Renaître avant de mourir
Né à Samara sur les rives de la Volga en 1968, l’écrivain Dimitri Bortnikov vit à Paris depuis 1999. Il explique à Nicolas Dutent comment il a adopté le français comme langue d’écriture, son rapport à sa Russie natale, à la vie et à la mort, au bien et au mal, avec humour et poésie1.
Le fait le plus frappant qui traverse votre lecteur, c’est l’apparente facilité avec laquelle, venu de l’alphabet cyrillique, vous avez débarqué dans le français, un peu comme un pirate, au point d’en faire depuis plusieurs romans votre navire, une langue d’usage, le matériau, votre palette. Que pensez-vous avoir perdu, et, inversement, gagné dans cette migration du russe vers le français ? Qu’est-ce que le français vous a fait ? Sa venue à vous fut-elle violente, accidentelle, miraculeuse, magique ?
Mon passage du russe au français s’est fait naturellement. Mais cela ne veut pas dire facilement. Non, il fallait que le russe meure en moi pour que le français puisse naître. Quelle est la chose aussi naturelle que la naissance ? C’est la mort. Alors, il a fallu que je meure dans ma langue maternelle pour pouvoir renaître dans le français et en français ! En plus, j’ai dû renaître sans mourir ! La création, c’est elle seule qui nous permet de renaître avant de mourir. Depuis mes premiers cils, mon oreille interne est comme dressée ! Mes langues, le russe et le français, viennent de la musique. Chaque langue a sa musique, sa danse, son rythme, sa joie et son chagrin. Tout cela est la sonorité globale de la langue.
Mon arrière-grand-mère, chez qui j’ai vécu mes premières années, était pleureuse. Née aveugle. Et son visage paisible, je le vois toujours. Avec un mouvement qui enfante le sourire, ce mouvement du visage qui vient de l’autre côté des visages. C’est comme la neige nouveau-née qui bécote les paupières du dormeur. C’est comme ça que le sourire vient aux aveugles. De l’autre côté des ténèbres. Quand je revois tout ça, je suis un sablier renversé… Elle vivait comme si elle ne méritait pas de vivre. Toute la vie dans les ténèbres. Comme si, à la naissance, son âme avait pris le sens interdit. Sur cette route qu’on appelle vie, vers la tombe, vers l’éternité…
Et c’est avec elle et trois autres vieilles, en les accompagnant dans les maisons où elles allaient pleurer un mort, que j’ai appris à lire. La Bible en slavon, le russe ancien. Et c’est cette langue qui, en vérité, est ma langue maternelle, arrière-grand-maternelle ! Ma Bible… Je sens son poids encore. Vieille-vieille Bible. Aussi dure à feuilleter que de défeuiller un chou blanc. Livre de Daniel. Trois livres des Rois… Et puis les prophètes, petits et grands, Job et Jonas, L’Apocalypse, et tout ça en slavon, une langue dont la sonorité vient de loin, de très loin, de la gorge des morts. Les râles des prophètes agonisants. Des sons terrifiants et splendides, les râles du réel. La Bible en français moderne, c’est du Michel Polnareff à côté…
Vous avez raison : il y a du magique dans la manière dont l’écriture nous vient, dont elle nous couvre le visage comme un voile. Et on aperçoit un autre monde à travers ce voile. Regardez les gosses qui, avant de s’endormir, ont peur, croyant qu’il y a une sorcière dans leur chambre. Ils ferment les yeux pour ne pas la voir. Et puis les ouvrent par peur de ne pas la voir venir !
Le français m’a appris à ressentir l’écriture autrement, à laisser certaines choses à l’ombre, à la périphérie de la langue, dans la banlieue de l’œil. Le russe, langue jeune, vous offre la capacité de grimper sur plusieurs arbres à la fois. Mais le français, c’est bien autre chose, tout à fait autre chose. Le français, c’est un fleuret : il perce à jour. Le russe, c’est un fouet : il sert à faire venir la chose vers vous en l’entourant, un peu comme un serpent. La langue française du xviiie siècle est un fleuret en cristal. Prenez les moralistes… Cette langue en cristal n’est visible que dans l’éclat d’un mot d’esprit.
Avant, il y avait la langue de François Villon, qui était un fouet mélancolique, qui fait des nœuds, qui serpente, qui s’envole et qui rampe. C’est prodigieux. Le plus grand poète pour mon cœur et pour l’oreille de mon cœur ! Il fait venir, tout doucement, par vagues, les choses de l’autre côté de la vie. Merveille ! Schubert, Chopin, Scriabine me font le même effet. Et Villon et d’autres grands poètes, comme des musiciens de génie, voyaient plus loin que l’instrument, le piano ou l’écriture. Ils voyaient l’autre monde.
