Eurasienne : le trouble identitaire
Pour Elisa Shua Dusapin, écrivaine suisse de père français et de mère coréenne, l’écriture fut une quête identitaire intime entre Extrême-Orient et Occident. Un entre-deux, une conscience de l’altérité, de l’étrangéité, qui développèrent chez elle une sensibilité à la langue comme enjeu linguistique, personnel et historique.
Je suis née en France en 1992, d’un père français et d’une mère sud-coréenne. Les cinq premières années de ma vie, nous les avons passées entre la France et la Suisse alémanique, avant de nous installer dans le Jura suisse, où mes trois sœurs cadettes sont nées. Longtemps, mon rapport au pays de ma mère s’est borné aux cérémonies traditionnelles de Seollal, le nouvel an lunaire, à Chuseok, la fête des récoltes, à la langue que ma mère me parlait et à la nourriture qu’elle cuisinait. Je suis allée pour la première fois en Corée du Sud à l’âge de 13 ans, à l’occasion d’un grand voyage entrepris avec mes parents, mes sœurs et mes grands-parents coréens, qui vivent en Suisse depuis les années 1970. J’entrais dans l’adolescence. Ce voyage a été un choc identitaire, sur lequel j’ai ressenti le besoin d’écrire. Je l’ai fait quelques années plus tard, au lycée. Et trois ans plus tard encore, en 2016, mon premier roman a paru, Hiver à Sokcho, j’avais 23 ans1.
Miroir inversé
Aujourd’hui, j’ai écrit trois autres romans, des pièces de théâtre, un album jeunesse, mon travail est traduit dans de nombreuses langues et j’ai la chance de rencontrer des lectrices et des lecteurs du monde entier. Cela ne cesse de m’étonner. Je n’avais pas imaginé, ni même souhaité cette voie. L’écriture était une quête identitaire intime tendue entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Certaines questions du lectorat reviennent systématiquement. On veut savoir si je me sens plutôt française, suissesse ou coréenne, m’assignant tantôt à une culture, tantôt à une autre. Longtemps, chercher une réponse à cette question a été lancinant. Je constate que cela ne l’est plus. Les livres constituent désormais mon territoire, je ressens moins le besoin de m’identifier à une culture, à une langue déterminée. Cependant, je peux affirmer qu’en général, ma démarche d’écriture a été engagée par mon sentiment de mal-être en tant que jeune femme dans la société.
Dans Hiver à Sokcho, j’ai voulu créer un personnage féminin comme un miroir inversé de moi-même : l’histoire d’une jeune femme franco-coréenne, née en Corée du Sud, qui ne connaît l’Europe qu’à travers la langue et la littérature. Elle les a étudiées à l’université de Séoul, avant de revenir vivre auprès de sa mère à Sokcho, petite ville portuaire à la frontière de la Corée du Nord. La communication n’est pas facile, la langue heurtée, le corps très présent. Il y a une menace sous-jacente, une violence sourde dans les thématiques abordées.
J’ai écrit ce texte entre 17 et 21 ans. Je me sentais fortement soumise aux pressions d’une société où l’image, à travers les magazines, le cinéma, les réseaux sociaux, est omniprésente. Une image largement façonnée par le désir masculin, consciemment ou non. Cela m’a rendue très sensible aux conséquences de ces diktats, notamment à travers les troubles alimentaires ou la conscience du travail quotidien sur soi-même (sport, maquillage, vêtements, etc.) qu’on attend des femmes pour qu’elles correspondent à la norme, soient désirables ou simplement acceptées.
L’écriture était une quête identitaire intime tendue entre l’Extrême-Orient et l’Occident.
La narratrice de mon premier roman est une jeune femme très mal dans sa peau, dont le prénom n’est jamais dit. On suit l’histoire à travers sa voix, comme s’il s’agissait littéralement d’une voix sans corps, qui cherche à déterminer son existence dans le regard des personnages qui l’entourent : sa mère poissonnière, son petit ami mannequin, sa tante expatriée à Séoul. Mais elle ne se reconnaît dans aucun modèle renvoyé par ces personnes. L’arrivée, dans la pension où elle travaille, d’un Français, bédéiste en panne d’inspiration, lui offre une nouvelle perspective identitaire. Cet homme a l’âge du père qu’elle n’a jamais connu et vient lui aussi de France.
