y a les non-Russes ethniques, principalement issus des ex-républiques soviétiques, venus travailler en Russie, catégorie à l’intérieur de laquelle les récemment naturalisés sont particulièrement visés. Mais c’est sans compter ceux qui ont été « passeportisés » dans les régions occupées d’Ukraine et qui, dans la logique de l’État occupant, sont « invités » à se battre contre leur pays d’origine. Une récente campagne anti-migrants s’est ainsi développée sur le territoire de la fédération, dont le but le plus visible est de pouvoir envoyer au front de nouvelles recrues « exogènes », épargnant ainsi les Russes dits de souche.

Soucieux des formes et après avoir longuement hésité, le pouvoir russe a légiféré en plusieurs étapes. Le 4 janvier 2024, un décret est signé par le président Poutine permettant aux citoyens « étrangers » de déposer une demande de citoyenneté à condition de conclure un contrat d’un an minimum avec les forces armées dans le cadre de « l’opération militaire spéciale ».

Le conseil des ministres a ensuite approuvé un plan d’action pour la mise en œuvre de la « politique migratoire » couvrant la période 2024-2025. Lesdits migrants sont désormais invités à créer leur « profil numérique » avant la fin de l’année 2024. Le rapport du ministère a montré que les citoyens ouzbeks auraient été les auteurs de 40 % des crimes commis en provenance des « pays voisins » entre janvier 2022 et mai 2023. Des commentateurs de bon sens ont fait remarquer que, dans la mesure où le nombre de migrants ouzbeks était beaucoup plus élevé que celui de ceux venus d’autres pays, il était logique que le pourcentage les concernant soit supérieur.

Les migrants d’Asie centrale sont quelque six millions en Russie, et le Kremlin a massivement mobilisé parmi eux pour combattre en Ukraine.

Les migrants d’Asie centrale sont quelque six millions en Russie, et le Kremlin a massivement mobilisé parmi eux pour combattre en Ukraine. Mais ils représentent également une main-d’œuvre de remplacement utile après les pénuries provoquées par la mobilisation. C’est du moins l’argument des « pragmatiques » dans les cercles du pouvoir, essentiellement soucieux du bon fonctionnement du commerce et de l’industrie. La question devient aussi une pomme de discorde entre Moscou et les responsables des nouveaux États indépendants. Moscou a aidé la présidence kazakhe à réprimer les manifestations qui la menaçaient en 2022, mais en retour, elle a refusé de soutenir Poutine face à la rébellion Wagner de juin 2023. Beaucoup d’engagés kazakhs ont combattu sur le front ukrainien au sein des forces de Wagner comme « mercenaires » et se retrouvent aujourd’hui à la fois montrés du doigt par Moscou qui le leur reproche et par leur pays d’origine où le mercenariat est interdit.

Des frondeurs au sein de la fédération

Ces difficultés concernant la manière dont Moscou gère ses relations avec les migrants venus de la périphérie se compliquent quand il s’agit de « minorités » au sein même de la fédération de Russie, composée de quatre-vingt-sept entités territoriales, auxquelles la Crimée a été administrativement adjointe. La guerre a mis une fois de plus en lumière les disparités de traitement entre les différentes régions qui la composent, les républiques éloignées de Moscou payant le plus lourd tribut à la guerre en Ukraine1. Les statistiques sont floues, mais en se fondant sur le nombre de funérailles, on observe qu’arrivent en tête les régions de Sverdlovsk, Tcheliabinsk, Rostov ainsi que le Bachkortostan et la Bouriatie. Au sud-ouest de la Russie, le Bachkortostan est en tête pour le nombre de militaires envoyés en Ukraine et morts au combat : selon les journalistes locaux, 1 350 personnes y ont laissé leur vie. Le président de la région a appelé ses citoyens à se porter volontaires sur le front et le pouvoir local se trouve aujourd’hui en butte à la vindicte d’une partie de la population. Beaucoup se sont engagés, poussés par les faibles perspectives régionales : chômage, agriculture en déshérence et utilisation sauvage des ressources naturelles.

Mais ce qui a mis le feu aux poudres a été la condamnation à quatre ans de prison du militant écologiste Faïl Alsynov pour ses propos contre l’exploitation de la mine d’or de Baïmak. Six mille personnes ont pris part à la mobilisation. Préférant souligner le caractère écologique plutôt que politique de ses revendications, Alsynov a déclaré qu’il ne condamnait pas la guerre en Ukraine, mais considérait seulement que les Bachkirs devaient s’en tenir éloignés.

Ruslan Gabbasov, membre comme Alsynov du comité de résistance Bachkort, formé en 2022 et depuis interdit par les autorités, a demandé l’asile politique à la Lituanie après avoir été qualifié, selon la terminologie locale, d’« agent de l’étranger », puis menacé. Lui aussi dénonce la disparité de traitement entre les différentes entités de la fédération : « La plupart des républiques nationales sont des régions mendiantes, qui ont des milliards de dollars dans leurs poches, sans pouvoir les utiliser ; il en est de même pour les Iakoutes qui vivent affreusement mal, malgré leurs diamants2… » À travers la défense d’un militant poursuivi s’expriment des aspirations à l’émancipation : les richesses locales (gaz, pétrole, or, cuivre) sont exploitées par des compagnies russes, tandis que le niveau de vie de la population locale décline.

Située à l’extrémité orientale de la fédération de Russie, la Iakoutie présente des symptômes qui ne sont pas éloignés de ceux du Bachkortostan. Le responsable de la république n’a pas manqué d’attribuer les manifestations qui y ont éclaté à des agents étrangers, cherchant à « diviser la société russe ». Il a demandé aux autorités de surveiller les migrants et d’enquêter sur les circonstances dans lesquelles le suspect d’un meurtre avait obtenu la citoyenneté russe.

Cet ensemble de mesures est donc payant à plusieurs titres pour le Kremlin. Il renforce et offre une nouvelle justification à un pouvoir militaire qui ne dit pas son nom. Il contribue à satisfaire et à rallier la communauté ultranationaliste qui le soutient. Il entretient la flamme de la xénophobie au sein de sa propre société car, à tout prendre, mieux vaut s’opposer aux autres qu’au pouvoir. Bénéfice supérieur encore, il établit un lien avec les idéologies populistes de l’Ouest, tout en contribuant à la propagande anti-occidentale : chairs à canon sur le front ukrainien et bombes humaines contre l’Union européenne. Qui peut encore se demander si la guerre risque ou pas de s’étendre et douter que ce conflit ne fasse le lit d’une idéologie nouvelle ?

  • 1. “Russian casualties in Ukraine” [en ligne], Mediazona, mis à jour régulièrement.
  • 2. Entretien avec Ruslan Gabbasov, « Nous n’aimons pas l’empire » [en ligne], Ukrainska Pravda, 22 janvier 2024.