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Petite chronique de l'écologie en politique

janv./févr. 2018

#Divers

Les écologistes engagés en politique ne servent pas la cause écologiste à cause de leur inconséquence et de leurs disputes. Ils pourraient pourtant supplanter un socialisme en crise.

L’écologie a-t-elle perdu ou gagné en influence politique au cours de ces dix dernières années ? Difficile à dire, suivant la façon dont on considère que le système politique peut et doit appréhender l’écologie : faut-il privilégier la compréhension des enjeux, la reconnaissance des acteurs, le niveau des mobilisations ou la diffusion des grands débats liés à la préservation de la planète ?

D’un point de vue global, les Cop se succèdent et celle de Paris (la Cop21, fin 2015) a marqué les esprits et permis de poser un constat de plus en plus partagé : il est urgent d’agir contre les dérèglements climatiques. Le 20 novembre 2017, en pleine Cop23, vingt-cinq ans après le Sommet de la Terre de Rio (1992) et un premier cri d’alarme de milliers de scientifiques1, un appel regroupant plus de 15 000 scientifiques de renom à travers le monde est paru dans la revue BioScience2. La cause climatique est entendue : les scientifiques (dont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [Giec]), les médias, mais aussi l’opinion publique ont évolué et ne doutent plus que l’enjeu est primordial.

Mais cette conviction d’urgence et de nécessité ne trouve pas forcément de relais dans le jeu politique pour la porter à un niveau suffisant. Ni à l’échelle mondiale, où plusieurs puissances rechignent à s’investir dans cette voie (dont les États-Unis de Donald Trump), ni à celle de l’Europe, ni même à celle du pays. L’écologie politique, encore faible à tous les niveaux, serait-elle incapable d’engranger les bénéfices politiques de la force du message qu’elle porte dans la société ?

En replongeant dans la petite histoire de ces dernières années, on peut observer comment les écologistes y ont joué leur partition ; parfois collectivement et avec quelques succès, mais aussi et trop souvent de façon dissonante, brouillonne, voire à contretemps. C’est l’un des jugements les plus partagés par les observateurs de cette famille politique : par leur inconséquence, leurs disputes médiatisées, leurs stratégies multiples et de court terme, les écologistes engagés dans le jeu politique semblent incapables de peser durablement dans le débat public et gâchent un potentiel extraordinaire.

Plus préoccupant, au-delà du désaveu et des difficultés organisationnelles dans lesquelles est à nouveau plongé le principal parti écologiste, Europe Écologie – Les Verts (Eelv), beaucoup d’autres acteurs de l’écologie subissent – par effet d’analogie – cette image d’inconséquence et d’impuissance qui colle aux « écolos », malgré de réelles avancées sur le fond. Comment en est-on arrivé là ? Petit retour sur dix ans de cette écologie « en politique », une nouvelle fois coincée dans ses débats de fond et ses interrogations existentielles, entre l’imaginaire mouvementiste de la société civile, l’activisme des organisations non gouvernementales (Ong) et l’action partisane dans un jeu politique bipolaire ; une problématique ancienne et difficile à résoudre, pour les acteurs de cette galaxie bigarrée3.

2007 : échec et division

En 2007, l’écologie politique ne se porte (déjà) pas très bien. Le temps de la gauche plurielle et du jospinisme confiant est révolu et l’échec du 21 avril 2002 est passé par là. Mais il reste un peu d’espoir, puisque les municipales de 2001 et les régionales de 2004 ont été des succès pour les socialistes et leurs alliés écologistes.

Mais, tandis que sur la scène de l’élection présidentielle se déroule le duel Sarkozy-Royal, les écologistes se divisent entre Voynet et Bové. Deux candidats pour se partager l’espace laissé vacant par la défection de Nicolas Hulot, qui a choisi de porter son Pacte écologique auprès de tous les impétrants, plutôt que de se présenter. Portée par un parti divisé entre partisans du « oui » et du « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (Tce, 2005), Dominique Voynet ne rassemble que la moitié de ses électeurs de 1995 : 1, 57 % (contre 3, 32 %). Quant à José Bové, l’altermondialiste paysan n’a pas réussi son pari d’une campagne « osée » : avec 1, 3 % des voix, son score confirme que la sociologie électorale ne suit pas les mêmes règles que la sociologie militante, fût-elle d’un « autre monde ».