Cependant, le regard de cet homme est aussi une source de tension pour la jeune femme, puisqu’à travers son désir d’exister sous les yeux de cet artiste, qui dessine des femmes telles qu’elle aimerait être, elle se retrouve confrontée à la crainte d’en devenir dépendante et de s’y conformer. Ces pressions sont d’autant plus fortes en Corée du Sud, où la société est encore organisée selon des schémas patriarcaux, avec un gouvernement actuellement très sexiste. Une fois qu’une femme devient mère, on attend d’elle qu’elle se consacre entièrement à sa famille, à sa belle-famille et, bien sûr, à son enfant.
En Corée du Sud, placer un parent âgé dans une maison de soins est encore considéré comme une honte, à tel point que le système de retraites ne s’est pas développé comme en Europe. Les personnes âgées qui ne bénéficient pas du soutien de leurs enfants se retrouvent généralement en situation très précaire, à vivoter grâce à des emplois éreintants et mal payés, jusqu’à leur décès. L’expression coréenne qui traduit le mieux « boulot de merde » est « travail de vieux ». Quant aux femmes, elles sont toujours plus nombreuses à renoncer au mariage et à la maternité. Nombre d’entre elles espèrent émigrer en Europe ou en Amérique du Nord. Ma narratrice rêve de quitter la petite ville portuaire de Sokcho, mais reste auprès de sa mère afin de l’aider. Une codépendance source de tensions intergénérationnelles propres à la société contemporaine en Corée du Sud.
Chirurgie esthétique
Dans Hiver à Sokcho, cette même narratrice est très réfractaire à la chirurgie plastique, alors que sa mère, sa tante et son petit ami l’encouragent à se faire opérer. Mon lectorat occidental est souvent surpris par la découverte de ce phénomène. À mes yeux, il paraissait évident. En 2012, j’ai passé quelques mois à l’université Yonsei, à Séoul, pour y approfondir mes connaissances de la langue coréenne. Dans la rue et au contact des étudiants, j’ai compris combien la chirurgie esthétique s’était banalisée. Dans le centre-ville, on serpente entre des mannequins de carton qui vantent des crèmes blanchissantes. Des jeunes filles conseillent des hommes sur le dernier maquillage à la mode, comment imiter la barbe de trois jours. Les murs du métro sont tapissés de publicités pour la chirurgie esthétique, photos de visages avant/après. Tout cela est normal au pays de la K-pop, sponsorisée par les cliniques qui fabriquent ces clones idolâtrés depuis quelques années des jeunes du monde entier.
En Corée du Sud, les gens sont définis par leurs origines ; ce que vous êtes est plus important que ce que vous faites. En d’autres termes, le groupe social est primordial : la famille dans laquelle vous êtes né et le nom de l’université que vous avez fréquentée comptent beaucoup. L’entrée dans les meilleures universités est ultra-compétitive et les coûts élevés. C’est l’une des raisons pour laquelle beaucoup de couples n’ont qu’un seul enfant : ils misent tout sur son éducation, dans l’espoir de lui garantir une place favorable dans la société et, à terme, une meilleure retraite pour eux-mêmes. Ils sont prêts à payer des opérations de chirurgie esthétique, considérant qu’il s’agit d’une façon comme une autre d’augmenter les chances de reconnaissance sociale, au même titre que se maquiller ou s’habiller correctement pour un entretien d’embauche. Une amie m’a raconté qu’elle s’était vu refuser un emploi dans la représentation, sous prétexte qu’aujourd’hui, la chirurgie est devenue financièrement très abordable. Ses potentiels employeurs lui reprochaient les traits naturels de son visage, l’accusant, en quelque sorte, de négligence.