Vous n’avez pas seulement quitté un pays, la Russie, vous avez abandonné votre langue maternelle, le russe. « Perdre / Mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille. » Partagez-vous cette pensée d’Apollinaire, extraite du poème « Toujours », à propos de la perte et des gains que l’on peut espérer d’elle en retour ?
C’est très vrai, mais c’est extrêmement difficile, c’est surhumain… Dans la poésie, c’est possible, mais je ne suis pas poète. L’art poétique, c’est un don de Dieu. La prose est un compagnon de la poésie, un peu comme Sancho Panza pour Don Quichotte. Sancho est malin, il connaît des hommes, il voit leur cœur et la folie du cœur de son maître. Mais il aime son maître. Il sait que son maître est fou, mais il sait aussi que la folie de Don Quichotte n’est pas de ce monde. Sancho, c’est la prose. La poésie, c’est Don Quichotte.
Apollinaire a vu juste : c’est un effort poétique de savoir perdre. Dans mon cas, quittant la Russie, j’ai senti que le pays que j’abandonnais n’avait existé que dans mon âme. C’est cela la vraie nostalgie : perdre ce qu’on n’a même pas eu réellement, l’enfance, la jeunesse… On est enfant, mais on n’a pas notre enfance. On est jeune, mais on n’a pas notre jeunesse. Tout est là, absolument tout. J’ai perdu ce que je n’ai même pas eu ! Je découvre cela encore et encore quand la neige arrive… Et cette neige, elle aussi, n’est pas de ce monde. C’est cela que j’ai reçu en échange après avoir perdu mon pays. Désormais, à midi, en plein été, je sens la neige venir, la neige et la musique silencieuse de sa chute, et cela m’est plus que suffisant.
La Russie n’a peut-être pas disparu de la création : on ne quitte jamais vraiment son berceau, la fuite elle-même continue d’être hantée par ce que nous appelons âme, culture, enfance, failles, famille… C’est comme si vous naviguiez librement entre deux terres, deux humeurs, deux mers, deux mères peut-être : la joie et l’ironie, l’humour et les larmes, le courage et la tragédie, la cruauté et le lyrisme. Le russe est-il plus, ou moins, qu’un mort-vivant pour vous ?
Vous avez touché au vrai. On grandit (le corps, l’âge, tout ça), mais on tourne éternellement autour de notre berceau. Tout y est déjà, dans nos langes. Et puis le corps, c’est un truc bizarre. N’est-il pas un bateau étrange, un navire enchanté qui grandit, change, couvert de traces, de rides, dont la peau se meurt, s’écaille et vole comme la neige invisible, et l’âme reste sous la neige de la peau en attendant la fin de son hiver. Ce corps, ce navire, qui nous mène sur les eaux du temps, depuis tant d’années, est-il – nous ? Et ce visage, est-il – nous ? Une fois tombé en ruine, édenté, chauve, l’ombre de ce mystérieux bateau donnera-t-elle à voir l’infini à celui qui regarde à travers nos yeux ? Voilà la question.
Mon bateau est fait du bois russe, mais mon équipage est français. Seul le cuisinier est russe. Et puis l’équipage et le cuisinier se comprennent sans se parler… Je ne suis pas linguiste, mais je crois que chaque langue sur notre Terre est bifide. Mieux : dans chaque langue, il y a deux langues, la langue de communication et celle d’expression. Et celle-ci est plus difficile à dompter. Il faut la débusquer. C’est comme une chasse. Comment exprimer vraiment ce qu’on ressent ? En décrivant, c’est raté. C’est comme la météo : il y a ceux qui annoncent la pluie et ceux qui font pleuvoir. C’est cela la langue d’expression. Chaque poète-né, chaque écrivain-né le sait. Un amoureux, s’il a déjà essayé d’exprimer vraiment ce qu’il ressent véritablement, ne serait-ce qu’une fois, le sait aussi. La beauté de la tête d’un faucon n’est exprimable que par un cri, un cri de chasse céleste.
Vous parvenez à marier une sorte de rage du réel – réel que nous retrouvons chaque fois tout entier, dénudé, il vient à nous sans parures ni dorures – et un souffle poétique puissant, un lyrisme tenu, têtu tout autant. N’est-ce pas ce que votre phrase tente de retenir et de réunir, le rythme affolé de l’existence (fait de secousses, de coupures, de soubresauts, de brisures, de chaos…) comme la suspension calme, complète et lente du temps ?