La victoire de Nicolas Sarkozy porte un coup aux espoirs de retour de la gauche et de l’écologie au pouvoir. Les Verts entrent dans une crise existentielle et Cécile Duflot, porte-parole inconnue du grand public, prend la direction d’un parti en déshérence.

2009-2012 : hauts et bas

Au printemps 2008, alors que les critiques à l’égard de la stratégie d’alliance systématique avec le Parti socialiste se font de plus en plus fortes en interne, l’hypothèse d’un retour de Daniel Cohn-Bendit pour les prochaines européennes se fait jour. À l’été, contre l’avis d’une majorité des militants Verts, Cécile Duflot et quelques proches acceptent de participer à l’aventure d’une liste « Europe Écologie4 », menée par le trio Cohn-Bendit - Joly - Bové et dans laquelle apparaissent aussi Yannick Jadot, Sandrine Bélier, Jean-Paul Besset et Pascal Durand. Le message passe, la campagne rassemble largement et le 7 juin 2009, la liste obtient un score inédit : 16, 2 %, faisant jeu égal avec un Parti socialiste en crise (16, 8 %).

Le succès est prolongé lors des régionales de 2010. Les listes se sont ouvertes à nouveau et de nouvelles têtes sont apparues dans toute la France : Julien Bayou, Sandrine Rousseau, Matthieu Orphelin ou Éric Piolle font partie de ces nouveaux venus.

Mais le conte de fées s’arrête là et le naturel revient au galop pour la présidentielle de 2012. Réflexe identitaire ou syndrome d’auto-sabotage ? La primaire interne élimine Nicolas Hulot au profit d’Eva Joly. La candidate du nouveau parti, confectionné fin 2010 par copier-coller (Eelv), obtient 2, 3 % des voix. C’est clairement un échec, mais les négociations préalables avec le Ps et la victoire de François Hollande permettent d’obtenir assez d’élus pour créer un groupe à l’Assemblée comme au Sénat. Le succès d’Eelv en 2009 et 2010 permet aux écologistes d’obtenir le plus grand nombre d’élus de leur histoire au Parlement, au Sénat, dans les régions et les communes. Mais, une fois de plus, il n’empêche pas les disputes internes et les désaccords médiatiques, ni n’évite ce « hiatus entre dynamisme social et faiblesse politique de l’écologie politique française5 ».

2014-2015 : la chute du Parti socialiste

Tous les cinq ans, l’élection présidentielle vient rebattre les cartes et proposer une photographie de l’état de l’opinion. Les challengers en profitent pour créer la surprise. Ce fut le cas pour le Front national (Fn) en 1984, avec 11 %, son premier succès national6. Puis, ce fut le tour des Verts, en 1989, avec 10, 3 %7. Pour les écologistes, les années en « 9 » sont propices : 1989 (10, 5 %), 1999 (9, 7 %) et surtout 2009 (16, 2 %)… Mais les années en « 4 » sont plutôt pour le Fn : en 2014, la liste de Marine Le Pen arrive en tête, devant la gauche et la droite, avec près de 25 % des voix.

Trente ans après la création des Verts, 2014 est une année horrible pour le Parti socialiste (Ps), qui perd la majorité des villes, avant que les départements et les régions ne lui échappent en 2015. Pour les écologistes, les pertes sont moins importantes et la liste menée par Éric Piolle à Grenoble l’emporte face au Ps. Cette ville de 160 000 habitants devient le symbole de l’effet « Europe Écologie », montrant qu’une alliance estampillée à gauche, écologiste et citoyenne, peut remplacer le socialisme en crise, dans de nombreux territoires comme au sommet de l’État.