Dans la littérature coréenne, on en trouve de nombreux exemples : « L’amputation d’une partie saine du corps étant interdite par la loi, il semblait que P. devrait attendre encore longtemps avant de parvenir à ce qui représentait pour lui le corps idéal. Quelques années plus tard, l’opération souhaitée allait pourtant être réalisée en toute légalité », dit le narrateur de la nouvelle Ta métamorphose, de Kim Yi-hwan2. Avant de décrire ce corps idéal : « Je voudrais avoir le nez plus long. Et les narines plus étroites. Les pommettes, ça va, mais comme j’ai le menton carré, il faudrait peut-être le rendre plus pointu non ? » Autre tableau chez Eun Hee-kyung, dans La Beauté me dédaigne : « Après avoir perdu huit kilos, je me suis persuadé que l’homme nouveau […] ne se manifeste que par le régime3. » Cheon Un-yeong renchérit dans Les Aiguilles : « Des pommettes saillantes, le cou aussi gras que le dos arrondi amorçant une bosse, un timbre de voix qui agace l’oreille, des doigts de pied grassouillets, […] je me représente concrètement la notion abstraite de la laideur4. » Même Yom Sang-seop, écrivain classique du milieu du xxe siècle, dans Trois générations, décrit l’apparence tant recherchée : « Le visage de la patronne […] d’un ovale un peu étroit, ne lui déplaisait pas5. »
De toute évidence, ces normes de beauté sont le produit de l’occidentalisation : doubles paupières, menton plus pointu, nez plus long. Lorsque j’avais une vingtaine d’années, à Séoul, une passante m’a demandé le nom du chirurgien qui avait agrandi mes yeux. Son intérêt s’est transformé en distance polie quand j’ai répondu que je n’avais pas subi d’opération, mais que ma mère est sud-coréenne, mon père français.
Voilà tout le paradoxe : s’il est bon d’avoir une double paupière et un long nez, il faut rester coréen. Ce qu’aux yeux de cette femme je n’étais pas. Par mes origines métissées, je reste une étrangère, tout comme la narratrice d’Hiver à Sokcho, franco-coréenne, à la différence qu’elle n’a jamais connu l’Occident sauf à travers la littérature. En jalousant les femmes dessinées par l’homme français, qui peut contrôler le trait à sa guise, elle pose implicitement la question : le fait de pouvoir façonner les traits de nos visages, la première forme d’identité donnée à voir aux autres, nous révèle-t-il ou, au contraire, nous éloigne-t-il de nous-mêmes ?
Car au fond, que cherche-t-on, en Corée du Sud, une fois les bandelettes retirées ? Le pays de ma mère, si fier de lui-même et viscéralement nationaliste, pourquoi cherche-t-il à transformer son visage naturel ? Faut-il chercher des raisons profondes dans le confucianisme, qui prône l’harmonie du corps, du cœur et de l’esprit ?
Dans la société coréenne, le collectif prime sur l’individu, éduqué à se soumettre aux normes sans poser de questions. Ces valeurs ont probablement permis à la Corée son formidable redressement économique dans les années 1980, jusqu’à en faire un leader en matière de cosmétiques et, bien sûr, de technologies : c’est le royaume de Samsung et de LG, des mégalopoles d’écrans, de projections, de reflets partout – dans la rue, sur les façades des immeubles – diffusant ces images d’hommes et de femmes standardisés, aux corps sveltes et athlétiques, à la peau parfaite.
C’est qu’aujourd’hui, en Corée du Sud, il ne suffit plus d’être en harmonie. Il faut être momjjang – avoir un corps et un visage parfaits – pour réussir dans la vie, c’est-à-dire le mariage et le travail. La narratrice de Premières neiges, de Oh Jung-hi, encore célibataire à 33 ans, ne correspond pas aux canons de beauté, et elle en fait le constat brutal : « J’avais passé le cap des 30 ans, je devenais grosse, je déprimais6. » En Corée, je constate aussi l’obsession de l’alimentation, de l’équilibre nutritionnel. Parallèlement au phénomène du mokbang : la diffusion en direct d’individus consommant de grandes quantités de malbouffe, suivis par des milliers, voire des millions de personnes sur les réseaux sociaux, qui se nourrissent par procuration, épuisés par un quotidien de régimes, de tentatives de contrôle.