Cela me fait plaisir, si je fais vraiment ce que vous dites. Pour répondre, il faut que je vous dise une chose : j’ai voulu être médecin, comme ma mère. Du côté de mon père, sur quatre générations, tous médecins. J’ai fait deux années de médecine et puis je suis parti faire mon service militaire à Tiksi, vers l’extrême nord de la Russie. À mon retour, j’ai abandonné mes études et j’ai travaillé comme infirmier dans la maternité où ma mère, gynécologue-obstétricienne, pratiquait. Je ne pensais pas devenir écrivain. Raconter des histoires ? Non, certainement pas. Cependant, j’ai ressenti tôt en moi une certaine sensibilité artistique. Alors je me suis mis à écrire, mais pas des histoires, et pas pour changer le monde – plutôt pour changer de monde. Toutes les histoires ne sont que des lampadaires allumés à midi. Seules comptent celles qui tiennent jusqu’à l’aube. Depuis Dante, Proust, Shakespeare, on aurait dû déjà batifoler au paradis ! Mais non. Plume gratte, glaive tranche. Ça me fait pleurer du nez tout ça ! Changer le monde…
Si un seul sur cette terre souffre, toute notre joie est fausse. Si un seul est en prison, toute l’humanité y est. La littérature, la grande, c’est une cicatrice. La mauvaise, c’est une fermeture éclair. Si j’écris comme vous le décrivez, c’est que je ressens ce qui nous vient avant le langage, avant que la vision, ma vision du réel s’habille en mots. Et cette vision, c’est le silence : je vois le silence. C’est fou, mais c’est comme ça. Ce silence du réel avant que les feuilles mortes de l’arbre du bien et du mal ne tombent sur l’âme nue et l’habillent en langues.
On sent, dans vos écrits, le souci littéraire de retrouver le vertige de vivre, la fureur et la douleur de vivre. La vie est-elle ainsi faite qu’elle s’offre à nous à la fois comme un cadeau et un fardeau ?
Avant de naître, j’ai déjà aimé la vie. Je m’en souviens encore et j’en ai honte. J’ai été idiot et, bientôt, je serai vieux. En attendant, il faut vivre, comme on dit, même si, parfois, je n’en vois point la nécessité. Vivre, je ne sais pas ce que c’est véritablement. Et ceux qui savent comment il faut vivre m’intéressent autant que le prix des parapluies à Paris émeut les champignons dans la Creuse. Vivre, c’est… Aimer ? Peut-être, je ne sais pas. L’amour est plus fort que la mort ? Je ne sais pas non plus. La seule chose dont je suis sûr, c’est que l’amour et la mort sont voisins de palier, mais c’est la mort qui tient l’immeuble. L’amour humain n’est que le cache-sexe de la mort. Sexe terrible… Mais bien nés, mal nés, on en parle beaucoup trop. Peut-être qu’au fond, on n’est pas nés tout court. Parfois, être simple, souriant et poli, c’est peut-être le plus grand art. Il y a l’Autre, c’est tout. Il est l’enfer ou le paradis, comme vous voulez… Il y a l’Autre. Il existe. On nous rabâche les oreilles avec « On est tous liés ». D’accord, mais comme des gosses dans la même maternité ou comme les cadavres du même cimetière ? Le seul clou qui tienne, c’est que l’Autre existe. Cependant, pour trouver la route vraie vers l’Autre, il faut du courage, le courage d’être seul, très seul. C’est cela le hic ! Le reste, c’est le discours aux vaches au seuil d’un abattoir. Et puis, au fond, c’est l’égoïsme qui va plus loin que l’amour et la mort. L’égoïsme dure plus longtemps que la vie, va plus loin que la mort. Il suffit de lire les testaments… Tous nos grandioses sentiments font la queue au guichet de l’égoïsme et son spectacle se joue toujours à guichets fermés. Une fois que vous découvrez cela, la vie devient lourde, si lourde et si longue !
Je vois que le seul amour qui soit vraiment réciproque dans ce monde, c’est celui entre les singes et les miroirs. Un jour, après la mort de ma mère, j’ai trouvé son exemplaire de Douleurs du monde de Schopenhauer, qu’elle avait lu, relu et annoté au crayon. Son écriture, sa présence… J’ai reposé le bouquin. Les douleurs du monde, elle en avait eues, la pauvre ! C’est Schopenhauer qui aurait dû annoter le livre de sa vie… Elle aurait pu lui dicter des douleurs, bien belles et bien longues. D’elle me vient la pitié. La pitié immense, infinie, la pitié de pitié, la pitié des mort-nés envers les vivants, la pitié de toute chose. Voilà mon héritage. La pitié qui va pieds nus, tel l’amour aux yeux crevés qui se traîne sous le soleil des aveugles. Voilà d’où je viens. De la pitié… Et toute ma vie, ma vie entière, chaque jour, heure et minute, la lutte contre la pitié. Lutte acharnée : aucune compassion ! Et je n’y arrive toujours pas : lorsque la foudre frappe un homme, la foudre a mal aussi.