Hulot, Duflot, Jadot… n’y vont pas

Au fil des péripéties, la crise des écologistes a gonflé. Après le refus des deux ministres sortants (Cécile Duflot et Pascal Canfin) de participer au gouvernement Valls, le hollandisme promet des postes à quelques édiles écologistes et Eelv subit une fuite des dirigeants inédite vers des fonctions diverses : ministres, secrétaires d’État, Cosse, Placé, Pompili, de Rugy… Un éphémère mouvement « Écologistes ! » est créé, avant que certains ne rejoignent l’aventure Macron.

En décembre 2015, dès la fin de la Cop21, de nombreux écologistes en sont venus à considérer qu’une candidature de Nicolas Hulot à la présidentielle permettrait de relancer une dynamique perdue. L’envoyé spécial de l’Élysée pour le climat occupe l’espace médiatique et vient de refuser un poste de ministre à François Hollande. Un espoir vite déçu : à l’été 2016, Nicolas Hulot déclare qu’il n’est pas l’homme de la situation. Raisons personnelles, sentiment de ne pas être prêt ? Les dirigeants d’Eelv reprennent donc leurs habitudes et engagent une primaire des écologistes. Cécile Duflot est la favorite, Yannick Jadot le challenger. Michèle Rivasi et Karima Delli ne sont pas censés créer la surprise. C’est sans compter sur l’esprit rebelle de l’adhérent Eelv : Duflot éliminée au premier tour, Jadot l’emporte au second face à Rivasi et entame une campagne difficile, bientôt arrêtée.

Mélenchon, Hamon, Macron… tous écolos ?

Ils sont nombreux à reprendre l’antienne de l’écologie dans les mois suivants. Depuis Jean-Luc Mélenchon, qui en a fait très tôt l’alpha et l’oméga de son programme écosocialiste, jusqu’à Benoît Hamon, vainqueur surprise de la primaire du Ps à la fin du mois de janvier, qui reprend à son compte la quasi-intégralité du programme Eelv. Face à la droite conquérante et à l’extrême droite annoncée au second tour, les appels au rassemblement de la gauche et des écologistes deviennent pressants. Fin février, Yannick Jadot décide de fondre sa campagne dans celle de Benoît Hamon, dans l’espoir que l’alliance englobe Jean-Luc Mélenchon.

Pour la première fois depuis 1974, l’écologie politique n’a donc pas de candidat officiel à l’élection présidentielle. Ce que certains appellent « l’asphyxie paradoxale pour le parti écologiste » pourrait être une bonne nouvelle pour l’écologie8. Ce qui aurait pu être un choix stratégique à terme dans d’autres circonstances (en 2012, par exemple, pour éviter le fiasco et garder l’image d’un parti puissant) est un choix contraint. Et perdant, car plutôt que d’apporter un électorat écologiste potentiel, la campagne ratée de Benoît Hamon le transforme en « candidat écologiste, ancien socialiste ». Son faible score en témoigne : 6, 3 %9.

Un ministre en transition

La victoire d’Emmanuel Macron au second tour ne présage pas d’une politique particulièrement écologiste. Sur ce sujet, et malgré le ralliement de plusieurs écologistes connus à sa bannière au cours de la campagne (Daniel Cohn-Bendit et Matthieu Orphelin en tête), le candidat n’a pas fait de promesse inconsidérée.

La surprise est que Nicolas Hulot accepte de devenir ministre d’État à la Transition écologique et solidaire. Et le numéro trois du gouvernement de promettre qu’il ne sera pas de passage, mais espère tenir : « Ma ligne rouge, c’est l’instant où je me renierai10. » Pour certains, dont les dirigeants d’Eelv, le verre paraît à moitié vide. Sur la sortie du nucléaire, sur l’agriculture, les glyphosates, etc., de nombreux observateurs doutent de sa capacité à influer sur les décisions, malgré son poids symbolique. Mais le ministre Hulot explique qu’il tiendra et qu’il veut changer la manière de faire, sans se contenter de quelques symboles, dont celui de Notre-Dame-des-Landes.