Chez Kim Yi-hwan, dans Ta métamorphose, le narrateur retrouve son ami sous forme liquide dans une poche en plastique, sa quête de perfection physique l’ayant tout simplement mené à faire disparaître son corps : « Mais tu avais l’air heureux. […] Finalement, la chirurgie esthétique, ce n’est pas si mal que ça, ai-je pensé. »
La perfection, un gage de bonheur ? Difficile à croire quand on sait que la Corée du Sud détient des records mondiaux non seulement du nombre d’opérations de chirurgie esthétique, mais aussi de suicides : chez les plus de 65 ans, à cause des difficultés de la retraite évoquées plus haut, et chez les plus jeunes, soumis à une énorme charge scolaire et professionnelle, dans un monde dominé par le patronat ultralibéral. Un mot coréen existe pour définir la mort par surmenage : gwarosa. Depuis des années, des institutions telles que l’université de Sahmyook proposent des stages pour tester la mort et motiver à vivre. Les participants écrivent leur testament, assistent à leurs propres funérailles et s’allongent dix minutes dans un cercueil…
Je suis marquée par les œuvres de Lee Seung-u, Kim Yi-hwan, Han Kang, Kim Ae-ran, Oh Jung-hi, Eun Hee-kyung… Ils ont en commun une âpreté, une violence plus ou moins contenue dans les thématiques et, en même temps, leurs textes dégagent une grande sensualité, malgré la froideur apparente de la langue. Comme si celle-ci ne servait qu’à masquer la rage intérieure. Dans une société où il est si mal considéré d’exprimer ses opinions à voix haute, la littérature serait-elle le lieu de la liberté ? Dans quelle mesure l’actuel gouvernement antiféministe du président Yoon Suk-yeol, du parti du Pouvoir des nationaux, le permet-il encore ? Je me le demande. Par ailleurs, il me semble qu’il y a une prédominance d’écrivaines parmi les traductions venant de Corée du Sud, notamment dans le monde anglo-saxon, où la traduction de mes livres rencontre un public particulièrement enthousiaste. Ce lectorat m’a plusieurs fois demandé mon avis sur l’engouement actuel du monde anglo-saxon pour les écrivaines sud-coréennes. Je l’ignore. Je me demande surtout si cette situation de l’édition internationale reflète la réalité en Corée du Sud, s’il y a plus de femmes que d’hommes écrivain(e)s, ce qui m’étonnerait… Il serait intéressant de pouvoir l’étudier en comparaison.
La fascination de l’Occident
Dans les lycées, universités, festivals littéraires, librairies, partout je rencontre des personnes passionnées par la culture sud-coréenne. Je reste étonnée de cet intérêt généralisé, car mon enfance ne me semble pas si lointaine encore, une enfance durant laquelle en Europe, autour de moi, on ne savait presque rien de la Corée. C’est à peine si on la situait sur la carte du monde.
Je suis arrivée dans le Jura suisse à l’âge de 5 ans. Le racisme dont j’ai été victime m’a contrainte à changer d’école. Dans le village, on prétendait notamment que ma mère était une Chinoise qui avait épousé un Français pour pouvoir quitter son pays. Quant à mon père, acupuncteur et naturopathe, on s’en méfiait comme d’une espèce de sorcier.
À cette époque, je parlais mieux coréen que français. Aux premiers cours sur l’anatomie, lorsque j’ai compris que bekkobi devait se dire « nombril » sous peine d’être rejetée avec une violence déconcertante, j’ai commencé d’avoir honte. Honte de ma langue maternelle, honte de la nourriture de ma mère (« Du chou fermenté au piment ? Le plat national de son pays ? ! »). Je ne voulais plus qu’elle vienne me chercher à l’école. Elle représentait cette part de moi qu’il me fallait cacher, si je voulais pouvoir m’intégrer.
