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Des guerres commerciales sans stratégie

En engageant les États-Unis dans des guerres commerciales sans feuille de route, la Maison Blanche est en passe de s’aliéner la plupart de ses alliés à l’échelle internationale comme sur le plan intérieur mais surtout de compromettre les objectifs présupposés de l’America First.

Si la campagne de Donald Trump s’était démarquée par son hétérodoxie et l’incohérence de ses positions, l’une des rares lignes conductrices du magnat de l’immobilier new-yorkais était son attachement à un patriotisme économique qui, bien qu’opportuniste, constituait l’une des seules convictions que le candidat portait depuis plusieurs décennies. Pourtant, les offensives politiques tous azimuts lancées depuis plusieurs mois empruntent plus à l’improvisation constante qu’à une stratégie prudemment élaborée, car ni les objectifs ni les moyens de l’America First n’ont été définis par D. Trump et ses conseillers. Diplomates, législateurs, lobbyistes et analystes sont tous aussi désarmés : « Nous continuons à fouiller dans le fumier en espérant trouver une stratégie quelque part » résume le représentant d’un lobby américain[1].

Certes, la logique transactionnelle du milliardaire, importée du monde de l’immobilier, son obsession pour le déficit commercial et sa fascination pour le pouvoir militaire en font l’un des derniers défenseurs du mercantilisme. Mais si la politique commerciale trumpienne était fidèle à cette doctrine, elle s’attaquerait aux concurrents américains plutôt qu’aux alliés, viserait à conquérir de nouveaux marchés plutôt que de détricoter des accords commerciaux et défendrait au premier chef les secteurs exportateurs les plus compétitifs comme les services et l’économie numérique et pas uniquement les industries qui ont fait la fierté des États-Unis aux xixe et xxe siècles. En dépit de l’importance du patriotisme économique dans son programme de campagne, le schéma directeur du président républicain en la matière n’est qu’un gribouillage qui virevolte autour de deux notions : ego et pouvoir.

Concernant les renégociations de l’Accord de libre-échange nord-­américain (Alena), la temporisation puis l’impréparation initiales de Washington ont laissé place à un style de négociation agressif tout aussi imprévisible, rythmé par les menaces du Président sur l’avenir de l’accord, l’imposition de sanctions (bois d’œuvre, acier et aluminium) et par l’introduction de pilules empoisonnées dans les négociations : clause dite « crépusculaire » permettant d’abroger l’accord au bout de cinq ans ; redéfinition des règles d’origine en vue de rapatrier une partie de la production nord-américaine aux États-Unis, élimination du chapitre xix,  etc. Les propositions américaines sont autant de lignes rouges pour les partenaires canadien et mexicain, qui, rappelons-le, demeurent les deuxième et troisième partenaires commerciaux des États-Unis. Loin de protéger les intérêts américains, ces positions extrêmes et imprévisibles ont pour unique objet de concentrer le pouvoir dans les mains d’un seul joueur de casino, tout en attisant « la base » électorale.

Non contents de froisser leurs alliés économiques, les négociateurs américains ont aussi effrayé les milieux ­d’affaires américains à l’image de la US Chamber of Commerce ou de la Business Roundtable (associations patronales intersectorielles), des associations agricoles et de l’industrie automobile, tandis que les syndicats restent prudents quant à la capacité de ­l’administration Trump à obtenir des concessions substantielles en matière d’application des normes sociales internationales. Au terme de près d’un an de négociations, Washington s’est progressivement enterrée dans une guerre de tranchée qui ne répondra en rien aux objectifs affichés par ­l’administration américaine – la réduction du déficit commercial avec le Mexique et le rapatriement ­d’emplois industriels – et se soldera soit par une modernisation de l’Alena finalement très proche du contenu du Traité transpacifique abandonné par le Président, soit par une scission, une suspension ou une abrogation de l’Alena. Le dernier scénario reste très plausible à l’approche des élections législatives de mi-mandat dans la mesure où il réaffirmerait le caractère anti-système de D. Trump, quand bien même les intérêts américains seraient les premières victimes de ce nouveau coup d’éclat.

Les tarifs sur l’acier et l’aluminium placent sur le même plan les alliés européens et les rivaux russes et chinois.

