L'écologie en campagne


Avec l’invention des primaires, la campagne pour l’élection présidentielle prend place de plus en plus tôt dans le calendrier. Sondeurs, consultants, cabinets conseils et commentateurs font leurs choux gras de cette précampagne pleine de rebondissements et d’inconnues. Gauche, socialistes, écologistes, droite, centre, ou autres candidats apparus ces derniers mois, tous semblent vouloir devenir les champions d’un camp qui ne sait plus très bien comment il se définit, ni qui devrait s’en réclamer. Dirigeants et militants soupèsent et évaluent les différentes hypothèses, semblent hésiter sur la stratégie à mener. Quant aux électeurs, ils en sont réduits à suivre ces circonvolutions par médias interposés, à observer les acteurs entrer et sortir de la scène, avant d’être appelés à se prononcer, s’ils le souhaitent. Parmi ceux-là, les sympathisants écologistes ont un peu le tournis, tant la campagne leur donne à voir d’hypothèses et de rebondissements possibles.

Primaires en folie

La fin de l’année 2016 a posé l’ambiance et le contexte dans lesquels va se dérouler la prochaine présidentielle et a rappelé qu’en politique, la surprise peut devenir la règle. Après le Brexit outre-Manche et l’élection de Donald Trump outre-Atlantique, la confrérie des sondeurs et des commentateurs aurait pu prendre quelques précautions sur la primaire de la droite et du centre et sur l’assurance d’un duel Sarkozy-Juppé. Quand le candidat Fillon sortit largement en tête, on comprit qu’un nouveau mouvement de fond avait échappé aux radars médiatiques. Le prochain pourrait concerner le score de Marine Le Pen, que l’on prédit qualifiée, mais battue au second tour. Enfin, d’après les sondages… et sauf imprévu.

Quelques jours après la qualification de François Fillon, François Hollande annonçait sa décision de ne pas concourir à un second mandat. Nouvel acte dans la pièce politique, qui entraîna la démission-candidature de son Premier ministre, puis une remise à jour des règles de la primaire de la gauche et les appels à certains candidats de rentrer dans le moule d’une élection qui semble – sinon – devoir se réduire à une compétition interne au Ps, voire entre anciens ministres.

Le processus de primaire à gauche, qui avait attiré les médias et l’attention du public en 2011 – puisqu’il s’agissait de gagner l’élection contre Nicolas Sarkozy –, n’a pas réussi à attirer certains candidats, et notamment ceux qui estiment avoir le plus de chances pour la grande confrontation ; ni Jean-Luc Mélenchon, ni Emmanuel Macron ne veulent se soumettre à cette présélection organisée par les socialistes. Et même les écologistes, qui avaient pourtant envisagé de ne pas se déclarer seuls cette fois, ont décidé de ne pas participer à ce jeu dont les dés leur semblent pipés.

La question présidentielle

La question de présenter une candidature estampillée « écologiste » à l’élection présidentielle a de quoi être sérieusement posée. Forts du succès de l’élection européenne de 2009 (16, 2 %) et des régionales de 2010 (12, 5 %), les écologistes ont pris le risque de se présenter à la présidentielle de 2012. Le faible score obtenu (2, 3 %) a brisé une dynamique et ramené l’écologie à la portion congrue. Plus grave, alors que la possibilité de se présenter à une primaire « de la gauche et des écologistes » était ouverte et aurait permis de peser plus fortement dans le débat, la machine Eelv s’est épuisée à organiser une confrontation aux effets délétères et aux résultats insatisfaisants. La victoire d’Eva Joly sur Nicolas Hulot fut une surprise, suivie d’une déception. Malgré ces échecs, il reste un viatique au sein du parti écologiste : il faut se présenter à la présidentielle pour exister dans le système politique français. Au risque d’être ramené à des scores de moins de 5 % (sauf le 21 avril 2002 !) et de paraître plus faible que ce que pèsent les idées. Pour dépasser ce plafond, il faudrait trouver une candidature capable de sortir l’écologie de l’entre-soi.

Hulot, encore

Jusqu’à l’été 2016, beaucoup d’écologistes pensaient pouvoir faire l’économie d’une primaire et de questions difficiles. En attendant Hulot, une fois encore. Après deux rendez-vous manqués, en 2007, puis en 2011. Car le perdant de la primaire écologiste a bénéficié, au début de l’année 2016, d’une conjoncture très favorable.