Aujourd’hui, on trouve du kimchi dans nos supermarchés, le faire soi-même est devenu aussi bobo qu’entretenir du levain. Les librairies vendent des recettes de bibimbap, toute capitale occidentale a forcément son restaurant de bulgogi, le barbecue coréen. Il y a vingt ans, le cinéma d’auteur pointait dans les festivals. Maintenant, Netflix investit ses plus grandes sommes dans les séries sud-coréennes. Les marques de cosmétiques telles qu’Etude ou Nature Republic ont envahi les boutiques branchées. Les plus jeunes écoutent en boucle les tubes de leurs « idols » de K-pop, apprennent le coréen par eux-mêmes et rêvent de partir étudier à Séoul ou à Busan, dont ils connaissent les différences culturelles.
Si le regard occidental sur la Corée du Sud évolue, les choses changent aussi au sein du pays. Et cela se fait selon l’adage coréen Palli, palli ! : « Vite, vite ! » Je l’ai constaté encore au mois de mars 2023, sur le plateau de tournage de l’adaptation cinématographique d’Hiver à Sokcho. Je n’avais pas revu Sokcho depuis quatre ans. De modeste ville portuaire en bordure de la Corée du Nord, touristique en été, déserte en hiver, elle est devenue l’une des destinations les plus en vue du pays, une manne pour les promoteurs immobiliers : gratte-ciel, complexes hôteliers, parcs d’attractions sont apparus si vite que j’ai à peine reconnu les lieux. Plus grand-chose ne correspondait à l’atmosphère de mon roman. Le réalisateur du film, Koya Kamura, a hésité à changer carrément d’espace et tourner dans une ville voisine. En fin de compte, il a choisi de sélectionner les angles de vue, filmant certains champs et contrechamps dans des rues différentes, pour masquer les aspects les plus modernes de la ville.
Enjeux de langue
Une autre question d’adaptation s’est posée durant le tournage, à propos de la langue. Il fallait trouver une actrice eurasienne, qui parle parfaitement coréen et assez bien français, mais pas trop, avec un accent, étant donné que le personnage a étudié la langue mais ne l’a jamais vraiment pratiquée. Toutes ces contraintes n’ont pas permis à la production de trouver le portrait-robot de ce personnage, mais après des mois de casting en France et en Corée, une actrice coréenne a été retenue, dont la physionomie permet de jouer sur l’ambiguïté d’un métissage. Originaire de Corée, elle vit à Paris depuis huit ans. Sa langue maternelle est le coréen, et elle parle bien français. Pour la production française, cette aisance était un avantage, cela permettrait d’éviter de recourir à des sous-titres fastidieux pour le public francophone. Mais selon la production coréenne, le problème était inverse : le public coréen serait réfractaire à un personnage parlant trop bien français, par manque de crédibilité. Ce souci serait d’autant plus net dans un film étranger évoquant la Corée. En fin de compte, le réalisateur a choisi d’assumer l’aisance de l’actrice à parler français, pensant qu’a priori, la diffusion du film serait plus large en Occident qu’en Asie.
Cette anecdote de tournage m’a frappée parce qu’elle interroge, à l’instar de la chirurgie esthétique, la notion d’authenticité. À travers la langue, cette fois. Quand j’étais enfant, je parlais mieux coréen que français. J’ai perdu petit à petit ma première langue, en fréquentant l’école en Suisse romande, au profit du français et de l’allemand. Je vivais cette perte comme la fracture d’un pont me reliant à mes grands-parents, et je m’en sentais coupable, car en tant que première petite-fille de la famille, et aînée de quatre filles, je m’étais donné le rôle inconscient (ou bien me le faisait-on ressentir) d’être celle par qui le lien entre les cultures coréenne et francophone devait être maintenu.
La langue coréenne a un statut particulier dans l’identité nationale. Mes grands-parents m’en ont souvent parlé. Pour évoquer leur pays, même dans les médias, les Coréens ne disent pas hanguk, « Corée », mais uri nara, qui signifie littéralement « notre nation ». L’alphabet a été créé spécifiquement par des grammairiens au xve siècle, afin de permettre au peuple d’accéder à un système d’écriture simple, à une époque où les caractères chinois étaient l’apanage des nobles. Depuis 1989, l’alphabet coréen, le hangeul, fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco.