J’ai tellement voulu être médecin que, parfois, je me disais que si l’on ne me laissait pas entrer dans la morgue pour disséquer les cadavres, j’irais au cimetière en déterrer un moi-même. Mais non, raté : pour opérer, il faut du génie… La pitié doit être sadique afin de bien retirer le mal. Celui qui a inventé le tire-bouchon sait de quoi je parle. Il faut se faire tout tordu pour pouvoir retirer le bouchon tout droit. Un médecin tient la vie et la mort sur le bout de l’aiguille. Il faut peut-être que je me fasse moine et que je prie pour nous tous.
On est saisi par un procédé qui se répète dans l’écriture, le doublement de certains mots. De quoi ce réflexe est-il révélateur dans votre rapport aux mots, votre relation au réel ? Est-ce un moyen d’appuyer, d’aggraver, de graver certaines situations, de fixer idées et émotions ?
Oui, c’est vrai. En pleine écriture, je ne m’en rends presque pas compte. Je dis bien « presque », puisque certaines choses doivent rester là où elles sont. « Noir-noir », « bleu-bleu », « profond-profond »… D’où cela vient ? Eh bien, ce sont les mots enfantins. Quand les émotions se bousculent dans le cœur d’un gosse, il parle comme ça. Il ne contient pas, il déborde. Il ressent en double. Cela me met sur les traces de l’enfant que j’étais. Je pensais qu’il était bien mort ce gosse, mort depuis l’enfance, mais non, il est vivant. Et c’est lui qui a écrit L’Agneau des neiges. Il a écrit la mort de douze autres enfants. Je suis le treizième gosse ou l’un des douze…
Forcément, cela creuse une fosse en moi. Tuer douze enfants ! Ne pas vouloir en sauver un seul ! Et pourtant, c’est la vérité vraie, la vérité romanesque, la vérité nue. Cela fait mal, la vérité ! Elle nous pousse à faire des choses folles : par peur d’elle, comme des gosses qui ont peur de leur père, on commet un crime pour en cacher un autre. La vérité n’a aucune pudeur : dès qu’elle débarque, elle se met à poil, la garce ! Et le mensonge se couche tout habillé, lui.
Certains lecteurs m’ont demandé : « Mais pourquoi sont-ils tous morts ? Pas un seul ne survit, merde ! » Je ne voulais pas mentir. Je ne voulais que témoigner. Aucun message, aucune idée sous la langue… Appuyer où cela fait mal à notre âme pour qu’elle se réveille, mais en douceur. Quelle est la douceur plus douce que celle d’un enfant malade ? Voilà, c’est avec cette douceur d’une âme brisée que j’ai dit des choses terribles, peut-être, mais il faut que quelqu’un le fasse… Parfois, la douceur est obligée de mettre un masque terrifiant pour qu’on se réveille. Il n’y a que les cannibales qui pensent que tout être humain est bon. Tout le monde se croit juste et tout le monde sort en cachette ses sacs bourrés de culpabilité périmée depuis longtemps. Alors, il faut que quelqu’un joue le mauvais rôle dans ce monde, non ? Et il faut le jouer bien ! D’autant plus que ce rôle ingrat exige un don de soi infini pour pouvoir ramasser au crépuscule les poubelles de notre amertume.
L’Agneau des neiges se termine avec la mort d’un enfant ; Face au Styx s’ouvre avec la mort d’un chat. La mort est un miroir dans vos romans : qu’y voyez-vous par-delà le visible ?
Demandons plutôt aux miroirs ce qu’ils voient lorsqu’on se regarde dedans. Je suis chrétien et je crois que l’âme est immortelle. Pour certains, croire en Dieu, c’est comme croire qu’un sac en plastique du Super U a une mission, mais cela ne change rien. La mort, c’est le plus grand mystère autour duquel on monte l’échafaudage pour l’habiter, sans se rendre compte que notre échafaudage est bâti autour du vide. Puis on vit sur cet échafaudage avant la chute finale. La suite est chez Platon.