La stratégie économique américaine vis-à-vis de l’Europe est tout aussi incohérente et contreproductive. Ainsi, les tarifs sur l’acier et l’aluminium placent sur le même plan les alliés européens et les rivaux russes et chinois, en dépit de l’attention particulière portée à ­l’endiguement de ces deux derniers dans la Stratégie de sécurité nationale dévoilée en décembre 2017. Ces mesures protectionnistes à l’égard de l’Europe sont d’autant plus problématiques qu’elles étaient censées cibler les surcapacités productives chinoises[2]. Mais là encore, la mise en scène des sanctions commerciales – le suspens de l’investigation du Département du commerce, le défilé de prétendants à une exemption moyennant concessions commerciales – a confirmé que le Président se délecte d’être le maître du jeu et du temps. La temporisation avant l’annonce de la sortie des États-Unis de l’accord de Paris et les atermoiements précédant le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien l’avaient déjà démontré. Le phénomène est aussi à l’œuvre dans les guerres intestines opposant les isolationnistes et ceux qu’ils désignent comme les « mondialistes » de son administration, guerres qu’il suscite avant de trancher. Gargarisé par son pouvoir disruptif au sein du processus décisionnel et de l’ordre international, Donald Trump n’a que faire de l’État de droit, des enjeux économiques ou des risques géopolitiques. « L’État, c’est moi » est la nouvelle doctrine de politique étrangère américaine.

Les turpitudes des conflits commerciaux avec la Chine démontrent que la diplomatie narcissique a bel et bien supplanté toute tentative de stratégie cohérente. Avant l’imposition des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium, les conseillers du Président – Gary Cohn, Rob Porter pour le clan « mondialiste » ; Pete Navarro et Wilbur Ross pour l’aile nationaliste – envisageaient un plan en quatre temps pour exercer une pression graduelle sur l’Empire du Milieu : l’imposition de tarifs douaniers sur les machines à laver et les panneaux solaires ; l’adoption de sanctions commerciales sur des centaines de produits chinois pour punir la Chine pour la violation des droits de propriété américains ; la hausse des droits de douane sur l’acier et l’aluminium ; le lancement d’une investigation sur le traitement discriminatoire des constructeurs automobiles américains. Pensée par les libre-échangistes, cette stratégie incrémentale et ciblée fut compromise par l’impatience du Président qui, agité par une série de mauvaises nouvelles début mars[3], annonça, après consultation avec Navarro et Ross, une série de mesures protectionnistes dont les termes n’avaient pas encore été définis. En résumé, c’est à partir d’une mesure censée cibler la Chine que les États-Unis se sont aliéné leurs alliés nord-américains et européens. Les rumeurs sur le lien entre les faveurs accordées par la Chine à la famille Trump (soutien financier à un projet du groupe Trump en Indonésie, protection de la marque d’Ivanka Trump) et l’exonération de l’entreprise chinoise Zte des sanctions commerciales américaines tendraient à confirmer que la diplomatie trumpienne viserait davantage à préserver les intérêts du Président que ceux de la nation.

Et pourtant, la rupture de Donald Trump avec l’orthodoxie libérale avait le mérite d’avoir soulevé de vraies questions sur le commerce inter­national : de la sacralisation du libre-échange à la faiblesse des remèdes proposés aux perdants de la mondialisation et aux failles du système multilatéral vis-à-vis des modèles de capitalisme d’État en passant par la lenteur des mécanismes de règlement des différends. La mobilisation des alliés des États-Unis en Amérique du Nord et en Europe aurait permis de donner plus de légitimité aux revendications américaines pour améliorer le fonctionnement des institutions internationales et mieux encadrer l’essor de la Chine, tout en rassurant les milieux d’affaires ­américains. Mais cette stratégie aurait privé D. Trump de son piédestal et rompu avec l’image rebelle qu’il cultive auprès de son électorat – un scénario exclu pour l’empereur de la Maison Blanche. Reste à savoir jusqu’à quand l’égotisme primera sur le pragmatisme. Les menaces de l’enquête de Robert Mueller et l’approche des midterms ne risquent pas de réfréner la diplomatie narcissique, bien au contraire.

 

 

[1] - Marianne LeVine & Theodoric Meyer, “Lobbyists rake in cash but can’t kill Trump tariffs”, -Politico, 6 mai 2018.

 

[2] - L’Allemagne (4 %) est le seul pays européen parmi les dix premiers exportateurs d’acier vers les États-Unis. Voir le rapport de mars 2018 publié en ligne par le Département du commerce américain (www.trade.gov).

 

[3] - Ces dernières incluent le départ forcé de Rob Porter, la démission de Hope Hicks et la tempête médiatique à l’encontre de Jared Kushner.

 

Jean-Baptiste Velut

Maître de conférences en civilisation américaine à l'université Sorbonne Nouvelle, spécialiste d'économie politique contemporaine. 

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