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La part d'ombre de l'administration. « Le secret d'État » aux Archives nationales

février 2016

#Divers

« Le secret de l’État » aux Archives nationales1

Comment montrer ce qui doit rester secret ? Un nouveau courant historique tente depuis plus de dix ans de répondre à cette question simple en s’intéressant aux actions discrètes des États modernes. Sébastien-Yves Laurent, professeur à l’université de Bordeaux, est un des représentants de cette école. Il a récolté les souvenirs de nombre d’anciens agents, espions, ministres et autres responsables des services. C’est au titre des nombreux travaux menés dans ce domaine du renseignement qu’il est le commissaire scientifique de la nouvelle exposition des Archives nationales, « Le secret de l’État ».

On y entre en plongeant au fond des océans, dans le ventre d’un sous-marin nucléaire d’attaque, Le Redoutable. Une claire métaphore du fonctionnement secret d’un État puissant et menaçant, en quête discrète d’informations sur ses adversaires. Car ces « secrets » sont mis en œuvre à la fois pour surveiller les ennemis potentiels, mais aussi pour protéger les citoyens. Une mission aussi variée que supposée silencieuse, qui permet à un imaginaire public de l’espionnage, des lunettes noires et des fausses barbes de se développer tout au long des xixe et xxe siècles.

Cette exposition fait place à ces rêveries littéraires et cinématographiques, mais s’attache surtout à montrer, au creux d’archives en apparence banales, la réalité des actions de cet État secret. On y croise les rapports d’espionnage économique, un ordre d’assassinat d’opposant, le scandale d’un haut fonctionnaire espionnant après la Seconde Guerre mondiale pour les Soviétiques, les discrets rendez-vous entre responsables français et agents d’influence africains lors des chasses présidentielles à Rambouillet. Mais on y comprend aussi comment, depuis la boîte à chiffrer du xvie siècle à l’enseigne d’Henri II jusqu’au téléphone rouge de l’état-major de la Marine de la fin du xxe siècle, la France a tenté d’encourager des industries souveraines, destinées à développer des moyens de cryptage fabriqués en France. Pour éviter bien sûr d’avoir recours à des technologies étrangères dans le domaine des communications sensibles.

On y apprend surtout comment les gouvernements monarchiques ou républicains sont obsédés par l’idée de scruter « l’esprit public », ancêtre de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’opinion publique ». Et comment ils recouvrent leurs actions d’une part d’ombre, construite au fil du temps par des administrations spécialisées, des normes et du droit.

Charles de Gaulle, Georges Pompidou, mais aussi François Mitterrand, trouvent naturellement leur place dans ce parcours historique. Ce dernier, en réformant, en 1992, le Code pénal de 1810, a ouvert la voie aux utilisations modernes du renseignement. Désormais, ce ne sont plus les menaces à la sûreté de l’État qui sont réprimées mais celles qui s’attaquent « aux intérêts fondamentaux de la nation ». Une qualification plus vaste et floue que jamais qui a permis d’asseoir en 2015 la nouvelle loi sur le renseignement.

Après tout, une lettre d’un commissaire du Maine-et-Loire, datée de 1799, destinée à rendre compte au préfet du peu d’enthousiasme révolutionnaire de ce département marqué par les guerres de Vendée, n’avait-elle pas pour devise « Liberté, égalité, surveillance » ?

  • 1.

    « Le secret de l’État. Surveiller, protéger, informer. xviie-xxe siècle », aux Archives nationales, jusqu’au 28 février 2016.

Emmanuel Laurentin

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Diplômé en histoire et en journalisme, il crée en 1999 l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, qu'il a animée et produite jusqu'en 2019. Pour rendre compte des enjeux contemporains dans un débat d’idées quotidien, il anime aujourd'hui Le temps du débat, toujours sur France Culture.…

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