Le F-35l Adir, chasseur-bombardier utilisé par Israël pour les bombardements de la bande de Gaza. irman 1st Class Trevor Bell  via Wikimedia
Le F-35l Adir, chasseur-bombardier utilisé par Israël pour les bombardements de la bande de Gaza. irman 1st Class Trevor Bell via Wikimedia

Des conflits existentiels

Éditorial

Après un an et demi de guerre, l’objectif de destruction du Hamas et de sécurisation d’Israël ne parvient plus à masquer la mise en œuvre du projet résolument expansionniste de l’extrême droite suprémaciste israélienne. L’Union européenne doit affirmer que les violations du droit sont aussi graves et injustifiables à Gaza qu’ailleurs. 


Pour les historiens qui tenteront de caractériser ce premier quart du xxie siècle, nul doute que les dates du 24 février 2022 et du 7 octobre 2023 auront un statut particulier. Dans la continuité du temps et de nos représentations, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre à Gaza marquent chacune une déchirure, signalant que l’ordre international hérité de la Seconde Guerre mondiale n’est plus. Et pourtant, pour les contemporains de ces événements, il reste difficile de les penser ensemble. Il n’y a qu’à constater le caractère relativement étanche des manifestations consacrées au soutien des Palestiniens d’une part et de l’Ukraine d’autre part1. Les premières puisent dans la grammaire des mobilisations décoloniales et anti-impérialistes, où Israël et les États-Unis représentent depuis des décennies la figure de l’oppresseur. Les secondes s’enracinent dans la tradition antitotalitaire, attachée à la critique des régimes qui nient la démocratie sur les plans interne et externe, mais aussi des mouvements – islamistes notamment – qui justifient la violence politique.

Or, au regard de ces clivages idéologiques hérités du xxe siècle, la réélection de Donald Trump marque un point de bascule dont nous commençons tout juste à prendre la mesure. Car la nouvelle administration américaine réussit le tour de force d’être complice à la fois de Vladimir Poutine et de Benyamin Netanyahou, dans leurs entreprises respectives de conquête de territoires qu’ils considèrent leur revenir, et d’anéantissement des populations qui s’y trouvent, au mépris du droit international. Pour qui se sent concerné par le sort des Palestiniens, celui de l’Ukraine devrait importer, et réciproquement.

Pour qui se sent concerné par le sort des Palestiniens, celui de l’Ukraine devrait importer, et réciproquement.

Un an et demi a passé depuis les massacres du 7 octobre, et l’objectif de destruction du Hamas et de sécurisation du pays ne parvient plus à masquer la mise en œuvre du projet résolument expansionniste de l’extrême droite suprémaciste israélienne. Gaza est de nouveau occupée et la Cisjordanie annexée de fait. Des « zones tampons » sont mises en place au Liban et en Syrie. Non seulement la trêve tant attendue n’a jamais eu lieu, mais la rupture du cessez-le-feu le 18 mars 2025 a marqué le retour de frappes qui tuent indistinctement les civils, les travailleurs humanitaires, les journalistes. En créant une « Autorité d’émigration » devant permettre de « relocaliser » les Gazaouis, et bientôt les Palestiniens de Cisjordanie, Israël assume à la face du monde un projet de déplacement forcé de plusieurs millions de personnes. Le langage aussi a changé. Après une première phase de la guerre où le gouvernement se sentait tenu de parler le langage de la démocratie et de sa défense – non sans hypocrisie compte tenu de l’entreprise de démantèlement de l’institution judiciaire à laquelle il se livrait en interne –, c’est aujourd’hui le discours civilisationnel qui a pris le pas, celui d’une très douteuse « civilisation judéo-chrétienne » contre l’obscurantisme et la barbarie.

Face à de tels bouleversements, le débat intellectuel fait rage. Les concepts et les grilles d’analyse patiemment forgés pour définir et catégoriser les différentes formes de violences faites aux groupes humains – crime contre l’humanité, crime de guerre, génocide, colonisation – sont remobilisés, déplacés, réarticulés. Ce travail est nécessaire, il participe d’un effort d’élaboration du sens auquel nous ne devons pas renoncer, y compris à chaud. Mais le risque existe toujours qu’un concept fasse écran à la réalité, qu’il empêche ou interdise de saisir un événement dans ce qu’il a de singulier et oriente l’engagement dans une direction prédéfinie. Au contraire, l’histoire a appris à cette revue qu’il n’y avait d’engagement possible que pour des « causes imparfaites », car « nous n’avons pas à choisir entre des principes et des idéologies abstraites, mais entre des forces et des mouvements réels qui du passé et du présent conduisent à la région des possibilités de l’avenir2 ».

Cet avenir paraît bien sombre, tel que voudraient le façonner ceux qui remplacent le droit par la force et la politique par la guerre. Il appartient aux Européens que nous sommes de nous en saisir, en nous mobilisant à la fois pour l’Ukraine et pour les Palestiniens, pour leur droit à l’autodétermination et à un horizon politique non violent. En particulier, le calcul qui consisterait à ménager Washington au Moyen-Orient dans l’espoir de sécuriser un soutien américain minimal à l’Ukraine doit absolument être abandonné. Car l’Union européenne ne pourra rien défendre de ses idéaux, ni pour l’Ukraine ni pour elle-même, si elle n’affirme pas clairement que les violations du droit sont aussi graves et injustifiables à Gaza qu’ailleurs. À l’heure où le qualificatif d’« existentiel » est volontiers utilisé pour justifier l’engagement sans limite dans un conflit, l’Europe doit reconnaître qu’il se joue pour elle aussi, sur ces deux scènes, quelque chose de cet ordre.

Esprit

  • 1. Voir à ce sujet Michel Feher, « Élection de Trump : réflexions sur le bonheur de Netanyahou et de Poutine, et nos prismes surannés à gauche », Le Nouvel Obs, 13 novembre 2024.
  • 2. Paul-Louis Landsberg, « Réflexions sur l’engagement personnel », Esprit, novembre 1937.