Dans les grandes lignes de Philippe Vasset

En suivant à travers la France le tracé des grandes lignes électriques, Philippe Vasset conduit son narrateur dans une déambulation faussement légère, celle d’une marche qui mène à la restitution de soi.


Pour sa rentrée littéraire, Philippe Vasset propose un roman de voyage où le narrateur, mû par le besoin de s’extraire d’une réalité stagnante, se lance en pèlerin, sans bagage, sans superflu, sur un chemin sinueux tracé par les lignes électriques qui couvrent le territoire. Sous la neutralité apparente d’un travail autoptique, l’écrivain-greffier entraîne son lecteur dans une lente dérive où prédominent les éléments aquatiques et sonores. Recomposant « le ciel et le paysage, pliant et repliant le visible », il réordonne le chaos installé par le passage du temps, pareil à cette eau du fleuve qui défile, sans retour vers la source qui l’a vue jaillir.

Bien qu’il s’en défende, tout écrivain semble cultiver un rêve d’éternité. Il voit dans l’inscription de la parole le meilleur moyen de se protéger dans la lutte qui oppose le vivant à la mort. Des fois, bien sûr, l’écrivain perçoit son idéal avec un sentiment dubitatif d’inachèvement. Se sentant peut-être trop humain, il n’est pas dupe de l’accomplissement de son objectif. Il devine l’absurdité, toute de vanité, de sa tentative.

Semblable à un frère de Philippe Vasset, le narrateur profite de l’assoupissement du monde pour lancer son récit de marche. C’est à bas bruit que l’on écrit ici, à la périphérie du réel, on entre alors dans un univers du murmure, une distance qui filtre le chaos mystérieux du dehors, au sein d’un espace en apesanteur où sont drainées les sensations du monde. L’aventure littéraire débute sur une terre à conquérir, l’écrivain lance ses filets et un réseau de lignes apparaît dans le ciel, des lignes qu’il faut suivre et qui forment sa quête. Sans doute, le roman se pense comme une vaste métaphore de l’acte d’écrire, où le poète, au fil des lignes, cherche des signes, « des interférences, chacune frissonnante d’accords imprévus ».

En quête d’éblouissement, Philippe Vasset se fond dans les mots dès les premières lignes. Ce sont des sonorités, des vibrations vocales que l’écrivain comprend en silence et qui engagent le récit sur des voies pareilles à une portée musicale, débutant sur un impromptu qui dissimule un tracé, une raison invisible qu’il faut dérouler peu à peu. Sous l’emprise de ces lignes, qui semblent infinies, des sensations troubles, des visions et des vertiges se succèdent au fil de l’itinéraire.

Tout écrivain ressasse : ses obsessions l’épinglent à un schéma presque immuable, n’évoluant qu’à regret. Comment s’inscrire dans un environnement, échapper au flottement général de l’existence, à ses propres chimères, à la sensation d’inconsistance ? En homme « travaillé de désirs inavouables », l’auteur s’expose sans fard, aux prises avec ses frustrations et ses incertitudes pour aller au bout de soi et retrouver le contrôle sur son identité, quitte à traverser la nuit, aller à soi en aveugle et enfin rendre visible ce qui s’est obscurci.

Dans une époque vouée à la dématérialisation et à la virtualité, le réseau des lignes électriques, « aussi datées qu’autrefois les cheminées d’usines », incarne le passé, le temps de la jeunesse qui s’est perdue. Comme une archéologie, l’exploration des tracés électriques fait ainsi remonter le cours du passé.

Comme une archéologie, l’exploration des tracés électriques fait ainsi remonter le cours du passé.

Ici, écrire et marcher s’ajustent, il y a communion entre la mémoire et le fil de l’errance qui tissent un « long monologue désordonné ». L’écrivain aborde une problématique contemporaine bien identifiée : comment l’homme, si éphémère et si évanescent, peut-il espérer laisser une trace de son passage sur terre ? Comment entailler la surface du monde pour graver son chemin et refuser son propre effacement programmé, la fatalité de sa condition ?

Cette restitution de soi, c’est justement ce que sait accomplir la marche, permettre à la fois de recoudre les plaies et de cicatriser. Dans ce roman, on ne sait jamais où le narrateur est mené, l’auteur lui-même s’interroge sans avoir de réponse. Dans cette errance coordonnée, dans cette déambulation faussement légère, on devine un besoin de fuite qui dissimule la difficulté pour l’écrivain d’habiter le monde, renvoyé sans fin à cette recherche inquiète d’une place à soi, d’un lieu idéal où relâcher. Philippe Vasset est un bourlingueur, il jette un pont entre Arthur Rimbaud et Blaise Cendrars, les deux voyageurs sans port et sans bagage qui hantent l’inconscient de ce texte.

Flammarion, 2026
192 p. 21 €