Socialisme en déroute


Abstention record, défaite historique, remaniement sanction et solitude au pouvoir… Les municipales sonnent le début d’une série de chocs politiques attendus pour les socialistes, pris dans leurs élans gestionnaires et leur incapacité à prendre en compte l’ampleur du désaveu qui les frappe. Un séisme qui annonce des recompositions plus larges.

La crise du Parti socialiste n’est pas nouvelle. Elle date de bien avant ces élections1. Mais elle prend une autre forme à l’occasion de cette première défaite annoncée et annonciatrice d’autres à venir. Plus encore que l’ampleur du résultat, c’est le déni et le refus d’entendre les alertes nombreuses qui frappent avant tout. Et cela ne vaut pas que pour les élus et leurs collaborateurs. Dans de nombreuses villes, les sondeurs avaient très nettement sous-estimé l’ampleur du recul. La surprise fut d’autant plus amère pour les édiles et les sortants. Le premier tour passé, d’aucuns tentèrent de se rassurer en pensant que l’avertissement ne serait pas suivi d’effet. Il fut amplifié, entraînant la perte de dizaines de villes de plus de dix mille habitants, dont certaines brutalement. Et dans bien des cas, les maires de grandes villes ont dû compter sur le maintien, voire la progression, de leurs alliés (écologistes ou Front de gauche) pour regagner leur siège.

Sanction pour le hollandisme

L’effondrement du socialisme municipal reflète bien celui du hollandisme, qui en est issu et qui en a été l’un des principaux défenseurs et promoteurs lorsqu’il était à la tête du parti. C’est un socialisme d’élus, plus que de militants et de partisans, composé de cohortes d’élus locaux et de collaborateurs, qui a porté François Hollande à la présidence. Plusieurs de ces barons avaient d’ailleurs alerté, avant 2012, sur le paradoxe de cette attitude, au vu du risque encouru : en gagnant la présidentielle, les socialistes pourraient perdre leurs fiefs les uns après les autres. La dynamique est plus massive encore que certains le craignaient.

La sanction est claire, puisque l’abstention est bien plus marquée chez les électeurs qui ont voté Hollande au deuxième tour de la présidentielle de 2012. Et cette sanction a été renforcée par la mobilisation, à l’inverse, du peuple des « fâchés », dont certains sont sortis de l’abstention : on voit bien comment cette mobilisation a amplifié la bascule vers la droite de nombreuses villes moyennes, quand elle n’a pas permis l’accession des candidats frontistes à la première place, dans certaines aires géographiques où ils avaient une implantation.

L’usure du pouvoir est devenue un fléau, qui voit basculer les majorités gouvernementales dans l’opposition locale de façon spectaculaire. Une logique de « mutinerie permanente » semble pousser l’électorat à faire perdre ceux qui ont gagné la fois d’avant, comme pour équilibrer brusquement deux camps auxquels on ne fait plus confiance, ou pour signifier un refus de donner sa confiance plus longtemps. Ainsi, après avoir élu leur champion en 2007, ceux qui avaient décidé de laisser Nicolas Sarkozy perdre en 2012 sont revenus pour faire perdre les candidats de François Hollande cette fois-ci. En face, ceux qui avaient perdu en 2002 et fait gagner toutes les autres élections à la gauche ont déserté le terrain des urnes pour sanctionner brutalement le hollandisme.

« Tout sauf le PS »…

Le désaveu qui s’est joué au premier puis au second tour avait clairement pour objectif d’envoyer un message à destination du PS, ou de ceux qui s’en réclament sur le terrain et dans les institutions. Ses alliés n’en ont pas vraiment pâti, et d’autant moins qu’ils s’en sont écartés : Front de gauche ou écologistes ont souvent constitué des listes autonomes. De fait, par rapport à 2001 et 2008, un divorce s’est fait jour, au sein du peuple de gauche et des écologistes. Aujourd’hui, les écologistes progressent en nombre de voix là où ils se sont présentés seuls (près de 12 %) et le Pcf lui aussi a mieux sauvé les meubles que le PS. Les socialistes n’arrivent même plus à conserver leurs alliés traditionnels. Ce qui a été visé par les électeurs, c’est clairement l’incarnation du socialisme solférinien et élyséen bureaucratique. Et certains cas particuliers ont montré combien la machine socialiste, refusant toute remise en question, a laissé le ressentiment prendre place dans l’opinion et au sein même de l’électorat qui devrait lui être favorable.

Marseille est emblématique de cette élection et de l’aveuglement des stratèges de Solférino et de l’Élysée, alors que la ville représentait une possibilité de se refaire sur le plan médiatique après une défaite dans une série de villes moins visibles. Un mauvais calcul d’alliances, des primaires désastreuses, une contestation locale et des tergiversations manœuvrières à répétition ont coûté cher au candidat socialiste soutenu par les appareils parisiens (PS et Eelv), qui finit derrière le FN et semble donner raison aux sombres maîtres de la cité phocéenne, le couple Gaudin-Guérini.