Ancien conseiller de Jacques Chirac, refusant de travailler avec Nicolas Sarkozy, il était revenu en 2014 comme conseiller officiel de François Hollande pour le climat et la Cop21 de Paris (décembre 2015). Homme de réseaux, connu du grand public et des grands de ce monde, son investissement et sa connaissance accrue de l’enjeu écologique lui confère une image qui dépasse les clivages partisans. Après avoir quitté sa fonction de conseiller à l’Élysée au début de 2016, son refus d’accepter un ministère avait été interprété comme une volonté d’indépendance à l’égard du pouvoir, en vue d’une éventuelle candidature. Plusieurs groupes s’étaient constitués dans son entourage et la plupart des dirigeants écologistes avaient déclaré leur disponibilité et leur soutien. Au début de l’été 2016, tous les sondages le donnaient en progrès, au-dessus de 10 %, juste en dessous de François Hollande. Démocrate et écologiste, personnalité nouvelle, en dehors des clivages partisans, capable de rassembler de multiples initiatives de transition dans un mouvement citoyen… La campagne Hulot aurait pu créer la surprise.

Au milieu de l’été, Nicolas Hulot déclarait qu’il ne se sentait « pas prêt » pour une candidature présidentielle. Espoir déçu, encore. À la rentrée de septembre, l’hypothèse d’une candidature d’Emmanuel Macron avait pris la forme d’une étrange évidence.

Quels votes écologistes ?

Difficile de se faire une idée précise du vote écologiste pour 2017. Cet électorat stratège et volage, capable de se mobiliser au dernier moment sur un enjeu, ou de s’éloigner sur une simple mésentente, n’est pas facile à prévoir. Il se fait régulièrement abstentionniste, critique du monde tel qu’il est et de la politique telle qu’elle se joue.

Après une primaire dont les écologistes ont le secret (qui a vu l’élimination de la favorite, Cécile Duflot), Yannick Jadot est devenu le candidat officiel du principal parti de l’écologie politique (Eelv), avec de sérieux atouts à faire valoir, sur le fond comme sur la façon de l’exprimer. Nouvelle tête, solide et lucide, écologiste de terrain passé en politique… S’il arrive à récolter les 500 signatures nécessaires, il pourrait faire un bon candidat et récolter un succès d’estime. De là à dépasser la barre des 5 %, il y a un grand pas, que seul un accident politique à gauche pourrait permettre.

Comme souvent, tout le monde parle (un peu) d’écologie, et notamment certains concurrents de la primaire. Benoît Hamon a beaucoup travaillé les sujets d’économie solidaire et leur lien avec l’écologie sociale, par exemple. Arnaud Montebourg, après de multiples hésitations, semble revenir à la raison écologique sur les gaz de schiste, le nucléaire, ou les transports en commun. Les autres candidats ne devraient pas être en reste, car le niveau de compatibilité écologique d’un programme est un marqueur de la capacité à rassembler le « peuple de gauche et de l’écologie » ; au Ps, l’imaginaire de la « gauche plurielle » est encore efficace, à ce titre.

Issu des rangs du gouvernement, Emmanuel Macron devrait suivre le même chemin et proposer quelques mesures à vocation écologique. Mais c’est sans doute sur le volet démocrate, novateur et réformateur que le vrombissant candidat auto-déclaré « hors système » tentera de séduire l’électorat écologiste le plus « ni-niste ». Il a déjà le soutien de Daniel Cohn-Bendit, qui voit en lui le meilleur barrage à un second tour entre la droite et l’extrême droite.

Le champ des possibles s’est également élargi depuis que Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire de l’écologie un fer de lance de sa campagne et qu’il dépasse régulièrement les 10 % d’intention de vote. La planification écologique et les récentes évolutions sur différents sujets (végétarisme, condition animale,  etc.) constituent une base solide et sérieuse, qui parle à de plus en plus d’écologistes convaincus. Nicolas Hulot lui-même ne cache plus son attrait pour la verve et l’engagement mélenchonistes.

De fait, même s’il ne pèse pas beaucoup dans les urnes à la présidentielle, l’électorat écologiste sera convoité dans les prochains mois. Y compris par Marine Le Pen, qui croit en sa chance et tente une incursion sur ces terres inconnues pour elle. C’est que l’écologie est une façon de voir qui pèse bien plus que son électorat potentiel. Exigeant, souvent déçu par la gauche et la droite, ne croyant plus à la croissance et aux vieilles recettes, en attente d’essentiel et de radicalité, d’innovation sociale et de rénovation politique, le peuple de l’écologie vote peu, mais agit et s’exprime. Il peut parfois faire varier le résultat, selon qu’il se mobilise pour l’un ou l’autre… ou qu’il s’abstienne complètement, pour laisser le « vieux monde » s’enfoncer encore un peu plus vite.