J’ai écrit mon premier roman en français, ma langue paternelle, pour tout ce que je n’étais plus capable d’exprimer dans ma langue maternelle, le coréen. Cela a induit un sentiment étrange d’illégitimité et de ressentiment envers la langue française, comme si je lui reprochais de m’avoir éloignée de la langue coréenne. Et pourtant, j’aime profondément le français. C’est ma langue paternelle. Je crois que j’ai pu écrire ce premier roman qui se passe en Corée parce que je pensais qu’il ne serait jamais rendu public et que personne ne pourrait juger de l’authenticité de mon regard sur la Corée. J’étais loin d’imaginer le destin de ce texte, ni que sa première traduction serait… en coréen !
Au contact du lectorat coréen, j’ai été confrontée à une réception particulière, due à la structure linguistique très différente du coréen par rapport au français. Le coréen est une langue agglutinante, c’est-à-dire que la fonction du mot dans la phrase est déterminée par des suffixes, alors que le français s’articule avec des connecteurs logiques. Mon traducteur coréen a choisi de rester proche de la structure de la langue française : ainsi, il a conservé le pronom « je » devant de nombreux verbes. Mais dans l’usage coréen, il est recommandé d’éviter autant que possible l’expression de soi à la première personne, synonyme d’un orgueil mal vu dans une société où la discrétion est presque un devoir. Étant donné que le texte original est écrit à la première personne, la narratrice de la traduction coréenne apparaît comme une jeune femme sûre d’elle face à un homme plus âgé, un étranger. Une attitude loin de l’éducation traditionnelle coréenne. Au contraire, j’avais imaginé une jeune femme si mal dans sa peau qu’elle refuse de s’exprimer en français face à ce visiteur. Dans ce cas, le choix du traducteur a clairement influencé tout un lectorat… Au fond, ce que je redoutais dans la réception coréenne, c’était que l’on m’accuse d’illégitimité à mettre en scène une Coréenne. Les retours de lecture ont été quasi unanimes : on a relevé ma capacité à avoir si bien rendu l’état d’esprit coréen – cela étonnait, comme je suis, je cite, « une étrangère ».
Diasporas
Ma sensibilité à la langue comme enjeu linguistique, personnel et historique, j’ai voulu l’explorer dans mon deuxième roman, Les Billes du Pachinko7. Cette fois, l’histoire se passe à Tokyo. La narratrice, Claire, vient de Suisse et rend visite à ses grands-parents coréens, qui font partie des Zaïnichis, cette communauté de Coréens issus de la diaspora au Japon depuis la guerre de Corée (1950-1953). Elle a l’espoir de les emmener revoir une dernière fois leur terre natale, mais se trouve confrontée à l’ambivalence de leur sentiment. Ils ont quitté un pays qui s’appelait Choseon. Depuis, il a été scindé en deux pays : la République de Corée et la République populaire démocratique de Corée. Ce qui relie les Zaïnichis à ce pays d’alors, uni, qui n’existe plus, c’est la langue coréenne.
Mon lectorat croit souvent que dans ce deuxième roman, j’ai voulu parler de l’histoire de mes propres grands-parents. Ce n’est pas le cas. Mes grands-parents n’ont pas vécu au Japon, mais se sont expatriés en Suisse dans les années 1970, pour diriger un orphelinat d’enfants coréens dans le village Pestalozzi de Trogen, en Appenzell.
Le concept du village Pestalozzi, d’après le pédagogue éponyme, est né en 1945 sous l’impulsion de Walter Robert Corti. Il appelait l’Europe à la création de villages pour recueillir les enfants victimes de la guerre. L’Allemagne et la Suisse ont répondu favorablement, des volontaires ont construit ces orphelinats organisés par nationalités et, dès les années 1960, ils ont commencé par accueillir surtout des enfants tibétains. Rapidement, plus d’une dizaine de pays ont été représentés. Quant aux enfants coréens, le nombre d’adoptés a atteint son paroxysme dans les années 1980.
