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Dans le même numéro

Changements de climats

par

Esprit

février 2009

2008, année polaire internationale : bruits de craquements de la banquise en débâcle. La calotte glaciaire recule, la fonte des glaces s’accélère, l’érosion côtière commence. En observant les icebergs à la dérive, nous commençons à nous persuader que le changement climatique est déjà en cours, même si nous ne savons pas encore comment il transformera nos modes de vie. À la fois alarmés et incrédules, nous sentons que nous avons passé des seuils qui appellent des inflexions fortes tout en différant les décisions importantes.

Mais 2008 fut aussi l’année des craquements telluriques du monde financier, avec l’impression curieuse de rester de longs mois dans l’expectative en se demandant si le sol allait vraiment se dérober sous nos pieds. D’août 2007 à septembre 2008, on a ainsi vécu dans un étrange entre-deux : entre les premiers signes d’alerte et la révélation, puis l’accélération, de la crise. Rétrospectivement, à quoi correspondait ce moment d’attente un peu irréel où, tout signe de panique pouvant aggraver le mal, la catastrophe reste comme suspendue, annoncée mais imperceptible, entre déni et prudence ? Était-ce de l’impréparation, de l’attentisme ou de l’incrédulité ? Ce temps de suspens n’est-il pas désormais reconduit en 2009 puisque nous attendons les mauvaises nouvelles sur le front de l’emploi sans pouvoir opérer un mouvement décisif permettant de retrouver la terre ferme ? Et ne sommes-nous pas aussi attentistes devant le changement climatique ?

Il y a dans ce parallèle entre la débâcle des glaces des pôles et le brutal retournement de conjoncture économique plus qu’une métaphore. Car nous devons répondre aux deux défis simultanément : relancer la croissance sans prendre en compte le risque climatique, ce serait définitivement perdre le Nord. Mais l’auto électrique, l’agriculture responsable, les panneaux solaires et l’isolement des logements sont-ils un gisement de croissance suffisant ? La crise climatique remettra en question notre mode de vie aussi sûrement que lafin du crédit facile et de l’endettement va changer la consommation des ménages américains. Seul poste non pourvu (jusqu’au 21 janvier) lors du remaniement ministériel français de mi-janvier, le secrétariat d’État à l’Écologie devrait désormais être central.

La crise économique s’est traduite à travers le monde par un mouvement simultané : c’est vers l’État qu’on se tourne pour « rétablir la confiance ». Si, dans l’immédiat, la mise à contribution des budgets publics a permis d’éviter une spirale de panique, les anticipations des acteurs économiques restent négatives. Les épargnants n’ont pas retiré leurs fonds des banques sous le coup de la défiance. Pourtant, de leur côté, les banques ne leur font pas assez confiance pour se remettre à leur prêter de l’argent, renforçant le pessimisme général. Elles hésitent même à se prêter de l’argent entre elles… Rétablir la confiance : voilà qui ne relève plus de la « créativité comptable », de l’ingénierie financière ni de la sophistication des modèles formels !

Il ne suffit pas de faire comme si la crise était maintenant derrière nous. Si incertain et menaçant qu’il se présente, c’est l’avenir qui reste la clé de la confiance. Paradoxalement, cela signifie d’abord d’accepter que le futur n’est pas sans risque et qu’il n’est pas de prise de risque qui ne soit aussi un pari sur l’avenir. Mais la limitation de notre horizon temporel au court terme nous a désappris à évaluer les risques : la « titrisation » des risques a laissé croire que le système des échanges sur un marché pouvait le diluer dans l’instantanéité. Au sein des calculs de risques, il convient désormais de redonner du poids au long terme. Ce qui revient à dire qu’il faut savoir redonner de la valeur à l’avenir, de l’intégrer aux scénarios du présent, voire de le considérer comme aussi certain que s’il avait déjà eu lieu1.

Mais l’enfermement dans l’urgence, dans l’agitation de l’instant est un stimulant dont on ne se prive pas sans effort. Un mal que partagent le monde des affaires et le monde politique :

Leur hâte au travail va jusqu’à l’essoufflement […] On a maintenant honte du repos : la longue méditation occasionne déjà presque des remords. On réfléchit montre en main, comme on déjeune, les yeux fixés sur le courrier de la Bourse — on vit comme quelqu’un qui craindrait sans cesse de « laisser échapper » quelque chose. « Plutôt faire n’importe quoi que de ne rien faire » […]2

  • 1.

    Selon la méthode du « catastrophisme éclairé » préconisée par Jean-Pierre Dupuy : voir son ouvrage récent, la Marque du sacré, Paris, Carnets Nord, 2008.

  • 2.

    Friedrich Nietzsche, le Gai savoir, livre IV, dans Œuvres, tome 2, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993, p. 191-192.