La ténacité des faits

Éditorial

Les États généraux de l’information signalent une volonté de se saisir de l’information comme d’un sujet politique. Ils révèlent une inquiétude partagée quant aux mutations de notre rapport à l’information, et à leurs conséquences pour la démocratie. La distinction entre vérités de faits, interprétations et opinions doit être préservée des tentatives de récupération politique.


Évoqués une première fois lors de la campagne présidentielle de 2022, les états généraux de l’information s’ouvriront en septembre 2023, inaugurant un an de travaux dont les conclusions devraient être rendues avant l’été 2024. Si la question des ingérences étrangères, de la désinformation et des manipulations favorisées par les nouvelles technologies comptait alors parmi les préoccupations du candidat Macron, c’est bien la crise ouverte au Journal du dimanche par la nomination d’une personnalité d’extrême droite, contestée par une grande majorité de sa rédaction, qui semble avoir décidé le chef de l’État à annoncer au début de l’été le lancement de cette nouvelle consultation citoyenne. La question de la concentration des médias aux mains de quelques milliardaires vient ainsi s’ajouter aux interrogations, déjà nombreuses, sur les mutations de notre « espace informationnel » et leurs effets sur la démocratie.

Le périmètre de la consultation est donc vaste, et l’une des difficultés pour ses animateurs sera de démêler les enjeux qui s’enchevêtrent, de la révolution technologique à celle des modèles économiques, des transformations du métier de journaliste à celles du rapport des citoyens à l’information, de l’émergence de nouveaux acteurs à l’évolution rapide des usages médiatiques, en passant par le niveau de régulation souhaitable. En l’arrimant plus précisément à la notion de « droit à l’information », qui trouve son fondement dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, sans doute ses concepteurs ont-ils voulu signaler l’ancienneté et la permanence de ces questionnements, contemporains de l’émergence de sociétés démocratiques, autant que la manière dont ils demandent aujourd’hui à être actualisés, dans un espace public profondément transformé.

L’actualité de l’été n’aura fait que souligner l’importance de ces enjeux. Depuis la ligne de front en Ukraine jusqu’au coup d’État au Niger, les conflits d’aujourd’hui se déploient comme autant de guerres de l’information. Aux États-Unis, Donald Trump fait à présent l’objet d’une quatrième inculpation pour ses tentatives de subversion du processus électoral en 2020, mais continue de claironner ses « vérités alternatives » sans que cela n’entame en rien son capital de sympathie auprès de ses électeurs les plus convaincus. Dans le même temps, on continue de compter les victimes des incendies meurtriers qui ont ravagé la Grèce, le Canada et Hawaï, comme si tout ce que l’on sait désormais sur l’urgence climatique ne suffisait pas à persuader gouvernements et opinions de la nécessité d’engager des mesures préventives, mais aussi des plans d’intervention et de secours à la hauteur de ces menaces pourtant prévisibles et documentées.

Les événements récents semblent avoir ravivé l’intérêt des Français pour l’information, malgré les phénomènes de défiance ou de « fatigue informationnelle » constatés ces dernières années dans les sondages. La démonstration sera peut-être faite, au terme de ces états généraux, que l’information est un bien d’intérêt public, dont les conditions de production et de diffusion nous concernent tous, bien au-delà d’une profession ou d’un secteur économique donnés, tant son rôle est vital dans le maintien de régimes démocratiques fondés sur la pluralité des opinions et la légitimité du débat. Mais, à en juger par les commentaires qui ont accompagné au fil des ans le rachat de différents médias, audiovisuels d’abord avec CNews et Europe 1, puis de presse écrite avec Paris Match et maintenant le Journal du dimanche, par le groupe de Vincent Bolloré, il faudra aussi se méfier des malentendus qui affleurent dans nombre de déclarations de fausse vertu. Chacune de ces prises de contrôle a été suivie de pressions et d’ingérences de l’actionnaire, tant sur les nominations que sur la ligne éditoriale, d’une confusion des genres et d’une dégradation de la qualité, dans un brouillage généralisé entre journalisme d’information et journalisme d’opinion. On peut répéter à l’envi que l’on défend l’indépendance et le pluralisme de la presse, encore faut-il s’accorder sur le sens que l’on donne à ces mots.

La dégradation du pluralisme dans les démocraties passe aujourd’hui par la confusion des genres et le nivellement des discours.

Dans son essai « Vérité et politique », Hannah Arendt soulignait que tous les gouvernements démocratiques reposent sur l’opinion, qui ne peut être assimilée à l’erreur ou à l’illusion, mais aussi que celle-ci, pour être recevable, doit être informée par des vérités de fait, qui seules garantissent notre appartenance à une réalité commune1. Les faits eux-mêmes doivent être extraits d’un flux en partie chaotique, sélectionnés puis mis en ordre pour prendre sens, et aucune vérité factuelle ne peut se donner comme entièrement transparente ou objective. Le reconnaître n’implique pas pour autant de renoncer à la démarcation entre les faits, les interprétations et les opinions. C’est la condition pour éviter qu’un pouvoir, quel qu’il soit, puisse s’arroger le monopole de la vérité. Or, si le mensonge systématique reste l’apanage des pouvoirs totalitaires, comme le montre la Chine de Xi Jinping, la dégradation du pluralisme dans les démocraties passe aujourd’hui par la confusion des genres et le nivellement des discours. Les faits qui dérangent sont disqualifiés comme s’ils n’étaient que l’expression d’une opinion adverse. C’est ainsi que de Donald Trump à Éric Zemmour, l’extrême droite en pleine ascension continue de poser en victime, prétendant rétablir le pluralisme dans un espace dominé par les médias de gauche.

Si les rapports entre vérité et politique sont toujours et nécessairement contrariés, comme le montre Arendt, c’est aussi parce que la sphère politique est celle de l’action. Les faits sont tenaces et résistent au despote, car ils lui interdisent de modeler le monde à sa guise. Et si nos opinions ont une valeur, en démocratie, c’est parce qu’elles nous engagent. Notre revue n’est pas un média d’information, mais un espace de réflexion et de débat, où l’on cherche à donner sens aux événements. Pourtant, sans le travail des journalistes, il nous serait impossible de faire le nôtre. Souhaitons donc que les états généraux de l’information reconnaissent l’importance de leur contribution à la vie démocratique.

Esprit

  • 1. Hannah Arendt, « Vérité et politique » [1964], dans La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, traduit de l’anglais sous la dir. de Patrick Lévy, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1989. Voir aussi Jean-Claude Monod, « Vérité de fait et opinion politique », Esprit, octobre 2017.