Européennes et municipales en vue

Au-delà du cas Hulot, et quoi qu’il puisse faire, la question du poids des écologistes se pose plus largement et les élections européennes de 2019 sont sans conteste l’échéance politique à préparer. Refaire le « coup » d’Europe Écologie, dix ans après ? Sans Cohn-Bendit ? Avec ou sans Eelv ? Avec d’autres personnalités ? Pourquoi pas ?

D’autant que chacun pense déjà aux échéances suivantes : les municipales de 2020, pour lesquelles le cas de Grenoble sera observé et analysé ; cette aventure écolo-citoyenne que certains voudraient pouvoir endiguer et d’autres renouveler ailleurs… En effet, au-delà de la victoire d’un large rassemblement, l’aventure menée par Éric Piolle est aussi une forme d’écologie « citoyenne » et concrète, qui a su incarner – malgré ses difficultés – une nouveauté, un espoir et une volonté de remettre en question l’alternance du Ps et de la droite au pouvoir. Ce système de « cartel », que le Fn dénonçait à sa façon (« Umps »), que l’écologie voulait dépasser et que le macronisme a réussi à renverser, à sa façon.

Note

  • 1.

    En 1992, plus de 1 700 scientifiques indépendants et l’Union of Concerned Scientists (dont une majorité des lauréats de prix Nobel scientifiques vivants) signaient un texte sur l’état de la planète et du climat : “World Scientists’ Warning to Humanity” (www.ucsusa.org). Ils sont dix fois plus nombreux en 2017.

  • 2.

    Le journal Le Monde l’a publié sous forme de tribune le lundi 13 novembre 2017.

  • 3.

    Pour une relecture des quarante ans de l’écologie politique, dressée fin 2010, voir notamment Erwan Lecœur, Des écologistes en politique, Paris, Lignes de repères, 2011.

  • 4.

    Reprenant ainsi le nom choisi pour la première liste écologiste à l’élection européenne, en 1979, menée par Solange Fernex, qui avait obtenu 4, 4 %. Elle avait frôlé les 5 % fatidiques et était arrivée en cinquième position, derrière les listes menées par Simone Veil (27, 6 %), François Mitterrand (23, 5 %), Georges Marchais (20, 5 %) et Jacques Chirac (16, 3 %).

  • 5.

    Simon Persico, « Le mouvement écologiste », dans Florent Gougou et Vincent Tiberj (sous la dir. de), la Déconnexion électorale. Un état des lieux de la démocratie française, Paris, Fondation Jean-Jaurès, 2017, p. 21-28.

  • 6.

    Par la suite, le Fn obtiendra des scores similaires aux européennes (autour de 10-11 % en 1989 et 1994), mais connaîtra des difficultés en 1999 à la suite de la scission interne (Le Pen : 5, 6 % et Mégret : 3, 2 %) et en 2009 (6, 3 %). En 2014, par contre, il est en tête avec 24, 8 %.

  • 7.

    La liste conduite par Antoine Waechter obtient 10, 59 % et neuf élus, qui échangeront leur place à mi-mandat (système du « tourniquet » inventé par Les Verts) pour accueillir d’autres élus, dont une certaine Dominique Voynet. Idem en 1999 (Daniel Cohn-Bendit : 9, 7 % et Antoine Waechter : 1, 5 %), avant le succès de 2009 (16, 2 %).

  • 8.

    Voir Hervé Kempf, « L’asphyxie paradoxale pour le parti écologiste », Reporterre, 27 janvier 2017. Selon lui, cette asphyxie « signifie paradoxalement que l’écologie politique a mûri, puisqu’elle est appropriée par des mouvements qui comptent vraiment électoralement ».

  • 9.

    À peine mieux que le meilleur score écologiste à cette élection, celui de Noël Mamère, le 21 avril 2002, avec 5, 2 %.

  • 10.

    Le futur dans le titre de l’entretien est du journal Le Monde du 4 novembre 2017.

Erwan Lecœur

 Sociologue, consultant et ancien directeur de la communication de la Ville de Grenoble, il a publié sur le sujet : Des écologistes en politique (Lignes de repère, 2011) et avec Wilfrid Séjeau, Petit bréviaire écolo (Les Petits matins, 2011).

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