À propos d’Anna et de son expérience galvanisante et chantante du sauna dans L’Agneau des neiges, on lit : « Et le bonheur du prochain suscite en nous soit un amour infini, soit une haine cordiale. » On pourrait étendre cette conviction intime au dérèglement actuel de la géopolitique. Qu’est-ce qui augmente ou réduit notre humanité pour vous ? La peur ?
Ce qui se passe dans un livre ne se passe pas seulement dans le texte, mais aussi entre les lignes, dans le blanc, qui écrit aussi. Il va falloir qu’on se penche sur la présence du mal et du bien dans le monde et en nous. Toute une foule de philosophes, de théologiens et d’écrivains ont essayé de résoudre cette énigme, et personne n’a réussi. Platon, saint Augustin, Shakespeare, Pascal, Rousseau, Dostoïevski, Chestov et tant d’autres ont vu le mal et en ont cherché les racines. Depuis tant de siècles, de guerres et de malheurs, on n’arrive toujours pas à saisir vraiment d’où vient le mal en l’homme. Après tant d’efforts et de souffrances, on a seulement réussi à s’habituer à sa présence. On voit bien que ce sont le désir et la peur qui mènent la danse folle de ce monde. On y voit clair, mais pas en nous-mêmes…
Combien de fois ai-je vu un être malheureux haïr celui qui est heureux ? Je suis vieux et j’ai fait le tour complet du cœur de l’homme, comme ceux qui ont fait le tour de la Lune et ont vu sa joue invisible, bien obscure. Moi, je l’ai baisée, cette joue. Me voici Gagarine du cœur humain qui vous parle. J’ai vu le mal en moi, j’ai vu son nid et je le regarde toujours. Je creuse. J’aime creuser. Creuser, c’est bâtir en profondeur.
Et le bien, alors ? Le vrai bien, c’est un don. Le don de soi, le sacrifice. Le reste, c’est l’appel du pied d’un cul-de-jatte ! Le bien, le vrai bien, c’est comme une fosse : plus on y creuse, plus elle grandit. Parfois, je me dis que l’arbre de la vie et celui de la connaissance du bien et du mal poussent si près l’un de l’autre que leurs fruits en tombant se mélangent. C’est peut-être pour cela qu’on se trompe de fruit… Et la bonté ? Mais qui la connaît ? Qui l’a vue ? Comment est-elle ? Comment est son visage ? Et tous, on gigote en attendant la vraie bonté. C’est un ouragan à la portée de mouches, un tsunami à la portée de poissons-chats. La bonté absolue, c’est une chose insupportable pour notre cruauté. Notre hypocrisie lui déchire le visage, lui saute à la gorge.
Je vais vous raconter une petite histoire. J’avais 10 ans, peut-être… Notre prof de russe nous a donné un devoir à faire à la maison : « Votre vœu le plus cher ». On s’est appliqué comme on pouvait. La paix dans le monde, tout ça… Moi, je mordais mon stylo comme un chiot fou. J’ai poussé, mais rien ne sortait. J’ai fini par écrire, en sachant que c’était impossible : « Que mon arrière-grand-mère recouvre la vue ! » La prof comptait lire à voix haute les meilleurs de nos vœux, mais ce jour-là, elle n’en a lu qu’un, le vœu d’une fille, toute petite, un souriceau plus discret qu’une tique : « Mon vœu le plus cher est que tout le monde qui vit sur Terre meure. Que je sois toute seule sur Terre. Et j’en serais contente… » Ce n’était pas un serpent à sonnettes, mais une souris à lunettes. Et pourtant, je n’en crois toujours pas mes oreilles. Depuis, on m’a dit que le souriceau est devenu expert-comptable.
Le soleil se lève et se couche : c’est la Terre qui tourne, il paraît. Une joue au soleil, l’autre à l’ombre. Et l’ombre est grave. Le soleil rit, lui, sourit à tous. Mais, à l’ombre, le visage de l’homme change. C’est inhumain parfois, tout ça. Et puis, entre nous, l’homme prophétise bien plus souvent qu’il n’en a l’idée, mais il n’entend pas véritablement ses pensées.
Propos recueillis par Nicolas Dutent
- 1. Voir Dimitri Bortnikov, Le Syndrome de Fritz [2002], trad. Julie Bouvard, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, 2010 ; Svinobourg [2003], trad. Bernard Kreise, Paris, Seuil, 2005 ; Purgatoire [2005], trad. J. Bouvard, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, 2022 ; Furioso, suivi d’Aux mains liées, Paris, Musica Falsa, 2008 ; Repas de morts, Paris, Allia, 2011 ; Face au Styx, Paris, Rivages, 2016 ; L’Agneau des neiges, Paris, Rivages, 2021.