Pendant des décennies, la majorité des enfants adoptés dans le monde avaient la nationalité coréenne. Un phénomène encore voilé de mystère sur l’histoire récente de la Corée du Sud. Durant l’année 1986, près de 9 000 enfants sud-coréens ont été envoyés à l’étranger, soit un toutes les heures. Les explications sont variées. À l’époque, seuls les enfants abandonnés ou orphelins étaient éligibles à l’adoption internationale. Dans une Corée du Sud à l’économie balbutiante et aux mœurs conservatrices, de nombreux enfants étaient abandonnés, par pression sociale ou manque de moyens : les enfants nés de soldats américains et de femmes coréennes étaient mal vus, tout comme ceux nés hors mariage ou d’une mère célibataire. Mais ces spécificités culturelles n’expliquent pas à elles seules l’ampleur du phénomène. « Je ne peux pas croire que des dizaines d’enfants aient été abandonnés chaque jour par leurs parents dans les années 1980 », affirme Lee Kyung-eun, chercheuse en droit international et spécialiste du sujet, sur les ondes de Radio France internationale au printemps 2022. Les autres citations viennent du même reportage. De nombreux adoptés estiment l’avoir été contre la volonté de leurs parents biologiques. « Tous les adoptés n’étaient pas des orphelins : le système de l’adoption en Corée du Sud a rendu des enfants orphelins afin qu’ils puissent partir à l’étranger », explique Boonyoung Han, adoptée au Danemark et en cours d’écriture d’une thèse sur le sujet à l’université nationale de Séoul. Un problème majeur vient du fait que le processus administratif de l’adoption était géré, jusqu’en 2011, par des agences privées, à l’instar de Holt East, la plus connue, qui récupérait les enfants dans les orphelinats, les hôpitaux ou les commissariats, et couvrait les procédures administratives presque sans aucun contrôle de l’État. Rappelons que dans les années 1970 et 1980, la Corée du Sud n’avait pas grand-chose à voir avec son état de développement actuel. Selon Yves Dénéchère, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Angers, spécialiste de l’adoption internationale, le gouvernement s’accommodait bien de sociétés privées pour la prise en charge de l’enfance déshéritée… Depuis 1953, plus de 200 000 orphelins coréens ont été adoptés dans le monde. Un record mondial embarrassant pour un petit pays de 52 millions d’habitants. À l’époque, Chun Doo-hwan dirigeait la Corée du Sud d’une main de fer. Le pays s’apprêtait à accueillir deux événements sportifs de grande ampleur : les Jeux asiatiques de 1986 et les Jeux olympiques de 1988. Tous les moyens étaient bons pour nettoyer le pays des traces de la pauvreté. Jusqu’à une politique de « purification sociale » avec des « centres de bien-être », où l’on entassait les marginaux de la société sud-coréenne… Quant aux enfants trouvés ou trop pauvres, ils étaient envoyés à l’étranger, sous couvert du statut d’action humanitaire dont jouissait alors l’adoption internationale.
Paradoxalement, les Jeux olympiques ont été aussi le début de la fin. Encore selon Yves Dénèchère : « À ce moment-là, il y a une prise de conscience que ce n’est pas normal qu’un pays qui accède au développement confie l’adoption de ses enfants à un organisme international et envoie autant d’enfants à l’étranger. » Face à la couverture médiatique de la presse étrangère, très critique envers ce système d’« exportation d’enfants », le nombre d’adoptions baisse largement, mais ce n’est qu’en 2011 que les procédures sont vraiment renforcées. Néanmoins, malgré les demandes de justification et les plaintes juridiques de certains adoptés en quête de vérité, aucune autorité sud-coréenne n’a jamais accepté d’engager le dialogue.