L’autre alerte est venue de Grenoble, où une liste alternative menée par un écologiste fraîchement débarqué en politique et soutenu par une coalition de gauche citoyenne a emporté la ville face au candidat socialiste, pourtant héritier du système. Là encore, les signes avant-coureurs avaient été négligés par les états-majors et les commentateurs patentés.

À l’inverse exact de Marseille, Grenoble fut la bonne nouvelle du premier, puis du second tour, pour beaucoup de sympathisants de gauche et écologistes, un peu partout en France. Car la victoire de la liste conduite par Éric Piolle leur permet de penser qu’il y a une voie de sortie du socialisme bureaucratique, en dehors de la droite ou du FN. Certains ont même évoqué un « printemps grenoblois2 » à suivre et à étudier, pour envisager de refonder une force politique alternative à l’effondrement socialiste.

Une armée en déroute

La débâcle des municipales a sonné la fin d’une période, durant laquelle socialisme a rimé avec majorité dans les exécutifs locaux et accession à la tête du pays. Depuis le 21 avril 2002, le PS n’était plus tout à fait un parti, mais plutôt un regroupement d’élus et de collaborateurs qui avait réussi à devenir majoritaire dans les instances locales et les représentations territoriales au fil des ans et des élections. Or cette « armée » est en train de disparaître, aspirée par le bas : le PS a perdu cent cinquante villes de plus de dix mille habitants et de nombreuses intercommunalités importantes. Ce sont aussi des associations d’élus qui vont s’échapper. Et bientôt le Sénat, à l’automne. À chaque fois, ce sont autant de collaborateurs, d’employés et de services qui s’éloignent. Et l’effet domino se poursuivra sans doute l’année prochaine, puisque les régions et les départements vont connaître une bascule annoncée, avant de disparaître ou de se fondre dans un nouveau schéma global.

La séquence se termine enfin par un remaniement, annoncé et lu comme une résignation du président à nommer son principal concurrent déclaré à Matignon. À bien y regarder, on se croirait revenu chez Chirac, confronté à l’ascension du sarkozysme. Le gouvernement Valls rassemble des poids lourds issus du passé, quelques quadras opposés sur le fond, mais forts en com’ (dont le Premier ministre lui-même) et quelques secrétaires d’État déjà contestés (Fioraso, Vallini, Désir…).

Le déni de réalité qui a mené au cuisant échec des municipales perdure et donne lieu à de nouvelles décisions qui peuvent apparaître absurdes, ou suicidaires. La palme revenant sans conteste à la promotion-évacuation d’Harlem Désir vers les Affaires européennes, qui pourrait apparaître comme un signe de plus de l’inconséquence des stratégies élyséennes. À quelques semaines des élections européennes, l’erreur de casting prend des allures de faute politique majeure. Le scrutin européen pourrait en effet sonner la consécration du lepénisme comme première force politique du pays. Et ce qui reste du PS serait relégué en troisième place, voire pire…

Changement d’ère

Une vague est passée, qui a emporté des villes et des intercommunalités. Une deuxième s’annonce avec les européennes… Et une troisième, au loin, menace le Sénat. Puis viendront les régions et les départements. Et certains, pourtant, ne pensent qu’à la présidentielle.

Plus qu’à une marée, c’est à un séisme et à ses répliques qu’est confronté le socialisme gestionnaire. La politique ressemble parfois à de la géologie : une nouvelle ère se dessine en filigrane derrière ces secousses à répétition, une ère dans laquelle le socialisme actuel appartiendrait au passé et pourrait disparaître, ou changer de nom (comme le souhaitait Manuel Valls lui-même, il y a quelques années).

L’avenir de la politique française semble se jouer depuis des années sur l’air du déclin du couple PS et Ump, comme forces politiques structurantes du champ politique3. Mais la forme très contrainte de la Ve République et la cage de fer du mode de scrutin empêchent encore de voir que ces partis sont devenus quasi minoritaires dans l’opinion.

La question est de savoir quelles sont les forces qui s’imposeront, ou qui pourraient prendre le relais. Serait-ce l’irrésistible ascension du FN, comme dans certaines villes du bassin minier ou du Midi ? Et verra-t-on émerger une coalition encore hétéroclite d’écologistes et de citoyens de gauche ou d’ailleurs, désireux de reprendre le fil d’une histoire que le Parti socialiste n’a pas écrit, voici des décennies ?

  • 1.

    Voir le dossier d’Esprit : « À quoi servent les partis politiques ? », août-septembre 2013.

  • 2.

    Titre d’une tribune de militants écologistes parue dans Libération, le 5 avril 2014.

  • 3.

    Voir Serge Berstein, « Les partis politiques : la fin d’un cycle historique », Esprit, août-septembre 2013.