J’ignore les histoires particulières des sœurs et frères « d’adoption » parmi lesquels ma mère et ses deux frères biologiques ont grandi dans le village d’enfants Pestalozzi, en Appenzell. À ma naissance, mes grands-parents n’y travaillaient plus et peu d’adoptés ont gardé contact avec eux. Mes grands-parents ne parlent pas volontiers de cette période de leur vie. Je sais seulement qu’en général, les Coréens vivant en Suisse dans les années 1980 étaient victimes de mépris et de clichés relatifs aux Asiatiques, de la part d’une population relativement fermée aux étrangers. Ma mère m’a raconté ses difficultés pour accéder à des logements parce qu’elle portait un nom asiatique, les humiliations dans la rue ou même à l’université de Zürich. Il aura fallu qu’elle s’expatrie dans un Paris cosmopolite pour échapper à un climat plus guère concevable aujourd’hui, en Suisse. Quant à mes grands-parents, eux qui pensaient s’expatrier pour quelques années seulement, ils ont vu leurs trois enfants s’installer en Europe, et ils sont restés là. Ils ont tenu un restaurant gastronomique coréen, puis fondé l’entreprise florissante d’importation de produits coréens et japonais YumiHana, désormais gérée par ma mère et mes oncles à Zürich et à Bâle.
Lors de mes rencontres littéraires, il y a presque toujours des personnes d’origine asiatique, des expatriés, des gens métissés. À l’issue de l’échange public, certains viennent faire dédicacer un livre et me raconter leur histoire. Des histoires d’entre-deux, de ces éducations multiculturelles qui développent la conscience intime de l’altérité, de l’étrangéité. Et parmi les Coréens, il arrive que l’on se mette à me raconter, dans un français sans accent, mais comme une gêne sur les lèvres, que l’on n’est pas vraiment coréen : on a été adopté. Et que, oui, dans certains cas, on est retourné en Corée. On a parfois retrouvé ses parents biologiques. On s’est retrouvé parmi les autochtones, qui se sont adressés à nous comme à l’un des leurs et, l’espace d’un instant, on n’a plus bien su qui l’on était, avec nos traits qui leur ressemblent, bien que notre vie se déroule de l’autre côté du monde, à des années-lumière de la leur et sans que l’on comprenne leur langue.
Toutes ces questions identitaires me laissent songeuse. En apparence, la Corée du Sud flamboie. Du confucianisme, elle a hérité l’obsession de l’apparence et le devoir de soumission aux normes collectives. Identités de façade ? Je crois qu’elle est fière de son image internationale. Il y a de quoi : après des siècles d’hégémonie culturelle chinoise, puis l’occupation japonaise, le pays est passé, en quelques décennies, d’une terre en ruine à la dixième économie mondiale en 2021, à l’identité culturelle forte. En Occident, on parle de « miracle coréen ». Mais je crois peu à l’intervention divine. Et la base américaine, solidement ancrée dans le cœur de Séoul, probablement pas non plus. Qu’en pensent-ils, les Coréens qui s’entrechoquent d’une génération à l’autre ? Qui est-il vraiment, le pays de ma mère, ce pays encore en guerre avec son frère du Nord, et qui suis-je, comme eurasienne, pour en parler ? Pour la Corée, je suis une étrangère. Et pourtant. Elle m’est si proche. Peut-être parce qu’au fond, nous partageons le même besoin. Celui de trouver notre place, jamais gagnée, sur le grand jeu de go mondialisé.
Porrentruy, le 29 septembre 2023
- 1. Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, Chêne-Bourg, Zoé, 2016.
- 2. Kim Yi-hwan, « Ta métamorphose », dans Histoires insolites de Corée, trad. Kim Jeong-yeon et Suzanne Salinas, Fuveau, Decrescenzo, 2016.
- 3. Eun Hee-kyung, « La beauté me dédaigne », dans Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée, trad. sous la dir. de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Paris, Zulma, 2011, p. 156.
- 4. Cheon Un-yeong, « Les aiguilles », Histoires insolites de Corée, op. cit.
- 5. Yom Sang-seop, Trois générations [1931], trad. Kim Young Sook et Arnauld Le Brusq, Chêne-Bourg, Zoé, 2017.
- 6. Oh Jung-hi, « Premières neiges », Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée, op. cit.
- 7. E. Shua Dusapin, Les Billes du Pachinko, Chêne-Bourg, Zoé, 2018.